Trese

Entre un livre et une adaptation sur grand ou petit écran, j’ai habituellement tendance à commencer par la version papier avant de passer à la version mise en images. Avec Trese, ce fut l’inverse. Netflix m’a d’abord glissé la série animée dans mes recommandations. À la fin de la première saison, ma curiosité a été piquée et j’ai commandé les deux premiers volumes du komik du même nom Murder on Balete Drive et Unreported Murders, scénarisés par Budjette Tan et dessinés par Kajo Baldisimo.
Dans le fond, Trese repose sur une des idées les plus classiques de l’urban fantasy : un enquêteur protège sa ville des menaces surnaturelles. Sauf qu’ici il ne s’agit ni de Harry Dresden ni de Rachel Morgan ou d’autres déclinaisons occidentales, mais d’Alexandra Trese propriétaire d’un night-club à Manille et consultante pour la police locale sur des crimes ayant une composante inhabituelle et hors de portée de la science moderne… Et les créatures surnaturelles qu’elle rencontre (nuno, aswang, duwende, tiyanak, oriol, etc) font toutes parties du folklore philippin assez mal connu dans nos contrées. Contrairement à l’anime, la bande dessinée est entièrement en noir et blanc, et se passe largement de nuit. Et ne contient pour ces huit premières histoires aucun flash-back. À peine le père et le grand-père d’Alexandra Trese sont-ils mentionnés comme tenant un rôle similaire au sien.
Chaque histoire est indépendante l’une de l’autre et se présente comme un épisode de série policière. À quelques variations près, un crime est commis, un élément fait que la police appelle Trese et les Kambals à la rescousse, ceux-ci enquêtent et les coupables sont punis le plus souvent par les créatures de l’autre monde beaucoup moins complaisantes que la justice humaine. Comme toute bonne série policière, car c’en est une également, Trese nous dévoile une partie de la société philippine où elle se déroule, et pour les amateurs de mythologie comme moi, après chaque cas vous retrouverez des fiches explicatives sur les esprits et autres monstres rencontrés dans le cas résolu.
Visuellement, le travail de Kajo Baldisimo évolue d’un cas à l’autre, mais il reste particulièrement bluffant. Qu’il soit plus crayonné comme dans Murder on Balete Drive, ou au contraste plus franc dans The Association Dues of Livewell Village le dernier cas du deuxième volume, il joue avec brio sur le clair-obscur et manie le détail et l’ellipse pour parfois suggérer l’horreur ou au contraire apporter un contraste bienvenu.
Si vous avez aimé le travail de Georges Bess sur Dracula et Frankenstein ou celui de Gou Tanabe autour de l’œuvre de Lovecraft, ou encore si vous aimez la série Hellblazer chez DC, Trese est fait pour vous. N’hésitez pas à marcher dans ses pas…

Trese
Murder on Balete Drive et Unreported Murders
De Budjette Tan (scénario) et Kajo Baldisimo (dessin)
Éditions Ablaze

Folklorn

Quand j’ai choisi ce livre, je pensais lire un livre de science-fiction ou de fantasy contemporaine, surtout venant d’une maison d’édition nommée Erewhon. Raté ! Si parfois l’imaginaire se cache dans la littérature blanche, quitte à être primé, Folklorn d’Angela Mi Young Hur prouve que l’inverse est également possible.
Tout commence pourtant comme dans The Thing et moult récits d’horreurs. Sur une base scientifique en Antarctique, Elsa Park, physicienne américaine d’origine coréenne finit son séjour de six mois passés à y chasser les neutrinos. Souffran
t d’insomnie en raison de l’absence de nuit véritable, elle revoit son amie d’enfance imaginaire qui lui rappelle les contes de sa mère remplis de filles et de sœurs aux destins tragiques. Et si ce n’était pas que de la fiction ? Et si ces contes étaient d’une certaine façon sa propre histoire familiale répétée depuis des générations de mère en fille ?
Entre l’Antarctique, la Suède et la Californie, Angela Mi Young Hur dresse un portrait de femme torturée cherchant sa place dans le monde en perçant peu à peu les secrets de son passé. Fille de deux immigrants coréens traumatisés dans leurs adolescences par la guerre qui a coupé en deux leur pays, Elsa ne s’est jamais sentie à sa place dans cette famille entre un père abusif, une mère manipulatrice et un grand frère trop rêveur. À tel point qu’elle ne fait que la fuir, d’abord en obtenant une bourse pour
une école prestigieuse à l’autre bout du pays, puis pour un doctorat sur deux continents différents. Mais cette amie d’enfance et la mort de sa mère vont la replonger en plein dedans.
J’avoue avoir eu du mal à entrer dans Folklorn pour deux raisons principales. D’une part, parce que je ne m’attendais pas à ce genre de récit où dans un même chapitre l’autrice mêle les époques et où elle entrecoupe la narration de sa protagoniste par des contes folkloriques et des messages qui sont destinés à Elsa. Et d’autre part, parce que, contrairement à la plupart des héroïnes, Elsa n’est pas franchement aimable. Venue d’une famille dysfonctionnelle, elle apparaît froide, arrogante, prompte à se positionner en victime et surtout suprêmement égoïste. À se demander comment Oskar, Jester ou Linnea peuvent supporter aussi facilement ses caprices et ses sautes d’humeur, sans jamais la remettre à sa place…
Pourtant, le style de l’autrice m’a retenu au fil des pages, malgré des pauses fréquentes et en y intercalant d’autres lectures. L’animosité ressentie à la lecture envers Elsa n’est que le reflet de la piètre estime que celle-ci a d’elle-même. Et au fur et à mesure qu’elle dénoue les fils des récits de sa mère, elle fait la paix avec son passé et sa famille, et devient elle-même plus aimable.
Finalement, dans Folklorn, Angela Mi Young Hur donne la parole à ceux qu’on n’entend peu ou presque pas : les « secondes générations » perpétuellement tiraillées entre le pays d’où viennent leurs parents et celui où elles vivent et sont parfois nées comme Elsa.
Angela Mi Young Hur y parle également d’une forme de racisme plus insidieux, car n’étant pas forcément composés d’actes malveillants, et des préjugés liés à l’apparence physique. La narratrice y succombe d’ailleurs en rencontrant Oskar, coréen d’apparence comme elle, mais adopté et ayant grandi toute sa vie en Suède et donc bien plus européen de comportement et d’attente que l’Américaine sans filtre qu’elle est. En résumé, Folklorn est un texte bien plus fort que les premières pages ne le laissaient supposer.

Folklorn
d’
Angela Mi Young Hur
Éditions
Erewhorn