Neuromancer

Certains livres vous marquent plus que d’autres. Et certains sont même tellement marquants qu’ils sont à l’origine de mots passés dans le langage courant. C’est le cas de Neuromancer de William Gibson, qui nous a donné le cyberespace ou la matrice au sens informatico-culturelle du terme (Matrix en VO comme les films de la fratrie Wachowsky). Ayant découvert un bout de la nouvelle traduction dans le Bifrost n°96 (elle paraîtra normalement cet automne chez Au diable vauvert), je me suis replongée à la source dans le texte en VO.
Si vous ne connaissez pas Neuromancer, sachez qu’il s’agit d’un des premiers livres de science-fiction estampillés « cyberpunk ». Et certainement le plus connu du genre. De quoi parle-t-il ? De Case, un cowboy habitué à faire des casses dans les systèmes informatiques des grandes entreprises. Un braquage qui a mal tourné l’a laissé sur le carreau incapable physiquement de se reconnecter au réseau et errant, suicidaire, dans les bas-fonds d’une grande métropole japonaise. Un homme mystérieux, Armitage, le soigne et le recrute pour sa prochaine grosse opération. Il sera associé à une tueuse avec des verres-miroirs en guise d’yeux et à un autre cow-boy déjà décédé et réduit à l’état de conscience virtuelle sur une barrette mémoire. Et évidemment, comme dans toutes les histoires d’arnaque, rien ne se passera comme prévu…
Écrit en 1983 et publié en 1984 (1988 pour la première publication française), Neuromancer a sur un plan technique vieilli. Heureusement pour l’informatique actuelle, les interfaces homme/machines même quand elles font appel à la réalité augmentée ou virtuelle, sont nettement moins invasives anatomiquement parlant que dans le livre. Et Microsoft n’est toujours pas devenue un mot commun pour désigner un support de stockage. En revanche, ses thématiques sont toujours intéressantes en 2020. La lutte contre les grandes corporations, une certaine déshumanisation de la société liée à l’intégration technologique et à l’ultracapitalisme, ou la réflexion autour de l’intelligence artificielle, sont des sujets qui alimentent toujours la science-fiction actuelle. Et le point de vue soutenu par William Gibson en 1983 reste d’actualité en 2020, malgré l’obsolescence technique de certaines idées. Sans parler de ses descriptions du cyberespace ou des différents habitats urbains qui hanteront longtemps l’imaginaire de ses lecteurs.

Neuromancer
de William Gibson
Éditions ACE (Penguin)

Au-delà du gouffre

Depuis la lecture de son diptyque, Vision aveugle et Échopraxie, Peter Watts est un auteur de hard-SF qui m’intrigue. Trouvé à Livre Paris, Au-delà du gouffre est un recueil de ses nouvelles, écrites entre 1990 et 2014 : l’occasion idéale pour mieux le découvrir.
Attention, il y a peu de chances pour que vous lisiez ce livre d’une traite. Peter Watts est avant tout un scientifique et cela se sent dans sa façon d’écrire. Si vous ne connaissez pas certaines des notions abordées telles que la physique au cœur des étoiles, le fonctionnement du cerveau humain ou la psychologie de masse, il vous faudra le temps d’en assimiler certains aspects au fil de votre lecture. D’autant plus que le style même de Peter Watts est âpre et exigeant. Nombre des récits du recueil, notamment Le Second avènement de Jasmine Fitzgerald, la trilogie d’Eriophora ou Le Colonel, m’ont forcée à interrompre ma lecture pour me poser un instant ou une nuit sur le message qu’ils contiennent.
En revanche, même en prenant le temps de lire par petits bouts, une nouvelle par-ci, deux par-là, voyager Au-delà du gouffre se révèle une expérience passionnante. Dès la première nouvelle du recueil, Les Choses, une relecture de The Thing,
le film de John Carpenter (lui-même remake d’un film de 1951 inspiré de Who Goes There? de John W Campbell Jr), du point de vue de la créature, Peter Watts impose un point de vue non conventionnel. Et vous devrez toujours reconsidérer votre point de vue au fil des pages, comme dans des nouvelles plus exigeantes encore comme L’Île ou Une Niche. Ce recueil est une compilation de joyaux sombres. Malgré la postface, ou à cause d’elle, de l’auteur se définissant comme un optimiste en colère, le ton de Au-delà du gouffre est résolument noir et dur. Cruel comme une mécanique biologique lancée à pleine vitesse. Seule une nouvelle m’a franchement rebutée, Chair faite parole, mais Peter Watts lui-même reconnaît qu’elle est plus que perfectible. Ce qu’il fera quelques années plus tard avec Éphémère (également présente dans ce recueil et co-écrite avec Derryl Murphy) avec beaucoup plus de réussite.
Que vous connaissiez déjà Peter Watts ou que vous soyez curieux, Au-delà du gouffre est un excellent endroit pour commencer votre découverte. La prochaine étape pour moi sera de mettre la main sur le cycle des
Rifteurs.

Au-delà du gouffre
de Peter Watts
Traductions de Pierre-Paul Durastanti, Gilles Goulet, Erwan Perchoc et Roland C Wagner harmonisées par Gilles Goulet.
Éditions Le Bélial’