Trois coracles cinglaient vers le couchant

Après Eschatôn, j’avoue que j’étais curieuse de voir à quoi allait ressembler le nouveau roman d’Alex Nikolavitch. Une chose est sure. Ou plutôt deux. Trois coracles cinglaient vers le couchant a un titre à rallonge difficile à oublier. Et surtout ce livre est à l’opposé du précédent. Là où le premier nous lançait dans un space opéra lovecraftien, celui-ci repart aux sources de la légende arthurienne et de la Grande-Bretagne. Et si pour vous les chevaliers de la Table Ronde ne sont qu’un souvenir lointain ravivé de temps en temps à coup de Kaamelott, Trois coracles cinglaient vers le couchant va vous dérouter. Déjà, parce que le héros de l’histoire n’est pas Arthur (mentionné sans être nommé en une ligne), mais son père Uther. Hormis un nom familier aux amateurs de la série d’Alexandre Astier, et Uther donc, vous n’y trouverez aucun nom connu. Même cette chère Excalibur change de nom et devient Calibourne (une variante du nom latinisé de l’épée au XIIe siècle), ce n’est d’ailleurs pas le seul élément à changer de nom, voire de genre…
Cette impression étrange entre familiarité et dépaysement totale persiste presque d’un bout à l’autre du roman, donnant au lecteur l’impression de se perdre dans les brumes d’Avalon (encore un endroit non nommé et pourtant bien présent). Ajoutez-y une alternance entre un Uther vieillissant dans un chapitre et un plus jeune au début de sa « conquête », défense de l’île et de son peuple, et vous revoilà encore plus perdu dans les méandres de la légende.
Et pourtant… Pourtant, comme souvent avec les textes d’Alex Nikolavitch, tout coule de source. Le récit en lui-même est limpide tant qu’on n’essaie pas de replacer sur carte mentale les différents lieux et personnages. L’île britannique en cette fin d’Empire romain n’a en effet que peu à voir avec la Grande-Bretagne que nous connaissons actuellement ni avec celle popularisée par la plupart des variations de la geste arthurienne. Oubliez donc ce que vous savez déjà et laissez-vous porter par les mots. Le récit se veut une fresque historique mâtinée de quelques détails la faisant entrer dans le domaine de la légende et de la fantasy. Suffisant pour qui aime se promener en Féérie sans pour autant apeurer qui préfère une aventure humaine solide. Souvent oublié de l’histoire ou présenté comme un bourrin plutôt rustre (merci John Boorman et Excalibur), l’Uther de Trois coracles cinglaient vers le couchant est touchant que ce soit dans sa naïveté de jeune homme livrant ses premières batailles à la place de son père, ou dans son amertume et sa lassitude d’homme mûr embarqué dans une dernière quête. Il n’en devient pas un héros à la Lancelot ou à la Perceval pour autant et conserve un côté ours et sanguinaire, mais il gagne dans ce roman en humanité.


Trois coracles cinglaient vers le couchant
d’Alex Nikolavitch
Éditions Les Moutons électriques

Celle qui a tous les dons – La part du monstre

N’en déplaise aux amateurs de Walking dead et autres films de Georges Romero, la majorité des histoires de zombies m’ennuient profondément. Pourtant lors de sa sortie en en 2016, The Girl with All The Gifts m’intriguait. Mais comme à mon habitude, j’ai préféré attendre d’avoir lu le livre avant de le voir. Et comme en passant sur le stand de L’Atalante à Livre Paris, j’ai trouvé non seulement Celle qui a tous les dons de M.R.Carey, mais également La part du monstre, son prequel, je les ai pris et lus dans l’ordre préconisé correspondant à l’ordre de parution et non l’ordre chronologique des événements. Vous pouvez faire l’inverse ou lire les deux livres de façon séparée, mais ce choix a certainement influencé l’opinion que vous allez lire.
Celle qui a tous les dons nous place quelques décennies après la contagion. Les affams (comme M.R.Carey appelle ses zombies) ont envahi la Grande-Bretagne. Il ne reste plus qu’eux, des humains revenus à la barbarie en mode Mad Max et quelques ilots de civilisation. Une base militaire fait partie de ces ilots, et l’on y étudie des enfants particuliers. Physiquement ce sont des affams, mais ils ont suffisamment d’intellect pour ne pas se laisser régir que par leur seul instinct les poussant à manger de la viande fraiche.
C’est dans cette base que l’on trouve Mélanie, la fille du titre qui a donc tous les dons. Et si justement ces dons faisait d’elle la clé pour comprendre la maladie à l’origine des affams et sauver l’humanité ? Encore faudra-t-il faire comprendre aux adultes qui l’entourent qu’elle est humaine et qu’elle « ne va pas les mordre ».
De M.R.Carey, je connaissais surtout son œuvre dans les comics (Lucifer et Hellblazer chez DC/Vertigo, X-Men chez Marvel et Vampirella chez Dynamite). Et sa série d’urban fantasy autour de Felix Castor ne m’avait pas laissé un souvenir impérissable. Autant dire que Celle qui a tous les dons m’a surpris et en bien. Même si l’on retrouve l’attirance de Mike Carey pour la mythologie dans le titre même du livre et dans les goûts de certains de ses personnages, l’histoire elle-même ne s’y attache pas. Elle est plutôt solide et bien ancrée dans une époque moderne et scientifique. Le ton évoque énormément 28 jours plus tard, et les scènes les plus violentes — cannibalisme zombie oblige — ne sont ni esquivées, ni volontairement trop descriptives. Mais un simple détail mentionné est souvent plus effroyable qu’une scène largement décrite. Si le début est un peu lent à se mettre en place, une fois l’action lancée, le livre ne se lâche plus et la fin reste imprévisible jusqu’au bout.

La part du monstre se situe donc dans le même univers, mais commence une dizaine d’années auparavant. Mike Carey y applique la même recette : un huis clos, un enfant étrange et des adultes qui s’entredéchirent au lieu d’assurer leurs propres survies. Sauf qu’ici au lieu d’être un affam, l’enfant est un jeune surdoué de 14 ans dont on ne sait trop s’il est autiste ou s’il souffre de stress post-traumatique sévère. Les adultes sont une troupe hétéroclite de scientifiques et militaires entassés dans un camping-car cuirassé à la recherche d’indices pour comprendre l’épidémie qui ravage la planète.
Dans ce deuxième roman, écrit quelques années après Celle qui a tous les dons, l’effet de surprise ne fonctionne plus. Étant un prequel au précédent, l’on se doute que la fin de La part du monstre ne sera pas heureuse. Et il est fort probable que si je l’avais lu en premier ou seul, je ne l’aurais pas chroniqué, car la partie « militaires contre scientifiques » a un côté mille fois vu et lu, sans être aussi drôle que Rampage. En réalité, La part du monstre fonctionne comme la face B d’un 45 tours qui aurait Celle qui a tous les dons comme face A. Il s’apprécie donc par contraste avec le premier. Et par les réponses que ce livre apporte aux questions du précédent : qu’est devenue l’humanité 1.0, que sait-on sur les affams 1.0 et 2.0, et pourquoi Beacon ne répond plus dans le premier récit.
Malgré son côté fin inéluctable, La part du monstre arrive au fil des pages à surprendre le lecteur. Qui va s’attacher à des personnages a priori peu sympathiques, quitte à pleurer leurs disparitions avant la fin de l’ouvrage.
Avec ses deux romans, Mike Carey aura réussi un tour de force personnel. Me faire avaler près de 900 pages de récit post-apocalyptique, ou des zombies font partie des personnages principaux, et non simplement les monstres du jour pour faire avancer l’action. Le tout sans m’ennuyer un seul instant. Chapeau bas !

Celle qui a tous les dons
La part du monstre
de M.R.Carey
Traduction de Nathalie Mège
Éditions L’Atalante.