Toutes les saveurs

Que diriez-vous pour une fois de quitter les rives de l’imaginaire pour un court récit mêlant Orient et Far West ? Même si Toutes les saveurs de Ken Liu se retrouve dans la collection Une Heure-Lumière de Le Belial’, la dimension surnaturelle est à peine esquissée : un soupçon sur l’identité du narrateur, une guérison de blessure un peu trop rapide pour être honnête… En revanche, ce récit intimiste fera largement appel à votre imagination et vous fera voyager de la Chine des Trois Royaumes (correspondant à la période allant de 220 à 280 en Europe) à l’Idaho en pleine ruée vers l’or.
Petite fille, Lily s’ennuie cette été-là dans Idaho City. Les nouveaux locataires de son père, des immigrants chinois chercheurs d’or, la fascinent. En particulier l’un d’entre eux, Logan ou plutôt Lao Guan (
c’est à dire le vieux Guan), un géant débonnaire au teint rougeaud qui la prend sous son aile et lui fait découvrir l’histoire et la culture de son pays d’origine. À charge pour elle et son père, de le guider lui et les siens dans ce Nouveau monde et cette nouvelle culture. Les chapitres alternent ainsi entre le présent de Lily et Lao Guan et les récits qu’il lui fait, que ceux-ci concernent un lointain passé avec l’histoire de Guan Yu, dieu de la guerre chinois, ou plus récent avec la traversée de ses compagnons et leurs premières expériences aux États-Unis pour construire les lignes de chemin de fer.
Par la forme du conte, Ken Liu s’attaque une nouvelle fois à une tranche d’histoire oubliée. Cette fois-ci de son pays d’accueil, les États-Unis (où il s’est installé préadolescent avec ses parents), et la façon dont les premiers migrants asiatiques ont été plus ou moins bien accueillis. Si Toutes les saveurs n’a pas la force de L’homme qui mit fin à l’histoire, il n’en a pas la dureté non plus. Même si le racisme et le quasi-esclavagisme que devaient subir ces travailleurs venus chercher fortune loin de leurs familles ne sont pas passés sous silence, Toutes les saveurs est l’un des récits les plus optimistes et doux que j’ai lu de Ken Liu. Attention, il donne faim, très faim.

Toutes les saveurs
de Ken Liu
traduction de Pierre-Paul Diurastanti
Éditions Le Bélial’

Metropolis

Dernier livre paru de Philip Kerr, car publié en France après sa mort en 2018, Metropolis raconte paradoxalement les premiers pas dans la Kripo, surnom de la police criminelle allemande, de son personnage fétiche, le policier berlinois Bernie Gunther. Dans Metropolis, l’histoire se situe en 1928, un an après la sortie au cinéma du film du même nom de Fritz Lang (qui fait une courte apparition dans ces pages). Dix ans après la fin de la Première Guerre mondiale, l’Allemagne panse toujours ses plaies. Le marasme économique pousse à la multiplication de la mendicité, notamment celle des invalides de guerre, et de la prostitution. Dans le même temps, de plus en plus de voix s’élèvent pour rétablir la grandeur de l’Allemagne et la nettoyer de tous ses « parasites » : étrangers, juifs, homosexuels, prostitués et globalement toutes personnes ne pouvant contribuer activement au développement du pays, selon leur point de vue. Dans ce Berlin de l’entre-deux-guerres, Bernie Gunther va être recruté des Mœurs à la commission criminelle pour enquêter sur une série de meurtres de prostituées scalpées. Puis un autre meurtrier abat froidement les invalides mendiant dans les rues de la capitale et s’en vante auprès des journaux. Y a-t-il un lien dans entre les deux tueurs en série ?
Plus que l’enquête en elle-même, bien tordue et compliquée comme j’aime, Metropolis m’a surtout plu – comme toujours avec les livres de Philip Kerr – par la restitution de cette époque, de son atmosphère à la fois en ébullition et délétère,
et de ses personnages. Plus encore que les autres, Metropolis fait en effet se croiser personnages de fiction et personnes ayant réellement existé. Et à la fin du livre, quelques pages viennent dire ce que certains des protagonistes des pages sont devenus. Mêlant la Grande et la petite histoire, des réseaux criminels de l’Allemagne à sa vie culturelle, Metropolis se lit comme une plongée passionnante dans un passé méconnu, juste avant que la période la plus sombre de l’Allemagne moderne n’arrive au pouvoir. À lire !

Metropolis
de Philip Kerr
traduction de Jean Esch
Éditions Seuil

Station Eleven

Que se passe-t-il après la fin du monde ? Comment des gens ordinaires vivent-ils la fin de tout ce qu’ils connaissaient et s’adaptent à un nouveau monde quitte à s’y recréer une nouvelle vie ? C’est certes l’un des thèmes les plus classiques de la science-fiction, mais dans Station Eleven, Emily St. John Mandel y apporte une réponse originale et chorale sans jamais faire intervenir un scientifique contrairement au film catastrophe de base. Si la station du titre n’est qu’un lieu imaginaire et le titre d’une bande dessinée accompagnant certains de ses personnages, ce roman prend un prisme intéressant pour narrer cette histoire entre Toronto et la Virginie : la création artistique et la culture, maillon « non-essentiel » de la vie et pourtant ô combien indispensable.
Tout commence quelques heures avant la fin du monde proprement dite, sur une scène à Toronto. Là, en pleine représentation du Roi Lear, l’acteur principal fait une crise cardiaque sous les yeux de Kirsten, une toute jeune actrice à qui il vient d’offrir les BD Station Eleven. Ancien paparazz
o et élève infirmier, Jeevan n’arrive pas à le sauver.
Vingt ans plus tard, la catastrophe a eu lieu, une épidémie de grippe foudroyante a éliminé en moins d’une semaine 99 % de la population mondiale. Kirsten a survécu et joue toujours Shakespeare au sein d’une troupe d’acteurs et de musiciens sillonnant la région des Grands Lacs entre le Canada et les États-Unis. Elle va se trouver confrontée à un prophète dangereux, mais avec lequel elle partage de nombreux points communs.
Par petites touches, Emily St.John Mandel dresse le portrait d’un nouveau monde en montrant différents personnages dans leurs vies d’avant, au moment de la catastrophe et pour les survivants, dans leurs vies actuelles. Tous ont un point en commun : elles et ils ont connu Arthur, l’interprète fatigué du Roi Lear. Ex-femmes, meilleur ami, enfants, simples personnes croisées dans sa vie professionnelle, leur rencontre avec Arthur les a marqués, mais a également défini leur vie post-épidémie. Le parcours de Kirsten et de sa troupe pour aussi mouvementé qu’il est ne sert que de fil rouge entre chacun d’entre eux, jusqu’à la conclusion qui permet de comprendre qui est qui.
Bien qu’écrit en 2013 avant la pandémie actuelle, Station Eleven est un roman particulier à lire en 2021. Plein de mélancolie, il fait à chaque fois la comparaison entre le monde d’avant et le monde d’après sans espoir de retour en arrière. Et pourtant, une douce musique imprègne le texte et l’on se retrouve à tourner les pages presque sans en apercevoir. Ce ne sera pas un roman que je relirais, mais j’ai pris plaisir à le découvrir et à en découvrir l’autrice.

Station Eleven
d’Emily St.John Mandel
Traduction de Gérard de Chergé
Éditions Rivages

Art et jeux vidéo

L’art ludique existe-t-il ? Quelle relation entretiennent le jeu vidéo et les différentes formes d’art (peinture, cinéma, littérature, musique ou architecture par exemple) ? Dans Art et Jeux vidéo, Jean Zeid, journaliste spécialisé à France Info et commissaire de l’exposition Game l’an dernier, tente de répondre à ces questions.
Que vous soyez joueurs assidus ou occasionnels de jeu vidéo, ou que vous préfériez l’art classique ou contemporain, ce livre, à paraître le 28 mars prochain, est fait pour vous. Que vous le feuilleter comme un beau livre oui que vous le lisiez de bout en bout pour tout savoir sur les relations entre l’univers vidéoludique et le reste du monde artistique et culturel, il se révélera vite un indispensable à votre bibliothèque.
En pratique, il se divise en trois parties. La première, « De l’art, de l’art, de l’art », qui montre les parallèles entre le jeu et certains courants artistiques comme le cubisme, le romantisme ou l’Art Déco. La deuxième, « l’art du jeu vidéo : du clonage au libre arbitre », s’intéresse plutôt aux particularités du jeu vidéo qui pourraient ou non le faire considérer comme un art en soi, et non comme un médium s’inspirant d’autres formes d’arts. C’est dans cette partie que se montrent les différents courants du jeu vidéo : ceux qui mettent d’abord l’accent sur le plaisir et la difficulté de jouer, ceux qui privilégient le côté narratif du support, ceux qui imposent des contraintes fortes aux joueurs (quitte à ce que ceux-ci les détournent pour se réapproprier le jeu) ou ceux qui offrent un monde aussi ouvert que possible. Enfin, la troisième partie, « Hors Jeu », s’intéresse à l’impact du jeu vidéo dans la culture actuelle, dans les musées, les salles de spectacles ou chez le libraire du coin.
Plutôt complet et très instructif, Art et Jeux vidéo n’en demeure pas moins un livre très personnel et subjectif où les goûts de son auteur transparaissent. Ainsi, Heavy Rain de David Cage et la saga de Assassin’s Creed sont fréquemment utilisés comme exemple, alors que Myst, Sybéria ou la série des Resident Evil ne sont presque pas mentionnés. Suivant si vous aimez tel ou tel titre vidéoludique, ces partis pris peuvent vous semblez un manque. Personnellement je reconnais qu’à l’aune du sujet abordé, pour être totalement exhaustif, il aurait fallu bien plus que les quelque 92 pages qui composent Art et Jeux vidéo. En revanche, c’est une porte d’entrée fabuleuse, soit vers le jeu vidéo, soit vers l’art en général.

Art et jeux vidéo
de Jean Zeid
Éditions Palette