Les douze balles dans la peau de Samuel Hawley

Parfois au détour d’une librairie, un accord particulier entre une couverture et un titre attire votre regard. Vous n’achetez pas ce jour-là le livre, mais il vous trotte dans un coin de la tête et vous le prenez à la visite suivante. En le regrettant à la lecture, ou pas. Pour Les douzes balles dans la peau de Samuel Hawley de Hannah Tinti, je ne regrette quasiment pas cet achat quasi impulsif. L’autrice m’était totalement inconnue, mais le titre m’intriguait et le résumé en 4e de couverture a fini de me convaincre. En voici un extrait : « Après des années de cavale, Samuel Hawley et sa fille Loo posent enfin leurs valises à Olympus, Massachusetts. Criminel repenti, Samuel compte désormais offrir à sa fille une vie normale. Mais les douze cicatrices sur le corps de son père ne cessent d’attiser la curiosité de Loo pour un passé qu’elle n’a pas connu, notamment la mort étrange de sa mère, peu après sa naissance. » Je vous fais grâce du reste légèrement erroné.
Le récit va se poursuivre à deux voix. D’une part on suit Loo durant toute son adolescence, enfin posée dans une maison bien à elle et essayant de se construire une vie normale dans un village côtier où pêcheurs et écologistes s’affrontent. D’autre part, au fil des balles sur le corps de son père, on remonte l’histoire de ce dernier de ses débuts dans la vie criminelle au moment présent où celle-ci le rattrape brutalement.
Comme le fil du récit, plusieurs genres s’entremêlent dans Les douze balles dans la peau de Samuel Hawley. Il y a d’un côté l’entrée à l’âge adulte d’une enfant presque sauvage vivant de façon fusionnelle avec un père qu’elle connaît finalement très peu, de l’autre son enquête sur la vie de sa mère et les causes de sa mort, et enfin la découverte du passé de son père et de ses pérégrinations criminelles aux quatre coins des États-Unis. L’ensemble est loin d’être décousu. Dès les premières pages, le lecteur s’attache à ce père taiseux et à sa fille au caractère bien trempé.
Et le décalage entre la façon dont Samuel Hawley apparaît aux yeux de sa fille, et ce qu’il ressent et vit dans les chapitres où il est le personnage principal achève de le rendre encore plus intéressant. Au final, est-il une crapule, un homme qui a pris un mauvais chemin et tenté d’élever sa fille du mieux qu’il pouvait, ou un paumé en deuil depuis des années ? La fin ouverte ne vous propose aucune solution. Et je soupçonne que le verdict sur Samuel Hawley et sur l’avenir de Loo changera au fil des relectures. Car oui Les douze balles dans la peau de Samuel Hawley est de ces livres qui méritent plus d’une lecture.

Les douze balles dans la peau de Samuel Hawley
de Hannah Tinti
Traduction de Mona de Pracontal
Éditions Folio

Stone Junction

Une fois la dernière page tournée, il est des livres dont vous doutez de ce que vous venez de lire. Stone Junction est de ceux là. Etait-ce un roman de fantasy ? Un trip hallucinatoire échappé on ne sait trop comment de la grande période de la littérature hippie voire beatnik ? Ou simplement la version littéraire d’un road-trip movie à l’américain où la contemplation des paysages prend le pas sur l’intrigue ? À moins que ce ne fût une étude des caractères rencontrés tout au long de sa vie par le personnage principal ?
Et tout d’abord, que lui arrive-t-il à ce personnage, le si évanescent et bien nommé Daniel Pearse ? De quelques semaines après sa conception à sa mort (ou son avènement ?) vingt-cinq ans plus tard, nous le suivons pas à pas. Faisant son éducation auprès d’une mère jeune, fantasque et pourtant douée d’un solide bon sens, puis d’une collection d’olibrius, anarchistes et magiciens qui lui apprendra des talents indispensables dans sa vie quotidienne. Plutôt variés ceux-ci vont de la fabrication de faux-papiers à la menuiserie fluviale en passant par le trafic, la culture et l’usage de drogues en tout genre, la méditation en forêt, l’art du déguisement et les arts martiaux ou encore le poker et ses infinies variantes. Pourquoi ? Pourqu’il mène à bien deux quêtes. La sienne propre d’abord : trouver qui est responsable de la mort de sa mère. Et celle de son protecteur : trouver le secret de la sphère philosophale, qui se trouve être aussi la plus pure des pierres. Derrière ces deux enquêtes, il y a une même question : qui est Daniel Pearse. Lui apprend la vérité, mais ne nous la dévoile pas. C’est à nous lecteurs de nous créer la notre, suivant les échos que Stone Junction a éveillés en nous. Le tout tissé dans une histoire haletante qui vous happe dès le début et ne vous lâche que 445 pages plus lui sur un « Mais pourquoi ? » final, aussi suivi d’un « au fait oui, c’est logique. »

Stone Junction de Jim Dodge
Traduction de Nicolas Richard
Éditions Super 8