À moi seul bien des personnages

« Ne me fourrez pas dans une catégorie avant même de me connaître ! » Décidément, John Irving ne cesse de me ravir et de me redonner foi en l’humanité. Si À moi seul bien des personnages est bien plus récent que Le Monde selon Garp, ce roman est tout aussi étonnant et bien parti pour être régulièrement relu et prêté. Son narrateur, William Francis Dean Abbott dit Billy, nous parle de ses erreurs d’aiguillage, de ses béguins plus ou moins avouables, et de son adolescence dans une petite ville du Vermont puis de sa vie adulte. Classique non ? Tout à fait, sauf que Billy aime les femmes (celles avec un vagin et celles avec un pénis) et les hommes, sans modération et sans monogamie. Sauf que Billy est né en 1942 (tiens comme l’auteur) des amours éphémères de sa mère et d’un homme bien plus jeune qu’elle qui prendra le large quand il fut surpris à embrasser « une autre personne ». Et que dans sa famille d’acteurs de théâtre amateurs, si les frontières du genre sont floues depuis au moins deux générations avant sa naissance, les non-dits et les jugements de valeur des « femmes Winthrop » règnent en maître. De son adolescence à l’aube de ses soixante-dix ans, Billy nous raconte ses amours et ses amitiés, et la façon dont le fait de grandir dans une petite ville puis dans un internat de garçon lui donnera pour toujours une farouche « intolérance à l’intolérance ». Il y raconte également l’évolution des différentes communautés qui ne sont pas encore LGBTQ(IA) tout au long d’une bonne partie du XXe siècle : de la période où cela se vivait plus ou moins caché dans la Nouvelle-Angleterre puritaine aux premiers États légalisant le mariage homosexuel en passant par la frénésie des années 60 et 70 vite suivies par l’apparition du SIDA et l’horreur des premiers morts de cette maladie. Notamment le personnage magnifique de Miss Frost, bibliothécaire trans de la ville après avoir été dans les années capitaine de l’équipe de lutte du pensionnat de garçons, est l’un des parcours les plus intéressants du livre. Comme souvent chez John Irving, même les antagonistes sont traités avec humanité et compassion. Si Billy, le protagoniste (et par extension l’auteur), ne s’embarrasse pas des termes corrects du XXIe siècle, car ceux-ci n’existaient pas à l’époque des faits ; le récit fait preuve d’un respect et d’un amour égal pour l’ensemble des personnages, même s’il les plonge souvent dans des situations grotesques ou cocasses (le coup de foudre suite à la lecture de Madame Bovary dans les toilettes d’un bateau de guerre en pleine tempête est épique). Que vous soyez homo, bi, hétéro ou rien de tout cela, cis ou trans, faites vous du bien et lisez ce livre. Vous en ressortirez apaisé, le sourire aux lèvres.

À moi seul bien des personnages
d
e John Irving
Traduction de Josée Kamoun et Olivier Greno

Éditions
Points

3 réflexions sur « À moi seul bien des personnages »

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