Glaciologue de profession, Jean Krug mêle souvent la glace, le froid ou le climat à ses romans, quitte à en faire un protagoniste à part entière. Dans Nos éclats de souvenirs, le retour à une ère glaciaire sur un continent non identifié ne sert que de cadre au fait que la majorité de l’Humanité reste confinée à l’intérieur de Kelgran, une ville verticale où la donnée est reine. À tel point qu’elle sert de monnaie d’échange, et que tout le monde a un implant dans son cerveau lui permettant de communiquer avec le Nuage (et de récupérer informations, loisirs ou messages), mais également de transformer ses souvenirs en données (pour stocker une partie de sa vie dans le Nuage ou autre). C’est dans ce cadre que l’auteur va nous présenter un polar cyberpunk où les souvenirs — vraies ou faux, personnels ou volés à autrui — sont au cœur de l’enquête que doivent mener deux habitants de Kelgran, l’un travaillant pour l’élite vivant au sommet de la ville et l’autre affligée d’une amnésie récurrente vivotant dans les bas-fonds de petits trafics.
Décidément, le cyberpunk et l’exploitation faite des données par de grands groupes sont à la mode en cette rentrée littéraire. Là où Jean Krug fait preuve d’une grande originalité est qu’il projette son histoire dans un futur suffisamment lointain pour que la frontière entre l’organique et le synthétique se dilue, pour que données brutes et souvenirs chargés d’émotions se mêlent. Et le tout enrobé dans une lutte des classes entre les tréfonds de la ville et le sommet au milieu du Nuage, compliquée par le fait qu’à mesure que les habitants de Kelgran vivent et produisent plus de données, l’espace de stockage manque et fuit, et la mémoire collective s’efface et se déforme. Ce qui a pour conséquence que l’IA n’est quasiment jamais mentionnée dans le livre, c’est presque un non-sujet et si une « conscience » ou plutôt un « être » autonome émerge hors de notre compréhension du 21e siècle du vivant, ce n’est pas une création strictement numérique, mais plutôt à chercher du côté de la métaphysique. Comme dans La Couleur du froid, mais en mettant ici une fois de plus les souvenirs au cœur du processus, même s’ils ne sont pas tous humains.
Brassant de nombreuses idées intéressantes, Nos éclats de souvenirs n’en oublie pas d’être un livre d’action avec de nombreux rebondissements pour les protagonistes qui doivent se battre pour rester en vie dans une ville où ce qu’ils savent ou se souviennent d’eux-mêmes et du monde qui les entoure ne correspond pas toujours avec la réalité qu’ils découvrent peu à peu. Ce qui gomme ainsi une partie des particularités qui m’avaient décontenancée dans les précédents livres de l’écrivain que j’ai lu. Le récit en lui-même est solide et compréhensible de bout en bout, malgré la « métaphysique » finale (loin d’être aussi étrange que certains passages de La schismatrice ou d’autres récits historiques du cyberpunk) et reprend une thématique chère au cyberpunk depuis ses débuts : comment les gens d’en bas peuvent utiliser les failles de leur société pour rebattre les cartes et remettre tout à plat. Et ça fait du bien de le lire en 2026.
Nos éclats de souvenirs
de Jean Krug
Éditions Critic
