Iron Council

Après Perdido Street Station et The Scar (Les Scarifiés pour la version française), notre promenade en Bas-Lag s’achève par Iron Council (ou Le Concile de Fer tel qu’il est paru en France). Même si China Miéville est revenu explicitement dans ce monde dans une nouvelle et plus implicitement dans un autre roman, c’est avec ce texte ô combien politiquement engagé qu’il clôt sa trilogie épique.
Iron Council débute plus de vingt ans après les événements de Perdido Street Station
et suit trois histoires se déroulant à des périodes différentes, mais qui finiront par se recouper. Dans la première nous suivons Cutter et ses amis lancés à la poursuite d’un certain Judah lui-même parti à la rencontre du Concile de Fer, un train itinérant parcourant le continent de Rohagi alors que La Nouvelle-Crobuzon est en guerre contre une autre ville, Tesh. Dans la deuxième, nous suivons Ori dans les rues de La Nouvelle-Crobuzon où, conséquence de la guerre en court et des événements racontés dans Perdido Street Station, la révolte gronde et où les mécontents se radicalisent de plus en plus autour d’une mystérieuse figure, Toro. Enfin, la troisième nous ramène dans le passé, lorsque Judah Low était jeune et employé par la compagnie de chemin de fer voulant poser ses rails dans tout le Rohagi, n’en déplaise aux peuplades déjà installées.
Avec Iron Council, China Miéville
fait référence à plusieurs moments importants de la Révolution industrielle et de ses conséquences sociales. La partie concernant le chemin de fer évoque la Conquête de l’Ouest américaine avec les hotchis et les stiltspears qui prenne la place des Amérindiens décimés et dépossédés de leurs terres par les colons, avec ses villes champignons devenant du jour au lendemain des fantômes, et sa population bigarrées mi-réfugiés, mi-avide de conquêtes et d’or. Celle dans La Nouvelle-Crobuzon évoque les différentes guerres et révoltes qui ont émaillé le 19e siècle et le début du 20e siècle, et en particulier la Commune de Paris aussi tragique que le Collectif qui s’oppose à la milice et s’empare pour un temps de certains quartiers de la ville.
Des trois livres de la trilogie de Bas-Lag, Iron Council est le moins simple d’abord, car c’est certainement le plus dense. Même si l’on connaît déjà l’univers de Bas-Lag, China Miéville y introduit de nouveaux concepts comme la magie liée aux golems de Judah Low, ou les différentes magies étranges venues de Tesh. Le personnage du moine Qurabin qui perd peu à peu de sa substance à chaque fois qu’iel cherche une réponse ou un chemin auprès de sa divinité est particulièrement tragique. L’auteur propose également des images fortes, comme ce train libre qui parcourt le continent en défaisant et refaisant sans cesse son chemin pour échapper à la milice et à sa ville d’origine. Mais il en fait trop, et surtout entraine dans une fin inexorablement tragique ses personnages, au point que la lectrice que je suis ne voulait plus tourner les pages pour ne pas voir souffrir Judah, Cutter,
Ann-Hari et les autres. Des trois livres, ce n’est clairement pas mon favori, mais il reste pourtant un grand texte à lire au moins une fois dans sa vie, ne serait-ce que pour les messages que China Miéville y fait passer et pour certaines images fulgurantes qu’il suscite au détour de certaines paragraphes. Si vous ne voulez pas lire ce roman en anglais, ou si vous n’en avez pas le courage, il est disponible comme les deux précédents chez Pocket et toujours traduit par Nathalie Mège.

Iron Council
de China Miéville
Éditions Del Rey

Vent blanc, noir cavalier

Au Japon à une période indéterminée, deux moines poètes se retrouvent dans un temple abandonné en pleine tempête hivernale. Surgit une femme… Américain voyageur, avec Vent blanc, noir cavalier, Luke Rhinehart a écrit une tragédie purement japonaise, en laissant jusqu’au bout planer le doute sur la réalité historique de ses personnages.
Dans ce roman, il va raconter une histoire d’amour, de mort, d’amitié et d’honneur dévoyé. Les deux poètes errants, Oboko et Izzi sont très différents l’un de l’autre, mais également amis et proche malgré leurs rivalités. Quand Matari arrive fuyant son mari et ses samouraïs, les deux hommes qui ne sont pas des guerriers vont pourtant tout faire pour la protéger et l’aider à sauver sa peau.
Sur l’arrière du livre, le résumé fait un parallèle entre Vent blanc, noir cavalier et Les Sept samouraïs d’Akira Kurokawa. N’ayant pas vu le film, je ne peux juger de la validité de cette comparaison. Simplement si Les Sept samouraïs a inspiré plusieurs films dont au moins deux remakes western, Vent blanc, noir cavalier est de fait lui aussi construit comme un western sauf… que l’action se déroule plein est.
Tout se passe avec une économie de lieu : le temple puis la campagne environnante. Cet environnement est quasiment « clos » : la nuit, la neige, l’orage, ou l’encaissement de la vallée restreignent le monde des personnages et les empêchent de se projeter au-delà du moment présent. Le livre fait également une économie de personnages : Oboko, Izzi, Matari et son mari, et de façon incidente les hommes de ce dernier.
Alternant joutes verbales et poésie, scène contemplative et d’action, Vent blanc, noir cavalier est finalement un livre où l’histoire pourrait se résumer en trois pages, mais il porte son lectorat sur plus de 200 pages. Tenant celui-ci toujours à distance de ses personnages, il ne dira jamais clairement si le seigneur Arishi avait raison de se sentir bafoué par sa femme, si celle-ci est sincère dans ses sentiments ou si seul son besoin de liberté motive ses actions. Et pourtant, ce détachement fait partie du charme de ce roman. Un charme presque entomologique à déguster avec un bon thé.

Vent blanc, noir cavalier
de Luke Rhinehart
traduction de Francis Guévremont
Éditions Aux forges de Vulcain

The Dark Phoenix Saga

Le passage des pages à l’écran est toujours hasardeux. Si fin mai, Good Omens a montré qu’il était possible de faire une adaptation filmée fidèle et modernisée d’un classique,  en début juin la Fox s’est, semble-t-il, ratée avec X-Men : Dark Phoenix, deuxième adaptation et deuxième échec d’une saga culte des X-Men. Autant revenir aux fondamentaux et relire plutôt l’original non ? The Dark Phoenix Saga, scénarisée par Chris Claremont et dessinée par John Byrne est l’une des premières grandes sagas des X-Men, parue de janvier à octobre 1980 dans Uncanny X-Men. C’est également l’un de mes tout premiers souvenirs de bande dessinée quand je l’ai lue enfant au moment de sa parution en français. Et c’est une madeleine que j’ai relue dès que possible adulte en version originale. Avec toujours autant de bonheur et d’émotion.
De quoi s’agit-il ? Après une mission dans l’espace avec le reste de l’équipe de super-héros mutants, Jean Grey a été exposée à un vent solaire trop fort
et pour survivre a du libéré son plein potentiel télépathique et télékinésique. Sauf que la jeune femme n’a même pas 25 ans et qu’elle a bien du mal à contenir une telle puissance. Et que d’autres acteurs (comme le Hellfire Club) essaient de détourner ses pouvoirs à leurs profits, quitte à réveiller le monstre qui dort en elle !
Enfant, cette histoire m’avait présenté l’univers des X-Men, et par extension des superhéros à l’américaine, par le biais de Kitty Pride (Shadowcat), une jeune mutante capable de traverser les surfaces solides et qui se retrouve embarquée dans cette aventure bien malgré elle. J’adorais les pouvoirs des différents héros, et la façon dont venus d’horizons divers (l’Afrique, l’Europe, l’URSS, l’Amérique, etc.), ils ont reconstitué une famille autour de Jean Grey.
Le tout en passant d’une histoire d’espionnage et d’infiltration à une aventure spatiale peuplée d’extra-terrestres aux looks et pouvoirs impressionnants. De plus, à la différence des histoires de superhéros classiques, The Dark Phoenix Saga est une tragédie. Elle se termine mal donc. Si la fin de cet arc narratif a eu un impact durable — au moins durant quelques années — sur l’histoire des X-Men, elle a aussi eu un impact assez fort sur la jeune lectrice que j’étais, l’aidant complètement à sortir d’un monde de fiction ou les « gentils » gagnent toujours à la fin.
Adulte, même si le style est très daté, et
même si Chris Claremont est très bavard par rapport à un scénariste de comics moderne en rappelant notamment sans cesse les capacités de personnage, The Dark Phoenix Saga se lit toujours aussi bien. C’est après tout une version modernisée et adaptée au monde des comics d’un scénario connu depuis au moins la mythologie gréco-romaine : la chute d’un héros devenue trop puissant qui se veut à l’égal des dieux. À l’exception notable qu’il s’agit ici d’une héroïne, Jean Grey, et non de Jason ou de Bellérophon, et que c’est elle qui reprendra en main son destin dans les dernières cases. C’est elle qui décide de rester humaine au lieu de vivre comme une déesse, et d’en payer le prix.
De plus, le style particulier de John Byrne donne une ampleur flamboyante à l’action quitte à passer à une version épurée pour faire ressortir les émotions. Au fil des ans, The Dark Phoenix Saga a été réédité plusieurs fois tant en français qu’en version originale, et mis en image avec plus ou moins de succès (la version
réalisée pour X-Men : The Animated Serie est la meilleure ou la moins pire suivant votre point de vue). Ne vous privez pas de la lire ou de la relire, ou tout simplement d’en admirer l’esthétisme des pages.

The Dark Phoenix Saga
Scénario de Chris Claremont et John Byrne
Dessin de John Byrne
Éditions Marvel

Qui je suis

Fourni on ne sait trop pour quelle raison par Netgalley, Qui je suis de Mindy Mejia s’est retrouvé dans ma liste de lecture un soir d’insomnie. S’il est vendu comme un polar, ne vous laissez pas abuser. Ce récit a pour trame une tragédie ordinaire du Midwest américain.
Le lieu d’abord : une petite bourgade agricole à quelques heures de route de Minneapolis entourée de champs de maïs et de soja à perte de vue. Les personnages ensuite : la victime, Hattie, est une adolescente manipulatrice et mal dans sa peau qui cherche par tous les moyens à s’échapper de la ferme parentale ; l’enquêteur, Del, est un shérif désabusé marqué par la guerre du Vietnam et meilleur ami du père d’Hattie ; Peter, professeur d’anglais citadin et végétarien venu s’enterrer à la campagne par amour d’une femme qu’il ne reconnaît plus.
A partir de la découverte du corps, Mindy Mejia, sous couvert de raconter une histoire policière nous présente une galerie de portrait avec une succession d’aller et retour entre l’enquête actuelle et le passé récent.
Pour être franche, l’intrigue et sa résolution ne sont guère surprenantes. Un triangle amoureux, un drame de la jalousie et voilà une jeune fille morte poignardée au bord d’un lac. L’intérêt du livre de Mindy Mejia réside surtout dans la façon dont elle présente ses personnages sans particulièrement chercher à rendre sympathiques les plus déplorables, mais en conservant les nuances propres à chaque être humain. Ainsi, pour tout son talent et sa ressource, Hattie m’a juste fait l’effet d’une petite capricieuse et hypocrite qui a grandi sans se donner les moyens de ses ambitions. D’autres lecteurs pourront la trouver très attachante.
Il n’empêche que l’écriture de Mindy Mejia est un vrai piège. D’une page à l’autre de Qui je suis, l’on se laisse prendre au jeu et l’on cherche à comprendre qui a fait quoi jusqu’au dénouement final, étrangement très satisfaisant. Et pour une fois apaisant, car il ne laisse pas libre cours à un déchainement de violence vindicative.

Qui je suis
de Mindy Mejia
Traduction de Jean Esch
Éditions Mazarine