C’est l’Inuit qui gardera le souvenir du Blanc

Après un livre dense, partons pour une lecture plus légère, mais tout autant riche : C’est l’Inuit qui gardera le souvenir du Blanc de Lilian Bathelot. Ce roman sorti une première fois en jeunesse en 2006 a été revu et corrigé par l’auteur pour cette nouvelle version, tout public, chez Pocket. N’ayant pas lu la première version, j’ai abordé celle-ci sans a priori. Il faut dire que je ne l’ai choisi que sur le titre qui m’intriguait et sur sa promesse d’évasion pour une région du monde que je ne connais pas : le Groenland.
De ce côté-ci, c’est raté. Pendant toute la première moitié, les chapitres très courts alternent entre l’étendue glacée du Groenland et un département que je connais comme ma poche : l’Hérault. Pour le dépaysement entre Montpellier, Lunel et Palavas-les-flots, on repassera. En revanche, côté originalité, Lilian Bathelot nous sert un récit
bien troussé et philosophique raconté sur un rythme de thriller. Nous sommes en 2089, la société de surveillance est à son paroxysme et tous les êtres vivants en zone sécurisés ont un implant, sorte de smartphone directement greffé en eux dès la naissance et servant de plus de carte d’identité et d’outils de pistage. Ils ne peuvent pas faire un pas, même une randonnée en haute montagne sans avoir toutes les autorisations et assurances nécessaires. Seules les zones franches (les quartiers défavorisés en France, certaines régions du monde peu peuplées comme le Groenland) échappent à cette surveillance mondiale. Sur la banquise, Kisimiipunga réalise sa Première Chasse, celle qui marque son passage à l’âge adulte quand elle trouve un Européen blessé et inconscient. À Montpellier, la Sécurité nationale est sur les dents, l’un de ses meilleurs éléments a disparu et des continents entiers semblent échapper à la surveillance satellite. Les deux événements seraient-ils liés ?
Selon que l’on lise le côté inuit de l’affaire ou le côté police française, le ton de l’auteur change radicalement. Il se fait rêveur et contemplatif côté Kisimiipunga, même si celle-ci est capable de prendre rapidement les décisions qui s’imposent. Et plus série B d’actions avec le ton qui convient pour la police que l’on suive La Gaufre ou Damien. La résolution de l’énigme va mêler science et chamanisme pour une fin en demi-teinte plutôt optimiste.
Court roman destiné en priorité aux adolescents, C’est l’Inuit qui gardera le souvenir du Blanc est une réflexion intéressante sur les limites du tout technologique et de la cyber-surveillance, par rapport à un retour à la Nature et aux modes de vie ancestraux. Même si les Inuits du livre le prouvent : l’un et l’autre ne sont pas obligatoirement opposés et peuvent cohabiter en harmonie.

C’est l’Inuit qui gardera le souvenir du Blanc
de Lilian Bathelot
Éditions Pocket

Annihilation

Il suffit parfois d’une bande-annonce de film pour vous entraîner à la recherche d’un livre. Et Annihilation de Jeff Vandermeer en est la preuve parfaite. Le film réalisé par Alex Garland sera disponible le 12 mars sur Netflix, mais il génère déjà beaucoup d’impatience mêlée d’inquiétude dans mon entourage ayant lu le livre. Quant à moi, les quelques images glanées sur le Web me semblaient une version féminine et peut-être un peu plus sanglante de Jurassic Park. Arrivée au bout des 208 pages du roman, je mesure à peine le poids de mon erreur.
Malgré le titre du roman, Annihilation n’est pas une histoire de destruction massive. Certes aucune des quatre protagonistes ne ressortira de l’Area-X qu’elles sont parties explorer, mais sont-elles vraiment mortes, disparues ou transformées en autre chose ? La narratrice principale elle-même semble peu fiable dans son récit. Nous dit-elle tout ce qu’elle sait et voit ? Que sait-elle sur cette expédition ? Et si l’organisme, Southern Reach, qui l’a envoyé là leur a menti de bout en bout ? À moins que ce ne soit l’Area-X elle-même et ses habitants qui la manipulent et changent complètement son récit ?
La forme même du roman est étrange : nous nous trouvons placés au beau milieu d’une expédition en cours. Exploration scientifique ? Militaire ? Mission de secours ? Aucun nom, aucune description des personnages n’est jamais donné. On sait juste que l’expédition est composée de quatre membres : la biologiste et narratrice, l’anthropologiste, la psychologue et la géomètre. On ne connaît ni leur âge ni leur apparence physique. De même pour les autres personnages cités. Volontairement, l’auteur nous laisse dans un brouillard persistant. Les descriptions des lieux, des créatures et des phénomènes rencontrés sont à la fois très évocatrices et aussi précises que du H.P.Lovecraft. Et pourtant, le lecteur se trouve happé par cette brume, et avance au fil des pages de plus en plus perdu, mais toujours fasciné par ce récit. À la façon dont certains films d’horreur font monter doucement la pression : vous savez que la fin sera inéluctable et insoutenable, mais vous regardez quand même, quitte à cacher vos yeux avec les mains. Et souvent la rencontre finale arrive comme un soulagement : « ah ce n’était que ça ! ». Ici, si la rencontre avec la créature finale ne déçoit pas par son intensité et son étrangeté, la fin n’est qu’un nouveau commencement. En effet, celle-ci répond à la plupart des questions soulevées par le récit, mais elle en laisse d’autres, plus importantes, béantes et en pose de nouvelles. Annihilation fait parti d’une trilogie est suivi par deux autres romans, Autority et Acceptance. Tous les trois ont été publiés la même année, mais ils ne sont pas bâtis sur la même structure. Après avoir lu Annihilation, je vais lire les deux autres, en espérant ne pas être déçue. En revanche, je ne sais pas si je regarderais le film : l’histoire me semble assez inadaptable.

Annihilation de Jeff Vandermeer
Éditions MacMillan