Kiki la petite sorcière

Kiki la petite sorcière est depuis longtemps l’un de mes films préférés du studio Ghibli. Mais je n’ai appris que très récemment qu’il était adapté d’un livre du même nom écrit par Eiko Kadono. D’ailleurs le succès du film réalisé par Hayao Miyazaki va pousser l’autrice à reprendre l’histoire de son héroïne pour cinq livres de plus déjà en cours de traduction chez Ynnis, l’éditeur de celui-ci.
Mais revenons à ce premier tome, et oublions un peu l’anime pour se pencher sur le livre. Il s’agit tout simplement d’une jolie histoire classique d’entrée dans l’âge adulte. En effet dans l’univers de Kiki, à 13 ans, après trois ans de formation auprès de leur mère, les sorcières doivent s’envoler vers une autre ville pour s’établir, accompagnée de leur chat noir. Elles ne peuvent revoir leur famille avant qu’une année entière ne se soit entièrement écoulée. C’est désormais autour de Kiki, jeune sorcière espiègle et débrouillarde, mais quelque peu étourdie et rêveuse, de s’envoler.
Certaines péripéties (le chat en peluche, le tableau) sont communes au livre et au film. D’autres importantes dans le film n’apparaissent pas du tout dans le livre. Les aventures de Kiki sont en revanche nettement plus nombreuses et variées que dans le film avec, comme tout bon roman d’apprentissage, à chaque fois un niveau de difficulté supplémentaire pour la sorcière et son chat.
Écrit en 1985, Kiki la petite sorcière a un petit parfum « old school » pas désagréable, mais pour l’avoir fait lire à de jeunes générations actuelles, il passe aussi très bien auprès d’adolescentes du 21e siècle. Et que vous ayez vu le film ou non, à condition de garder une âme d’enfant, il s’avère aussi très drôle. Les différentes livraisons de Kiki et les dialogues avec son chat Jiji sont assez colorés. Le tout est raconté avec beaucoup de tendresse, sans pour autant tomber dans la mièvrerie.
La fin douce-amère voit la petite Kiki enfin devenue presque adulte et impatiente de repartir du nid familial vers le foyer qu’elle s’est elle-même créée au bord de la mer.

Kiki la petite sorcière
de Eiko Kadono
traduction de Déborah Pierret Watanabe
Éditions Ynnis

Head On

Bien qu’adorant l’œuvre de John Scalzi depuis longtemps, la sortie de Lock In en 2014 avait été une révélation. Autant vous dire que quand la suite, Head On, était annoncée, je l’ai précommandée immédiatement. Et je l’ai dévoré en moins de 24 heures, encore une fois happée par le style clair de John Scalzi.
Nous sommes dans le même futur proche que dans Lock In. Plus exactement, nous sommes un an après les événements du premier livre. Le personnage principal, Chris Shane, et sa partenaire, l’agent Vann sont toujours membres du FBI et affectés aux affaires touchant les Halden. Ces derniers, dont Chris Shane, sont des malades atteints d’une variante du locked-in syndrome. Ils ont accès à la fois à un monde virtuel dédié, et au monde physique à l’aide d’androïdes où ils peuvent télécharger leurs consciences. Ces malades sont encore une fois au cœur de l’histoire. Il s’agit de comprendre pourquoi Duane Chapman est mort en pleine partie de Hilketa alors qu’il allait être décapité pour la troisième fois et servir de ballon pour son équipe.
Comme d’habitude, l’action de Head On est très rapide et ne manque pas d’humour. John Scalzi y ajoute un regard critique sur le monde sportif professionnel et ses dérives, tant en matière médico-financière qu’en matière de racisme glorifié vis-à-vis des joueurs. Il s’interroge également sur la prise en charge des malades de longue durée dans un pays où la protection sociale ne va pas de soi. Notons qu’outre les conséquences pour les malades et leurs familles, ce sont également les conséquences pour l’ensemble de la société qui sont abordées. Que vont devenir les aides-soignants des Halden, si ceux-ci ne peuvent plus les payer ? À quoi ressemblerait une société où chacun peut changer de corps suivant ses besoins ? Et surtout, un chat peut-il reconnaître son humain si celui-ci se balade d’androïde en androïde ? En 332 pages, John Scalzi aborde tous ces points au détour d’une intrigue policière bien sanglante et alambiquée comme il faut. Chapeau bas !

Head On
de John Scalzi
Éditions Tor

La Quête onirique de Vellitt Boe

Décidément H.P.Lovecraft n’en finit plus d’inspirer les auteurs. Dans ce court roman de 2017, c’est Kip Johnson qui revisite une partie du partie du mythe de l’homme de Providence, en s’intéressant à une part presque jamais abordée dans son œuvre : la place des femmes. La Quête onirique de Vellitt Boe se passe dans les contrées du Rêves popularisées par le cycle de Randolph Carter (dont La Quête onirique de Kadath l’inconnue) et Les chats d’Ulthar. Elle suit les traces de Vellitt Boe, une professeure de mathématiques vieillissante, partie à la poursuite d’une de ses élèves voulant s’évader vers le monde de l’Éveil.
Non seulement avec La Quête onirique de Vellitt Boe, Kip Johnson revisite les aventures les plus proches de l’heroic fantasy écrites par H.P.Lovecraft, mais en plus elle nous présente une protagoniste originale : une femme vieillissante qui au soir de sa vie repart sur les chemins qu’elle avait parcourus adolescente dans un monde peu doux pour les femmes. Plus que les Dieux Anciens, les goules, les ghasts et autres horreurs peuplant cette contrée, c’est une simple mention au détour d’un chapitre plutôt calme qui m’a personnellement fait frémir : « on ne lui avait dérobé ses affaires qu’à trois reprises, et on ne l’avait violé qu’une fois, mésaventures qui n’avaient jamais éteint son brûlant besoin d’espace, de villes étranges, de nouveaux océans… » Peut-être trop proche de ce que risque une voyageuse ordinaire dans notre monde ? Tout au long de son chemin, Vellitt et le jeune chat noir (d’Ulthar évidemment) qui l’accompagne croiseront des lieux, des personnages et des créatures familiers au monde de Lovecraft, mais sous une perspective très différente. En effet, ce n’est pas un homme confronté à l’étrange et à l’inconnu, mais une femme qui a toujours vécu au milieu de ses merveilles et qui remonte son passé en cherchant son élève, retrouvant des souvenirs enfouis à chaque pas, qu’ils soient agréables ou bien traumatisants.
L’édition française du roman est enrichie par de très belles illustrations de Nicolas Fructus et par une interview de l’auteur. Pour le coup, je vous conseille plutôt de vous procurer la version papier que numérique de cet ouvrage pour mieux en profiter.

La Quête onirique de Vellitt Boe
de Kip Johnson
Illustrations par Nicolas Fructus
Traduction de Florence Dolisi
Éditions Le Belial’

Fil rouge 2018 : Une porte sur l’été

« Comme Pete est le plus authentique des chats, il préfère sortir. Il n’a jamais abandonné la conviction que  si l’on essaye toutes les portes, on doit, obligatoirement, trouver celle qui donne sur l’été. » Écrit en 1957, Une porte sur l’été a une place à part dans mes lectures personnelles. C’est en effet l’un des premiers livres de Robert Heinlein que j’ai lu, et c’est mon bouquiniste favori qui me l’a offert avec un simple : « tiens, lis, tu vas aimer. » Le fait qu’en 2018, je relise cet ouvrage prouve qu’il avait raison. Et pourtant… On y trouve tout à la fois ce que Robert Heinlein a fait de meilleur et de pire condensés en un tout petit roman.
Commençons par le pire. Aux yeux d’une lectrice du XXIe siècle réel, et non fictif, Robert Heinlein est un incurable macho aux idées bien arrêtées. Ses personnages féminins adultes sont au mieux de ravissantes idiotes (y compris cette pauvre Ricky une fois devenue majeure) et au pire des manipulatrices odieuses et n’aimant pas les chats. Au fur et à mesure de son œuvre, Robert Heinlein étoffera ces personnages, mais ici nous sommes encore très loin de Maureen Johnson de To Sail Beyond the Sunset et Hazel Stone de The Cat who Walks through Walls. Quant à ses idées générales, disons que c’étaient celles d’un libertarien américain bon teint de l’époque.
Et le meilleur ? Nous avons avec Une porte sur l’été un récit attachant de voyage temporel et de vengeance. Tout simple à suivre malgré des allers-retours entre les époques, il est très bien raconté, très drôle et particulièrement ingénieux dans ses différentes méthodes de voyages dans le temps. Notons d’ailleurs que malgré les progrès incessants de la robotique et de l’intelligence artificielle, les robots actuels sont encore très loin des Robots universels de 2001 voire 1970 tels qu’ils sont décrits dans ce roman.
En revanche, quelles que soient les époques traversées, les chats de Robert Heinlein tout comme ceux de la vie quotidienne sont toujours obstinés par cette recherche de « porte sur l’été », et par leur bonheur personnel. En l’occurrence, il s’agit de rester coûte que coûte avec leur humain de prédilection. Cette touche sentimentale entre le héros, Danny, et son compagnon, Pétronius le Sage, n’est pas qu’une simple anecdote cosmétique. Elle ajoute une couche de profondeur à une histoire qui sans elle, ne serait qu’un récit un peu dépassé. Avec, Une porte sur l’été prend la forme d’un récit de SF classique toujours plaisant à lire ou relire.

Une porte sur l’été de Robert Heinlein
Traduction de Régine Vivier
Éditions J’ai Lu

Pour le #100defislecture2018 de Dame Ambre : 23 points avec celui-ci.