Fil rouge 2018 : Une porte sur l’été

« Comme Pete est le plus authentique des chats, il préfère sortir. Il n’a jamais abandonné la conviction que  si l’on essaye toutes les portes, on doit, obligatoirement, trouver celle qui donne sur l’été. » Écrit en 1957, Une porte sur l’été a une place à part dans mes lectures personnelles. C’est en effet l’un des premiers livres de Robert Heinlein que j’ai lu, et c’est mon bouquiniste favori qui me l’a offert avec un simple : « tiens, lis, tu vas aimer. » Le fait qu’en 2018, je relise cet ouvrage prouve qu’il avait raison. Et pourtant… On y trouve tout à la fois ce que Robert Heinlein a fait de meilleur et de pire condensés en un tout petit roman.
Commençons par le pire. Aux yeux d’une lectrice du XXIe siècle réel, et non fictif, Robert Heinlein est un incurable macho aux idées bien arrêtées. Ses personnages féminins adultes sont au mieux de ravissantes idiotes (y compris cette pauvre Ricky une fois devenue majeure) et au pire des manipulatrices odieuses et n’aimant pas les chats. Au fur et à mesure de son œuvre, Robert Heinlein étoffera ces personnages, mais ici nous sommes encore très loin de Maureen Johnson de To Sail Beyond the Sunset et Hazel Stone de The Cat who Walks through Walls. Quant à ses idées générales, disons que c’étaient celles d’un libertarien américain bon teint de l’époque.
Et le meilleur ? Nous avons avec Une porte sur l’été un récit attachant de voyage temporel et de vengeance. Tout simple à suivre malgré des allers-retours entre les époques, il est très bien raconté, très drôle et particulièrement ingénieux dans ses différentes méthodes de voyages dans le temps. Notons d’ailleurs que malgré les progrès incessants de la robotique et de l’intelligence artificielle, les robots actuels sont encore très loin des Robots universels de 2001 voire 1970 tels qu’ils sont décrits dans ce roman.
En revanche, quelles que soient les époques traversées, les chats de Robert Heinlein tout comme ceux de la vie quotidienne sont toujours obstinés par cette recherche de « porte sur l’été », et par leur bonheur personnel. En l’occurrence, il s’agit de rester coûte que coûte avec leur humain de prédilection. Cette touche sentimentale entre le héros, Danny, et son compagnon, Pétronius le Sage, n’est pas qu’une simple anecdote cosmétique. Elle ajoute une couche de profondeur à une histoire qui sans elle, ne serait qu’un récit un peu dépassé. Avec, Une porte sur l’été prend la forme d’un récit de SF classique toujours plaisant à lire ou relire.

Une porte sur l’été de Robert Heinlein
Traduction de Régine Vivier
Éditions J’ai Lu

Pour le #100defislecture2018 de Dame Ambre : 23 points avec celui-ci.

La sorcière

Pour son treizième roman, La sorcière, Camilla Läckberg mêle une nouvelle fois le passé et le présent dans une intrigue policière compliquée. Et comme souvent, victimes et bourreaux finissent par être interchangeables, à l’exception notable de Stella et de Linnea, les deux petites blondinettes de quatre ans à l’origine de tout.
Tout commence un jour torride d’été où Linnéa, 4 ans donc, disparaît de la ferme de ses parents. Or, trente ans plus tôt, Stella, 4 ans elle aussi, avait disparu de cette même ferme et avait été retrouvée morte dans les bois alentours. Finalement, deux adolescentes de 13 ans s’étaient accusées du crime. Trente ans plus tard, les deux adolescentes devenues mères sont de retour. Sont-elles responsables de ce nouveau drame ? Ou ne serait-ce pas plutôt l’un des réfugiés syriens du camp si difficilement accepté dans ce coin de campagne suédoise ? Comme souvent chez Camilla Läckberg, la solution n’est pas si linéaire et les histoires de familles cachées et mal digérées vont encore compliquer la tâche des enquêteurs.
Pour une fois, cette enquête de Patrick et Erica, le couple protagoniste habituel, a une touche nettement plus en phase avec l’actualité du moment. Non seulement avec l’ajout de ses personnages réfugiés et en dépeignant les différentes réactions — tant abjectes qu’empreintes de bonté — qu’ils suscitent dans la population locale. Mais également en parlant du thème du harcèlement entre adolescents à deux époques différentes : l’une avant l’apparition des réseaux sociaux numériques, et l’autre après. Dans les deux cas, l’issue est tragique et a des conséquences bien au-delà du petit monde des ados. Malgré tout ce drame, Camilla Läckberg sait aussi se faire solaire avec les mini-événements de la vie quotidienne des policiers, d’Erica et de leur famille. Il y a juste un élément qui je trouve ne colle pas trop avec le reste de l’histoire : celui de la Sorcière du titre. Je vois bien le rôle des on-dit et de la rumeur dans le sort final d’Elin, mais nettement moins sa relation avec les enquêtes quelques siècles plus tard. À moins que Camilla Läckberg ait voulu s’offrir une variation sur les relations sororales où la puinée hait à mort l’aînée. Et laisse ici un indice pour la trame du prochain roman ?

La sorcière de Camilla Läckberg
Traduction de Rémi Cassaigne
Éditions Actes Sud.

Pour le #100defislecture2018 de Dame Ambre : 9 points avec celui-ci.

L’oreille interne

Pour faire un bon roman de science-fiction, il ne faut pas forcément y inclure des vaisseaux spatiaux, des lieux exotiques et des extra-terrestres. J’en veux pour preuve L’oreille interne, court roman écrit par Robert Silverberg en 1972. L’histoire se passe entièrement à New York, voire quasi uniquement sur l’île de Manhattan. Et la seule différence avec le New York réel de 1972 est la mutation dont est affligé son protagoniste, David Selig. En effet, depuis l’enfance, celui-ci est télépathe et peut donc entendre l’esprit de son entourage. Pourtant la quarantaine venue, son talent ne lui a pas servi à devenir riche ou puissant. Tout au plus survit-il en servant de scribe aux étudiants aisés pour rédiger thèse, dissertation ou mémoire à leurs places.
Hélas avec l’âge, son talent, si utile pour savoir ce que veut l’étudiant et ce qu’attend le professeur, devient de plus en plus instable jusqu’à disparaître complètement. Comment accepter cette disparition, et à travers elle comment accepter de vieillir, tout est l’enjeu de ce roman de Silverberg.
La première fois où j’ai lu ce texte, j’étais adolescente. Même s’il ne débordait pas d’action comme les space operas que je dévorais également à l’époque, ce livre m’avait profondément touchée. Je l’ai relu bien des fois depuis en m’approchant de plus en plus de l’âge du héros. Et je suis toujours aussi profondément émue de son sort et de la chronique douce-amère de la fin de son exception. Pourtant, difficile de dire que David Selig et moi ayons beaucoup en commun. Vivant sur deux continents et à deux époques différentes, dans des peaux diamétralement opposées et pour ma part, sans la moindre trace de télépathie. Pourtant, Robert Silverberg arrive à me faire comprendre le poids de ce talent dans la vie quotidienne de son personnage, et l’obstacle qu’il représente au fait de nouer des relations amoureuses, amicales ou familiales normales. Et à me faire ressentir petit à petit toutes les déchirures liées à sa perte jusqu’au soulagement final. En 2018 comme en 1972, ce texte reste d’une actualité criante sur la façon dont nous tissons des liens avec les autres et sur le mélange de fragilité et de solidité de ceux-ci.

L’oreille interne de Robert Silverberg
Traduction de Guy Abadia
Éditions Livre de Poche

100 % Ms Marvel

En cette période pré-Noël, voici une série de comics à offrir aux plus jeunes qui ne connaissent des superhéros que la version ciné ou TV. Ou à s’offrir à soi-même si l’on dévore des comics depuis son plus jeune âge : Ms Marvel créée en 2014 par G. Willow Wilson et Sana Amanat au scénario, et Adrian Alphona au dessin. Depuis G.Willow Wilson est restée au scénario, mais les dessinateurs se sont succédé avec Mirka Andolfo, Takeshi Miyazawa et Francesco Gastόn pour le dernier volume publié en français. Qui est cette Ms Marvel ? Non, ce n’est pas la Carol Danvers membre des Avengers, de la NASA, du SHIELD et de l’US Air Force qui depuis 1968 a une part au moins aussi active que Tony Stark et Steve Rogers dans le monde super-héroïque américain. Et qui devrait enfin faire ses premiers pas au cinéma sous les traits de Brie Larson.
Cette Ms Marvel-là est une jeune adolescente pakistano-américaine de 16 ans, Kamala Khan, qui se retrouve dotée de pouvoirs de métamorphose après avoir été enveloppée dans une mystérieuse brume. Pour protéger son identité, elle s’inspire de l’une de ses idoles, Carol Danvers. Et la voici à devoir jongler entre apprentissage de ses pouvoirs, lutte contre les vilains et malfaiteurs de tout poil avec ou sans les Avengers, cours au lycée, et une vie de famille compliquée entre des parents traditionalistes et un grand frère en pleine redécouverte de sa foi musulmane. Cela vous semble familier ? La trame de départ n’est pas si différente que celle en son temps de Peter Parker, jeune lycéen mordu par une araignée radioactive qui va devoir devenir Spiderman, tout en suivant ses cours au lycée, gagnant sa vie en tant que photographe pour le Daily Bugle, et rassurant sa vieille tante May cardiaque. Comme Spiderman dans les années 60, Kamala Khan est à la fois héroïne et porte d’entrée du lecteur ou de la lectrice dans l’univers Marvel. Elle se débat avec des problèmes contemporains : l’adolescence, les difficultés entre l’intégration dans son pays de résidence et le pays d’origine de ses parents, comment vivre la religion de ses parents (ou non d’ailleurs) face à un sentiment anti-musulman toujours très fort aux États-Unis plus d’une décennie après le 11 septembre.
Dans le dernier tome paru, et publié aux USA en pleine campagne électorale, elle affronte les problèmes liés au vote et aux manipulations politiques, sans être aussi technique qu’une Claire Underwood pour ne pas déstabiliser son lectorat, mais également le pouvoir néfaste ou bénéfique des réseaux sociaux et d’un monde ultraconnecté en permanence. Nouvelle venue en tant que superhéroïne, elle découvre les autres personnages principaux de Marvel en même temps que son lectorat. Et son côté fangirl assumée permet de transmettre les informations essentielles sans se perdre dans les détails. Ainsi quelques cases suffisent pour dire que le richissime Tony Stark est Iron Man et un génie, mais qu’il n’aidera pas Kamala à faire ses devoirs de physique… Le tout dans une atmosphère drôle et pleine de tendresse : la transformation du burkini détesté en costume bien plus confortable pour combattre les malfrats que le spandex traditionnel ne manque pas de piquant ; les conversations entre Kamala et son abu (père) sonnent juste, entre l’amour paternel et l’incompréhension du monde moderne. De quoi à la fois attirer un lectorat plus jeune et plus féminin, tout en ne froissant pas les puristes des comics. En effet, contrairement à Jane Foster endossant le rôle de Thor, ou Riri Williams devenant la nouvelle Iron Man, cette Ms Marvel ne remplace pas Carol Danvers, elle n’a pas du tout les mêmes capacités, ni le même rôle dans l’univers Marvel. Si vous avez un jeune lecteur dans votre entourage, ou une jeune lectrice, n’hésitez pas à lui offrir l’un des six tomes de l’intégrale 100 % Miss Marvel.

100 % Miss Marvel (tome 1 à 6)
Scénario de G.Willow Wilson
Traduction de Nicole Duclos
Éditions Panini Comics.

Carbone modifié (Altered Carbon)

Une fois n’est pas coutume, ce livre est présenté sous son titre en version française et son titre original. Pourquoi ? Tout simplement parce que la série Netflix adaptant ce livre sera lancée sous le nom anglais le 2 février. Avant de la voir, j’ai donc voulu me rafraîchir la mémoire avec Carbone modifié de Richard Morgan, dont j’avais dévoré la trilogie (Carbone modifié, Furies déchainées et Anges déchus) lors d’une opération promotionnelle il y a trois ans.
À la relecture, les défauts de Carbone modifié m’ont sauté aux yeux : une tendance à se complaire dans le voyeurisme pas toujours bien amenée, des facilités d’écriture douteuses. Mais l’essentiel est là. C’est un très bon polar futuriste où toute la crasse d’une excellente « Série noire » se mêle à certaines interrogations cyberpunk intéressantes. De quoi s’agit-il ? Takeshi Kovacks, ancien des Corps Diplos, une unité militaire d’élite des Nations Unies en charge de mettre au pas les colonies stellaires récalcitrantes, se retrouve sur Terre pour enquêter sur un suicide dont la victime pense qu’il pourrait cacher un meurtre. Vous avez bien lu. La victime elle-même est bien vivante et veut qu’on découvre son meurtrier. En effet, dans le monde de Takeshi Kovacs, les esprits peuvent être téléchargés dans des corps humains produits de façon naturelle ou synthétique avec des améliorations intégrées. Pour qui a de l’argent, la mort n’est plus que temporaire, et les peines de prison se sont transformées en stockage virtuel avec la location du corps des prisonniers à des gens devant voyager hors planète ou ne voulant pas risquer leurs corps d’origine. Sur Terre, une seule minorité résiste à l’enveloppement, les catholiques fervents qui y voient un obstacle à leur dogme religieux. Sur cette trame, Richard Morgan a construit une enquête policière pleine de rebondissements où chaque personnage avance masqué, soit parce que ses intentions ne sont pas claires, soit parce que la chair qu’il ou elle porte ne lui correspond pas. Et pour une fois, le côté cyberpunk étant tellement éloigné de ce qu’offrent les possibilités informatiques actuelles, il n’a pas ce côté obsolète que peut avoir Le Samouraï virtuel. Si vous voulez découvrir Altered Carbon avant de le regarder sur Netflix, je ne peux que vous encourager à le lire, et à poursuivre avec les deux tomes suivants. Même si en pratique, les trois histoires sont indépendantes les unes des autres.

Carbone modifié (Altered Carbon) de Richard Morgan
Traduction de Ange
Éditions Milady

Et en bonus, la bande-annonce de série Netflix :

Tenebra Roma

Vous pensez que la noirceur de l’âme humaine se révèle sous la plume des auteurs nordiques ou entre les pages des auteurs de thrillers américains ou français ? Donato Carrisi est la preuve qu’elle est également bien présente de l’autre côté des Alpes, en dehors de toutes allusions à la Mafia. Son dernier roman, Tenebra Roma, retourne pour la troisième fois dans les pas de Marcus, ex-tueur psychopathe entré après son amnésie au service de l’Église catholique, et de Sandra Vega la photographe de police.
À la différence des deux autres livres de la série, Le Tribunal des âmes et Malefico, l’action se concentre ici sur une période de 24 h et une ville, Rome. Plongée artificiellement en pleine éclipse par la conjonction de pluies torrentielles et d’une coupure totale d’électricité durant 24 h, la Ville éternelle est au bord de la destruction. Dans les souterrains de la ville, Marcus s’éveille nu, prisonnier et sans souvenir des derniers jours. Que s’est-il passé ? Qui est le Tobia Frai qu’il doit retrouver ? Et comment cette affaire est liée à Sandra Vega ? Sur le fond d’une ville en plein chaos, Marcus va se battre contre les ombres et découvrir une histoire encore plus noire que prévu, quitte à renouer avec de vieux démons.
Tenebra Roma, avec son rythme plus rapide et contraint de par la période et le lieu, offre un contraste intéressant par rapport aux autres livres de Donato Carrisi, tout en restant très fidèle au style de l’auteur. J’avoue qu’après la bouillie générale qu’était La Fille dans le Brouillard, cela fait du bien de revenir à une écriture plus nerveuse, plus pêchue et à une histoire qui ne vous lâche pas de la première à la dernière page. Mon seul regret, mais il est fréquent dans ce genre de livre, est que le dénouement est très rapide. Et que ce cher Marcus s’enfonce encore plus dans les ténèbres sans espoir de rémission. Même si les autres personnages voient eux une porte de sortie dans leurs enfers personnels.

Tenebra Roma de Donato Carrisi
Traduction de Anaïs Bouteille-Bokobza
Éditions Calmann-Lévy

Les Travaux d’Apollon : la prophétie des ténèbres

Bien que sa cible soit principalement composée d’adolescents et de préadolescents, Rick Rioardan fait partie depuis quelques années de ces auteurs dont je dévore les livres dès leurs sorties quitte à mettre de côté les autres en cours de lecture. Le deuxième tome de sa série sur Apollon, Les Travaux d’Apollon : la prophétie des ténèbres ne fait donc pas exception et fut acheté aussitôt apparu dans l’une de mes librairies habituelles. Certes, je ne suis pas sa première lectrice dans la maison, mais cela n’explique pas tout.
Ma principale raison est toute simple. Les livres de Rick Riordan mélangent deux de mes péchés mignons : l’action pure et non stop avec une intrigue bien construite, et les contes mythologiques. Et si l’auteur imagine des ados américains aux prises avec les dieux et démons mythiques, il ne fait pas dans la simplification hollywoodienne à la Marvel (Thor blondinet et frère de Loki, sic), DC ou même des versions ciné de son Percy Jackson. Chaque petit détail, chaque monstre ou divinité peut être retracé à une interprétation des mythes connus ou à un fait historique. Le tout enrobé d’une bonne couche d’humour, d’action, de modernisme et de bons sentiments rebelles. Juste ce qu’il faut pour plaire à son public du 21e siècle.
Dans Les Travaux d’Apollon : la prophécie des ténèbres, nous continuons à suivre les aventures d’Apollon exilé une troisième fois par son père Zeus dans une enveloppe mortelle. À savoir pour le coup, un jeune homme de 16 ans boutonneux et légèrement enveloppé, avec comble de l’affront pour le dieu de la Musique, la voix qui mue encore. Le dit Apollon doit protégér les différents oracles antiques de l’action d’anciens empereurs romains mégalomanes. Ici il s’agit de trouver un oracle au fond d’une grotte près d’Indianapolis et d’affronter un Commode toujours plus mégalomane et irascible, portant donc très mal son nom. À l’occasion, Apollon qui a bien connu en son temps divin certains des protagonistes de l’histoire (dont Commode, mais également une ex-Chasseresse divine végétarienne) doit affronter sa propre culpabilité et apprend à affronter son passé pour aider ses amis présents, quitte à faire passer la survie de sa petite personne divine après la leur. Il devient aussi un spécialiste de l’épluchage des carottes et de la couvaison de griffons. Comme à son habitude, Rick Riordan construit une histoire sans temps mort, mais sans non plus tomber dans le travers du cliffhanger à chaque chapitre. Et l’histoire se conclut, ce qui permettra d’attendre le prochain volume sereinement sans souffrir d’un manque causé par une fin de livre vite expédiée.

Les Travaux d’Apollon : la prophétie des ténèbres de Rick Riordan
Traduction de Mona de Pracontal
Éditions Albin Michel (Wiz)

Stone Junction

Une fois la dernière page tournée, il est des livres dont vous doutez de ce que vous venez de lire. Stone Junction est de ceux là. Etait-ce un roman de fantasy ? Un trip hallucinatoire échappé on ne sait trop comment de la grande période de la littérature hippie voire beatnik ? Ou simplement la version littéraire d’un road-trip movie à l’américain où la contemplation des paysages prend le pas sur l’intrigue ? À moins que ce ne fût une étude des caractères rencontrés tout au long de sa vie par le personnage principal ?
Et tout d’abord, que lui arrive-t-il à ce personnage, le si évanescent et bien nommé Daniel Pearse ? De quelques semaines après sa conception à sa mort (ou son avènement ?) vingt-cinq ans plus tard, nous le suivons pas à pas. Faisant son éducation auprès d’une mère jeune, fantasque et pourtant douée d’un solide bon sens, puis d’une collection d’olibrius, anarchistes et magiciens qui lui apprendra des talents indispensables dans sa vie quotidienne. Plutôt variés ceux-ci vont de la fabrication de faux-papiers à la menuiserie fluviale en passant par le trafic, la culture et l’usage de drogues en tout genre, la méditation en forêt, l’art du déguisement et les arts martiaux ou encore le poker et ses infinies variantes. Pourquoi ? Pourqu’il mène à bien deux quêtes. La sienne propre d’abord : trouver qui est responsable de la mort de sa mère. Et celle de son protecteur : trouver le secret de la sphère philosophale, qui se trouve être aussi la plus pure des pierres. Derrière ces deux enquêtes, il y a une même question : qui est Daniel Pearse. Lui apprend la vérité, mais ne nous la dévoile pas. C’est à nous lecteurs de nous créer la notre, suivant les échos que Stone Junction a éveillés en nous. Le tout tissé dans une histoire haletante qui vous happe dès le début et ne vous lâche que 445 pages plus lui sur un « Mais pourquoi ? » final, aussi suivi d’un « au fait oui, c’est logique. »

Stone Junction de Jim Dodge
Traduction de Nicolas Richard
Éditions Super 8

Le Samouraï virtuel

Être spécialiste d’un genre littéraire ne laisse pas à l’abri d’avoir de grosses lacunes. Ainsi depuis ma lecture de Neuromancien et de Mona Lisa s’éclate de William Gibson dès leurs sorties françaises en poche, peu de livres dans la catégorie cyberpunk m’avaient échappé. Sauf, et c’est plutôt surprenant, car j’ai lu de nombreux autres titres de l’auteur dont le récent Reamde, Le Samouraï virtuel (Snow Crash) de Neal Stephenson. Erreur réparée ce week-end en tombant totalement par hasard sur un exemplaire passablement abimé dans un vide-grenier.
Et là, la critique n’est pas aisée. À la pointe de la modernité à l’époque de son écriture en 1992, le moins qu’on puisse dire est que techniquement, Le Samouraï virtuel a pris un sacré coup de vieux. Le Metavers s’est effondré ou éparpillé façon puzzle à la façon d’un Second Life ou autres mondes virtuels passés de mode depuis l’avènement des réseaux sociaux, eux-mêmes en pleine mutation permanente. Côté politique, capitalisme ou non, les différents franchulats et autres banlises présentés dans ce livre sont loin d’être similaires. Même si certaines comme la Nouvelle-Afrique du Sud ou l’importance du prosélytisme religieux ont une vraie résonance dans notre époque actuelle (étrangement en plus violent dans la réalité je trouve). Enfin, avouons-le : le tout nucléaire pour alimenter les principales nouveautés du moment (des chienchiens de garde à Raison en passant par des motos ou des poids lourds), est sacrément daté. Et a des vieux relents de nanars de SF des années 80.
Côté récit, l’histoire est prenante et les deux protagonistes principaux ont un ton mordant et acide bien rafraichissant. Certaines scènes ou réflexions de personnages sont si grotesques que j’en éclatais de rire dans le métro. L’action progresse également très vite malgré quelques longueurs nécessaires pour expliquer tel postulat technique, biologique ou religieux. Et justement là est le cœur de l’intrigue. La Snow Crash elle-même, au départ à la fois virus informatique dans le monde virtuel et drogue IRL (In Real Life — dans la vie réelle), se révèle au fil du temps être une version moderne d’un virus antique élaboré biologiquement par des intellectuels sumériens. Vous êtes perdus ? C’est normal : mélanger linguistique et résultats biologiques est déjà assez complexe à suivre sans en plus y rajouter une surcouche binaire pour obtenir un hybride biocybernétique. Après tout, il y a bien des expériences en cours pour stocker des données dans de l’ADN. Pourquoi pas y stocker des applications informatiques ? Le pont entre la linguistique et une maladie contagieuse aussi rapide que celle dépeinte dans le livre me semble plus difficile à franchir pour ma crédulité. Au final, lu en 2017, Le Samouraï virtuel est un bon petit thriller qui fleure bon la nostalgie technologique avec une forte dose de sarcasme et de dérision très plaisante. Seul reproche, la couverture de l’édition de poche est à côté de la plaque. J’aime beaucoup le style de Manchu, mais son samouraï n’a quasi rien de commun avec Hiro Protagoniste (vous l’avez deviné le protagoniste de l’histoire) qui est un métis né d’une mère coréenne et d’un père noir américain. Identité tellement visible qu’à plusieurs moments dans le récit, elle se retourne contre lui.

Le Samouraï virtuel de Neal Stephenson
Traduction de Guy Abadia
Éditions Le livre de Poche

Avis d’invitée : Drawings from the gulag

Ce blog s’ouvre parfois à des invités qui nous font partager leurs coups de coeur. Ici, Tris a délaissé pour un temps sa plate-forme, Projet Arcadie, pour nous parler d’un livre qu’elle juge dure mais essentiel, Drawings from the gulag de Danzig Baldaev. Je lui laisse la parole.

En France et dans d’autres pays de l’Europe de l’Ouest, il existe encore et toujours des nostalgiques de l’URSS, qui aiment souvent vous expliquer à quel point, cette période était fantastique. Pour toutes les personnes qui viennent d’Europe de l’Est, la réalité était tout autre. Nulle rivière de miel, aucune douceur dans ce qui faisait le quotidien des prisonniers du Rideau de Fer et encore moins pour les personnes qui ont connu les goulags.

La question est : comment le raconter ? Comment détailler le vécu de ces milliers d’hommes, de femmes et d’enfants qui ont été enfermés, torturés, battus, sans tomber dans le misérabilisme et en esquivant l’habituel procès en divagation ?

Drawings from the gulag, par Danzig Baldaev, y arrive. Il convient de s’attarder un instant sur l’auteur. Orphelin — ses parents étaient considérés comme « ennemis du peuple » — il grandira dans un orphelinat pour enfants de prisonniers politiques. Il sera soldat pendant la Seconde Guerre mondiale. Après la guerre, il sera gardien à Kresty.

C’est dans ce camp qu’il commencera à dessiner les tatouages des prisonniers, nous laissant une encyclopédie très riche en la matière et toujours utilisée, ainsi que des dessins sur la réalité des goulags.

L’ouvrage n’existe pas en français, les textes russes ont été traduits en anglais, mais les images sont suffisamment explicites pour ne pas avoir besoin de plus de détails. Ce livre n’est pas à mettre entre toutes les mains. Il n’est certainement pas pour des enfants et j’aurais même tendance à penser qu’il ne convient pas à tous les adultes.

De façon générale, les œuvres de Danzig Baldaev ne sont pas à mettre entre toutes les mains, mais elles sont essentielles. Les régimes totalitaires des pays de l’Est ne sont tombés que très récemment. Que ce soit en Russie, en Ukraine, en Roumanie, en Moldavie ou ailleurs, nous n’avons pas encore fait notre travail de deuil et notre devoir de mémoire. Nos archives ne sont pas encore ouvertes, nous ne savons pas ou plutôt, nous savons, mais dans les grandes lignes. On connaît l’histoire, mais on ne connait pas les détails et il est compliqué de tout mettre sur la table quand les protagonistes sont encore vivants.

Dessiner le goulag, pour comprendre ce qu’était l’URSS et comme ce pays — pour reprendre l’un des chapitres du livre — est devenu un goulag à lui tout seul.

Drawings from the gulag de Danzig Baldaev
Traduction de Polly Gannon & Ast A. Moore, sous la coordination de Julia Goumen.
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