Rencontre avec Rivers Solomon

Alors que l’édition 2026 des Utopiales arrive dans quelques semaines, revenons quelques instants sur l’édition 2025 des Utopiales, où Rivers Solomon figurait parmi les invités du festival pour la sortie de Model Home aux Forges de Vulcain, alors que son premier roman, L’Incivilité des fantômes, ressort en édition collector à la fin de ce mois. Cette interview a été réalisée en collaboration avec Sylvie de Présence d’esprits,

Comment avez-vous découvert la science-fiction ?

Je ne sais pas si je l’ai réellement découverte. Je penser qu’elle a toujours fait partie de ma vie de lecteurice de fiction. J’essaie de me souvenir du premier… J’étais grand lecteurice en grandissant. J’essaie de penser à la première œuvre, probablement Matrix, donc à travers les films, mais également la fantasy. J’ai lu Le Hobbit enfant. Je crois que vous êtes enfant, de plusieurs manières différentes, la science-fiction et la fantasy sont des genres très naturels à lire. C’est juste que… certaines personnes, je crois, ne le font plus en grandissant, et moi, je n’ai jamais cessé. Donc, je dirais comme première œuvre Le Hobbit que j’ai lu quand j’avais huit ans environ, pour la première œuvre de fantasy. Puis de là, j’ai lu de la SF et de la fantasy.

Après avoir lu plusieurs de vos ouvrages, je suis très intéressée par la façon dont vous mélangez des éléments venus de partout — de la science-fiction, de l’horreur, du polar, de l’autobiographie… Et en même temps votre écriture est très viscérale. À tel point que j’aimerais savoir : comment faites-vous pour mettre autant de vous-même dans vos livres ?

C’est une bonne question. Je pense d’un côté qu’il y a toujours un cache, une distance entre moi et le travail. Ce que je vise, c’est d’être émotionnellement honnête et véridique, mais tout en gardant une certaine distance. Même si je me sens très proche de tous mes personnages, j’essaie toujours de faire quelque chose de différent, ou de m’inspirer d’autres personnes. Donc j’essaie toujours de garder un certain espace entre moi, les personnages et ce qui se passe dans l’histoire.
De l’autre côté, je crois que j’ai réalisé que la vie est particulièrement faite d’objets et de choses physiques et que le toucher et nos autres sens ont une place très importante dans notre expérience. J’ai essayé de l’invoquer et d’utiliser toutes ces choses dans mes fictions pour créer une certaine intensité et proximité. De cette façon, je crée une scène qui semble très réelle et intime, mais je ne la sors pas forcément de ma propre expérience. Je la sors du monde, si cela fait sens. Mais je me retrouve également à pleurer en écrivant certaines scènes, donc parfois un bout de moi s’y glisse. Vous savez, la vulnérabilité fait partie de toute création artistique. Mais je crois qu’il faut que je me souvienne que c’est toujours quelque chose que je fais. Ce n’est pas moi.

Où avez-vous trouvé l’inspiration pour Model Home ?

Model Home a été inspiré par un fait-divers très particulier, qui en dévoile beaucoup sur l’histoire du livre. Puis-je le dire ? Il y a eu cette histoire aux États-Unis sur une étudiante dont la colocataire avait secrètement saboté sa vie et l’avait empoisonné à petit feu pour la rendre malade. Ce fut révélé après un certain temps. J’ai songé à cette histoire en me disant que quelqu’un pouvait croire qu’il lui arrivait quelque chose de supernaturel, ou venant d’un autre monde, alors qu’il n’y a derrière que des humains. C’était ce fait divers en particulier qui m’a inspiré le roman. Mais également, bien sûr, les autres choses qui m’inspirent toujours : l’histoire, en particulier celle des USA et une variation des histoires de maison hantée, dont je suis très fan.

(Sylvie) Dans vos écrits, vous passez sans cesse d’un genre à l’autre — fiction générale, science-fiction, thriller ou même horreur. Comment définissez-vous le genre de vos histoires ?

Habituellement, je crois que l’histoire elle-même arrive avec le genre auquel elle appartient. Je ne me dis pas « Oh, je veux lire de la science-fiction » avant de me lancer : cela ne marche pas comme ça. Par exemple, pour mon premier livre (L’incivilité des fantômes NDLR), le premier élément qui m’est venu est le protagoniste et la sorte de personne qu’iel était et la situation dans laquelle iel se trouvait. Et je me demandais alors dans quel monde ce serait possible, et ce qui pourrait motiver son histoire. Et là : « Ah, mais c’est parce qu’ils sont dans un vaisseau spatial, bien sûr ! » Donc, généralement, le genre arrive après d’autres aspects de l’histoire, ou parfois il vient des thèmes que je veux aborder. Je crois que parfois, comme quand vous parlez de traumatisme, par exemple, l’horreur se justifie pleinement. Cela vous permet d’emmener le récit dans une direction plus extrême. Ceci dit, j’aimerais vraiment écrire une histoire d’epic fantasy un jour. Si jamais je le fais, ce sera parce que je me serais posé·e en me disant : « Je veux écrire de l’epic fantasy, à moi de trouver une idée pour. »

Vous vivez désormais au Royaume-Uni, mais vous écrivez toujours sur les États-Unis. Pouvez-vous envisager d’écrire un jour sur le Royaume-Uni ?

Oui. Je crois qu’il me faut un certain délai pour intégrer ce qu’est de vivre à un endroit. Mon dernier livre, Model Home, n’est évidemment pas à propos du Royaume-Uni. Il concerne les USA, mais le personnage a déménagé au Royaume-Uni et y a vécu. Peut-être cela signifie que je me rapproche doucement de pouvoir écrire sur le Royaume-Uni..

Iel redécouvre sa ville natale à travers son exil.

Exactement. C’est intéressant, car, quand j’écris sur les États-Unis, j’écris beaucoup plus particulièrement sur le Texas, mais je n’y ai vécu qu’environ cinq ans de ma vie. Même si cette période m’a visiblement marquée. Enfin, tout ce que je peux dire, c’est que le roman que j’écris actuellement se passe également aux USA. Il s’écoulera un certain temps avant que je puisse réellement écrire sur le Royaume-Uni.

(Sylvie) Pouvez-vous en dire un peu plus ? Sur quoi portera-t-il ?

C’est très difficile d’en parler, car, j’ai l’impression, qu’il sera très différent de ce que j’ai écrit dans mes précédents livres. Tout ce que je peux dire, c’est que c’est un voyage spirituel et philosophique. Il sera raconté sous la forme d’une autobiographie. Pas la mienne : une autobiographie imaginaire. C’est tout ce que je peux en dire pour l’instant. Non parce que je veux garder le secret. C’est juste que je n’ai pas encore planifié tout le récit.

(Sylvie) Dans vos livres, il y a quelque chose autour de la famille qui est très fort, et la famille prend une place importante dans le déroulé, comme dans Sorrowland. Même la plupart de vos nouvelles que j’ai lu tournent autour de la famille. Qu’est-ce qu’une famille pour vous ?

Oh, oui. Je dois dire que j’ai une famille où les gens sont très proches les uns des autres. Ma mère est l’aînée de sept enfants, et j’ai grandi en étant très proche de mes cousins. Nous sommes une grande famille, mais très unie. Et pourtant, j’ai déménagé loin d’eux, et ce n’était plus que ma mère et moi quand j’avais environ huit ans. Je crois que cette séparation m’a affectée bien plus que je ne l’ai cru sur le moment. Cela a aiguisé ma curiosité et cherché à comprendre ce qu’est une famille et ce que cela signifie de « faire famille ». Je crois qu’une grande partie de ce que j’écris est une analyse critique de la famille. Même dans le cas de Model Home, vous avez une famille très unie — en particulier la fratrie, mais également très dysfonctionnel. Il y a également énormément de douleurs qui se cachent au sein d’un foyer ou d’une maison. La famille n’est pas une bonne chose pour tout le monde. Pour bien des gens, c’est un lieu de souffrance, et nous essayons de créer d’autres familles ailleurs.

Ma dernière question est récurrente : que lisez-vous en ce moment ?

Je lis beaucoup d’essais et assez peu de fiction en ce moment. Je lis beaucoup de traité et de philosophie dans le cadre de mes recherches pour le livre que je rédige actuellement. Je lis notamment Descartes. Et de la théorie littéraire. Notamment un livre qui s’appelle Mimèsis : la représentation de la réalité dans la littérature occidentale par Erich Auerbach. Il est vraiment excellent. Et en fiction, je lis un livre qui s’appelle Possession par A.S. Byatt. Je l’ai commencé également dans le cadre de mes recherches pour ma rédaction en cours, mais il m’a emporté.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. Découvrez comment les données de vos commentaires sont traitées.