Melmoth furieux

« Me prend soudain l’envie d’aller brûler Eurodisney. » Dès les premières pages de Melmoth furieux, Sabrina Calvo annonce la couleur. Ou plutôt l’un des tons de son roman, tour à tour rageur, fantasque, drôle, mélancolique, triste, doux, violent, rêveur, sarcastique… À moins que celui-ci ne soit une geste poétique écrite non en vers, mais en prose ?
Toujours est-il que ce livre nous raconte l’histoire de Fi, banlieusarde réfugiée dans la Commune de Belleville après que son frère se soit immolé par le feu lors de l’inauguration du parc d’attractions. Ce geste fut l’un des premiers d’une série aboutissant à la chute des différents gouvernements et au fait que Mickey et consorts tombent le masque.
Dans un monde à la fois proche du nôtre et très éloigné, sur la colline de Belleville, une poche de résistance lutte à coup d’idéal collectif, d’entraide, de jeux vidéo et de mode, de récupération et de sentiments. Dans cet endroit, Fi coud, aime et câline, mais, hantée par son frère, elle rêve de vengeance et de libération. Et se demande qui est Villon ? Comment lui et son canard à trois pattes sont-ils entrés dans sa vie ? Pourquoi ? Et peuvent-ils l’aider contre Melmoth ?
Laissez-vous porter par les mots et ne cherchez pas de linéarité dans ce récit : il n’y en a pas. L’œuvre est comme les tenues et les pensées de Fi : entremêlée et nouée jusqu’à la révélation finale. La protagoniste mélange les temps comme les tissus : son passé avec son frère dans une cité de banlieue, son présent dans un Belleville recrée à l’image de la Commune de 1871 entre peur et utopie joyeuse et un futur possible, celui de sa Croisade des enfants contre Eurodisney.
Alors que l’histoire se dévide, elle passe d’un réalisme fantaisiste au pur féérique en passant par la noirceur de certains assauts évoquant Strange Days. Il y a de la magie à l’œuvre dans ce texte, entretissé de références croisées et détournées, qu’elle soit détournée par des puissances mercantiles ou renouvelée et réemployée par Fi et les autres communards. L’histoire comme la mode ne sont-elles pas une éternelle réinvention du monde ?
Avec Melmoth furieux, laissez-vous surprendre dans les rues de la ville, casque sur les oreilles, à partager ses joies, ses luttes et ses peines tout en contemplant le plus beau panorama de Paris.

Melmoth furieux
de 
Sabrina Calvo
Éditions
La Volte

I Keep My Worries in My Teeth

Parfois le titre d’un livre est assez intrigant pour vous donner envie de le lire, même sans regarder le résumé. Le premier roman d’Anna Cox, professeure de photographie par ailleurs, en est l’exemple parfait. Malgré une couverture standard tout droit sortie d’une sitcom des années 80, I Keep My Worries in My Teeth m’a tapé dans l’œil, sans même savoir à quel genre il se raccrochait.
Été 1979,
dans une petite ville de l’Ohio au bord du lac Érié, le principal employeur de la ville est une fabrique de crayons. Quand celle-ci explose dans un accident absurde, le quotidien de tous les habitants s’en trouve bouleversé. Et plus particulièrement celui de trois femmes. Esther, d’abord, est la femme justifiant le titre. Trentenaire célibataire, elle calme ses angoisses en mordant tout et n’importe quoi. Quand, testeuse de crayons, elle se retrouve soudain au chômage technique, elle va devoir trouver un sens à sa vie. Ou peut-être un petit ami ? Frankie l’adolescente, ensuite. Fille de la propriétaire de l’usine. Elle a été privée de voix par l’explosion et va devoir se reconstruire et prendre son indépendance par rapport à sa mère. Ruth, enfin, qui tient le laboratoire photographique juste en face de l’usine. En aidant à sa façon la ville à surmonter ses traumatismes, elle va enfin faire le deuil de son mari mort des années auparavant.
I Keep My Worries in My Teeth est un roman très court, à l’opposé de mes lectures habituelles. Et pourtant, dense et loufoque, il parle de façon douce-amère de sujets graves : le deuil, le handicap, la solitude, l’indépendance des femmes…
Mais il utilise pour ce faire un ton léger et privilégie l’action à la description détaillée des sentiments, avec au passage des explications particulièrement limpides sur l’optique et l’art de la photographie. Comme Ruth, il montre à voir plutôt que dire ce que doit ressentir le lecteur. Chaque chapitre étant raconté à la première personne par l’une des trois héroïnes, le rythme varie en fonction d’elles. Si personnellement je n’ai que moyennement apprécié Esther, la vigueur de Frankie et la sagesse têtue de Ruth m’ont séduite. Plein de fantaisie, ce premier roman est un bonbon feel-good qui ne tombe jamais dans les clichés nostalgiques.

I Keep My Worries in My Teeth
d’
Anna Cox
Éditions
Little A