L’homme truqué

Assez discrète, l’Opération Bol d’air dévoile de petits bijoux littéraires durant cette période de lecture confinée. Elle proposait notamment la semaine dernière de découvrir un texte historique de la science-fiction française : L’Homme truqué de Maurice Renard. Et pourtant, écrit en 1921, le texte portait sur une thématique qui ne m’attire pas particulièrement : la Première Guerre mondiale et ses « gueules cassées ». Mais je me devais de lire l’un des pionniers de la science-fiction française.
Et je ne fus pas du tout déçue. L’histoire a un style daté proche des feuilletons paraissant alors dans les journaux, mais l’écriture est claire, légère et peu encombrée. À peine ai-je dû jeter un œil dans le dictionnaire pour me faire une idée du son d’une serinette. Courte, l’histoire commence comme un polar par la découverte du corps du narrateur,
visiblement tombé dans un traquenard le long d’une route de campagne. Par miracle, son récit caché dans une poche intérieure de son costume n’a pas disparu.
Et là, le récit entre de plain-pied dans la science-fiction avec le retour miraculeux d’un voisin que l’on croyait mort au front. En réalité, l’homme devenu aveugle lors d’une bataille a été récupéré par les Allemands et envoyé vers l’arrière dans un mystérieux château. Là, on lui greffa des yeux mécaniques d’un genre nouveau. Ayant réussi à s’évader, il est revenu dans son village natal
pour y finir ses jours. En paix ?
Très court, avec à peine 145 pages, L’Homme truqué est un récit pourtant complet avec des bases scientifiques solides (pour l’époque), sans être trop jargonneux, et un équilibre plutôt bon entre l’action, la description des états d’âme des différents personnages et l’aspect scientifique. S’il n’entre pas dans les détails, la honte ressentie par cet aveugle défiguré par la guerre et la science est bien décrite, ainsi que son envie légitime de ne plus servir de cobaye, même vis-à-vis de son ami médecin, pourtant bien intentionné. Tout juste peut-on reprocher à l’auteur un retournement de situation plutôt prévisible, et au narrateur une certaine naïveté ?

L’Homme truqué
de
Maurice Renard
Éditions L’A
rbre vengeur

Frankenstein 1918

Lors des Rencontres de l’imaginaire en novembre dernier, Frankenstein 1918 de Johan Heliot a reçu le prix ActuSF de l’uchronie. Il a donc rejoint ma pile d’achats… Et fut ressorti à l’occasion d’une lecture commune avec @mabullemeslivres, où l’objectif était de lire et de comparer nos ressentis.
Heureusement pour moi, cela m’a évité de lire Frankenstein 1918 d’une traite. Car si j’aime beaucoup l’histoire de Frankenstein et de son monstre telle que racontée par Mary Shelley, j’ai nettement plus de mal avec les récits se passant durant la Première Guerre mondiale. Or, comme le titre l’indique, Johan H
eliot présente avec son livre une uchronie débutant durant la Première Guerre mondiale dans un monde où le roman de Mary Shelley est une histoire vraie. Entrés en possession de l’Empire britannique, les carnets du Dr Frankenstein font depuis des années l’objet de recherches militaires. Un certain Winston Churchill lève les fonds pour proposer une unité d’élite composée de « non-nés ». Sauf que… tout ne se passe pas comme prévu. Et de l’unité ne reste qu’un membre, Victor errant dans une Londres détruite par les bombes atomiques. Des années plus tard, l’histoire de cette unité et de son unique survivant est retranscrite et enfin portée à la connaissance du public.
Pour son récit, Johan Heliot choisit de multiplier les narrateurs : Astrid Laroche-Voisin qui livre au public les recherches de son père, Edmond Laroche-Voisin qui tombe sur les carnets de Winston Churchill et de Victor et tente de reconstituer leurs histoires, Winston Churchill et le mystérieux Victor. Les points de vue s’entremêlent et certains événements sont racontés deux fois, mais personnellement cela ne m’a pas gênée outre mesure. J’ai juste été agacée par la naïveté à répétition d’Edmond.
Et par certains clins d’œil évidents comme ce caporal allemand tué parce qu’il était resté en arrière peindre ses aquarelles…
Le livre offre la juste dose de réalisme et de décalage temporel qui fait les bonnes uchronies. Et il se lit facilement jusqu’à la fin. Qui, elle, invente une péripétie inutile (la mort d’Isabelle) et une solution tarabiscotée digne des pires telenovelas sud-américaines. Dommage, sans ces tout derniers éléments, Frankenstein 1918 aurait pu être une chronique sur une époque alternative très intéressante et richement documentée.

Frankenstein 1918
de
Johan Heliot
É
ditions L’Atalante