Trois polars : deux réussites et un semi-échec

Je ne sais pas vous, mais personnellement je dévore les polars par période, les uns à la suite des autres. Et là, j’en ai enchaîné plusieurs dont ces trois-là très différents les uns des autres. Commençons par le moins bon, avant de continuer deux purs bonheurs de lecture, très différents l’un de l’autre.

Troubled Blood
Cinquième volume des aventures de Cormoran Strike, le détective unijambiste créé par J.K.Rowling sous son pseudonyme de Robert Calbraith, ce Troubled Blood se lit tout aussi facilement que les quatre premiers, sans pour autant apporter autant de satisfaction que Lethal White. D’autant plus que ce que je reprochais au volume précédent est amplifié dans Troubled Blood entre Robin et son divorce et Cormoran Strike, sa famille et son ex. Plus encore, j’ai été gênée par la façon dont l’auteur insère ses obsessions sur sa vision du féminisme aux forceps dans cette histoire quitte à faire régresser la psychologie de ses deux protagonistes. L’affaire principale est ici un « cold case » où une femme leur demande d’enquêter sur la disparition de sa mère 40 ans auparavant et chercher à savoir si celle-ci fut victime d’un tueur en série. Le premier détective chargé de l’affaire en plein burnout a parsemé ses notes de considérations ésotériques et astrologiques rendant son raisonnement encore plus compliqué à comprendre. S’y mêlent des histoires sur la vie de l’agence, de ses différentes affaires et des employés qui y travaillent sous les ordres de Cormoran et Robin. Si le style de Robert Calbraith est toujours aussi fluide et que les pages se tournent toutes seules, la révélation du nom de l’assassin, autre tueur en série jusqu’ici non détecté, tombe comme un cheveu sur la soupe et m’a personnellement laissée dubitative. S’il doit y avoir un sixième volume, j’espère que celui-ci se concentrera plus sur la partie policière et surtout qu’il s’éparpillera moins dans tous les sens.

Troubled Blood (a Strike novel)
de Robert Galbraith
Éditions Sphere

Je m’appelle Requiem et je t’…
Vendu comme le croisement improbable de Don Camillo et de San-Antonio, Je m’appelle Requiem et je t’… fait partie de la longue tradition des polars humoristiques à la française plus ou moins réussie. Ici, le protagoniste est un prêtre exorciste plus armé d’un gros calibre et d’une bouteille de whisky que d’un crucifix et d’un flacon d’eau bénite. Quand l’une de ses paroissiennes, camgirl de profession, vient en confession lui parler de la proposition hautement illicite et immorale qu’elle a reçue, il va l’aider et exorciser à sa façon la lie du Dark Web. Hormis sa qualité de prêtre et son franc-parler, ce Requiem n’a que peu à voir avec Don Camillo. En revanche, il se veut une descendance directe de San Antonio : apparence similaire et trame de récit directement inspirée des aventures littéraires du commissaire. Il dispose juste d’une mise à jour liée à la profession de la paroissienne et de la bonne connaissance technique des tréfonds du Web et des outils adaptés pour s’y aventurer de la part du prêtre. Le tout forme pour le lectorat adepte d’argot, un livre à consommer vite fait bien fait sans bouder son plaisir.

Je m’appelle Requiem et je t’…
de Stanislas Petrosky
Éditions Eaux troubles

The Last Show
Des différents polars de Michael Connelly, mes préférés mettent en scène Harry Bosch, son flic de LA désabusé et amateur de jazz. Via celui-ci, j’ai découvert avec Dark Sacred Night, Renée Ballard. Et je me suis finalement décidé à lire le premier livre où celle-ci apparaît, The Late Show (paru en français chez Calmann-Lévy sous le titre passe-partout de En attendant le jour). Et ? Ce fut un régal. Cette détective à moitié SDF amatrice de surf et cantonnée aux heures nocturnes pour avoir repoussé les avances de son supérieur à la prestigieuse section Homicide me plait décidément. Dans ce livre, elle va au cours d’une même nuit, intervenir sur trois scènes de crime, dont les enquêtes vont s’entrecroiser jusqu’au bout : une vieille femme cambriolée à domicile, une prostituée transgenre laissée pour morte après avoir été longuement torturée et une fusillade dans un night-club. Avec The Late Show, Michael Connelly présente une nouvelle facette de la vie nocturne du LAPD à travers les yeux d’une protagoniste plus jeune que ses personnages habituels, ce qui est assez rafraîchissant. La prochaine histoire mettant en scène Ballard et Bosch, The Dark Hours, est prévue pour le 7 novembre 2021. D’ici là, bonne lecture !

The Late Show
de Michael Connelly
Éditions Orion

Le Millénaire vert

Des chats et Fritz Leiber… Il ne fallait pas grand-chose de plus pour que je me penche sur la nouvelle intégrale des éditions Mnémos, Les Chats sont éternels. Et que je découvre par la même occasion un roman complètement déjanté de l’auteur, interrompant ma lecture le temps d’une chronique. De Fritz Leiber, je connaissais évidemment son cycle des Épées, mais également ses textes fantastiques, voire horrifiques, et finalement assez peu sa science-fiction.
Et j’étais complètement passée à côté de ce roman paru aux États-Unis en 1953. Comment expliquer Le Millénaire vert ? Imaginez un roman de science-fiction psychédélique à la Zelazny, Dick ou Sheckley, mais écrit juste après la Seconde Guerre mondiale, dans une Amérique du Nord encore bien puritaine où le Code Hays au cinéma et le Comics Code Authority (mis en place un an après la publication du roman) vont strictement encadrer la fiction pendant longtemps. Dans Le Millénaire vert, Fritz Leiber se projette tout au début d’un XXIe siècle qui ne ressemble pas du tout au nôtre et où la Guerre froide est encore bien présente, contrairement à l’informatique. Dans un monde où la robotisation a poussé au chômage bien des gens, et dans une ville construite en couche successive, Phil Gish rêvasse en contemplant ses voisines lorsqu’un chat vert entre dans son appartement. De déprimé et timoré, l’homme se retrouve joyeux et sûr de lui durant tout le temps où le chat est en sa compagnie. Quitte à affronter une bande de catcheurs et truands et, une fois le chat disparu à se retrouver mêlé à un imbroglio entre la Mafia, le gouvernement américain, une secte étrange et un psychanalyste particulier. Et pourquoi sa voisine ressemble-t-elle à une version femelle d’un faune lorsqu’elle se déshabille ?
Plutôt court, puisqu’il ne fait que 224 pages, plus une trentaine de pages de notes de l’éditeur de cette version, Le Millénaire vert est un roman sans temps mort. Pouvant se lire comme un polar déjanté à la Fredric Brown ou à la Jean-Bernard Pouy (l’aspect politique étant mis en sourdine, époque oblige, mais étant présent), cette histoire mène son lecteur comme son protagoniste par une succession sans fin de situations invraisemblables avant de conclure en apothéose comme dans un film de la séance de minuit. Et le chat ? Vert il est, vert il reste, mais il se porte bien et agit miraculeusement sur tous les personnages de l’histoire. En se lançant à sa poursuite, le lecteur du XXIe fait un plongeon dans la science-fiction du passé dans ce qu’elle a de plus typique, mais également de plus drôle. Et notons que, bien que contraintes par le rôle que l’époque leur assigne, les personnages féminins du Millénaire vert ne manquent pas de punch et sont loin de faire de la figuration.

Le Millénaire vert
de
Fritz Leiber
traduction de C. et L. Meistermann,revisée par Timothée Rey
Éditions
Mnémos

Lethal White (A Strike Novel)

Vous avez déjà eu des moments où vous êtes débordé, mais où vous venez de recevoir la suite d’un livre que vous attendiez depuis longtemps ? Ceux qui ont grandi au rythme de la saga Harry Potter connaissent bien le problème : attendre le livre avec impatience pendant des mois puis le dévorer une fois mit la main dessus en quelques jours ou en quelques heures. Voilà ce qui m’est arrivé cette semaine avec la même autrice, JK Rowling, mais son autre série, les polars mettant en scène Cormoran Strike écrits sous son pseudonyme de Robert Galbraith.
Dans le quatrième volet de la série, Lethal White, nous retrouvons donc les personnages là où nous les avions laissés quelques minutes après la fin de Career of Evil. Après un prologue de deux chapitres assez longuets pour qui est plus intéressé par l’intrigue policière que par la vie sentimentale de Robin Ellacott et de son fiancé hypocrite et guindé, l’histoire commence réellement un an après et au chapitre trois. Un jeune homme dérangé, Billy, déboule dans le bureau de Cormoran Strike et lui demande d’enquêter sur une histoire floue d’enfant étranglé des années auparavant, avant de s’enfuir brusquement. Quelque temps plus tard, alors que Londres est en pleine fièvre olympique, le ministre de la Culture ultraconservateur confie une enquête payante à l’agence : trouver des détails croustillants sur sa collègue des Sports et sur le frère de Billy, qui le feraient chanter pour une raison indéterminée.
Encore une fois dans Lethal White, Robert Galbraith (puisque tel est le nom que JK Rowling utilise ici) nous promène à travers toutes les couches de la société anglaise : des coulisses du parlement britannique à Westminster au fin fond de la campagne, en passant par les échoppes de Camden ou par les affres de la classe moyenne pour se loger à Londres. L’affaire, qui de simple chantage évolue en meurtre camouflé en suicide, est particulièrement bien alambiquée. Elle a des ramifications qui partent dans tous les sens, et permettent à Robert Galbraith d’y rattacher certains éléments de la vie sentimentale de Cormoran Strike et de Robin Ellacott. Ce dont franchement, surtout concernant le mari de cette dernière, je me serais personnellement bien passée.
Si vous avez aimé les trois autres livres mettant en scène Cormoran Strike, Lethal White vous ravira tout autant. D’autant que, même si Robert Galbraith a gardé l’habitude de tenter de retranscrire par écrit les différents accents, réels ou factices, de ses interlocuteurs, contrairement à Career of Evil, nous n’avons pas droit à un road trip à travers toute la Grande-Bretagne et donc la variété est moindre. Le texte est plus facile à comprendre pour l’œil non britannique qui n’a que quelques phrases par-ci, par-là à essayer de prononcer à voix haute pour en comprendre le sens. Le vocabulaire équestre est également très présent, à commencer par le Lethal White du titre, mais Cormoran Strike étant aussi ignorant que le lecteur lambda du domaine, les autres personnages donnent toutes les explications nécessaires. En revanche, j’avoue que je ne lis pas les Cormoran Strike pour les déboires sentimentaux des personnages principaux, et que cet aspect-là de l’histoire était un peu trop fort à mon goût par rapport au reste. L’aventure reste néanmoins plus que plaisante et j’entame joyeusement l’attente pour une cinquième aventure. Ou pour l’adaptation télévisuelle de celle-ci.

Lethal White (a Strike novel)
de Robert Galbraith
Éditions Sphere