La Cité des ténèbres

La science-fiction en s’intéressant à l’évolution future (ou parallèle) de la société en partant d’un point précis dans le temps et dans le développement technologique peut vite apparaître très datée et se retrouver dépasser quelques décennies plus tard. C’est, notamment, le cas de certains romans historiques du cyberpunk toujours passionnants, mais assez datés avec leurs câblages et leurs disquettes. Alors que dire d’un livre paru en 1926 ? Eh bien, si ce livre est La Cité des ténèbres de Léon Groc, il n’a pas tant vieilli que ça. Certes le point de départ semble assez peu crédible, comme celui du Monde perdu de Sir Arthur Conan Doyle ou du Voyage au centre de la Terre de Jules Verne. Mais le récit est plaisant et une fois admis le postulat de base, la cohérence est suffisante pour ne pas sortir une lectrice du XXIe siècle – certes bon public – de sa lecture.
Quel est donc ce postulat ? Un magnat de l’industrie corse ayant le mal des transport veut construite une route entre son ile natal et le continent, le tout en passant sous la Méditerranée. Les travaux vont se heurter à certaines difficultés et lui, sa fille, son ingénieur et quelques autres vont se retrouver prisonniers sous Terre avec la foreuse. Et ils découvriront que la vie sous la Méditerranée est aussi mouvementée qu’en surface.
Pensé au départ comme un feuilleton, La Cité des ténèbres sait tenir son lectorat en haleine. Et même si cette version a été retravaillée deux ans après sa première parution dans la presse, elle se révèle riche en rebondissement
s. Certes les technologies sont datées (qui utilise encore régulièrement du carbure de calcium de nos jours?) mais l’histoire elle-même a un ton plutôt moderne. Ainsi, même si les hommes font assaut de galanterie auprès de la seule femme du groupe, ils ne la traitent pas avec paternalisme (sauf… son père et même lui sait qu’il n’aura pas toujours le dernier mot) et elle prend un rôle actif dans l’expédition sans être réduit à l’état de potiche. Si l’on n’évite pas certains clichés sur les sauvages, l’écueil du racisme est évité en raison de la nature même des individus impliqués.
Bref, La Cité des ténèbres est un excellent roman d’aventure scientifique qui vous distraira quelques heures… C’est l’essentiel, non ?

La Cité des ténèbres
de L
éon Groc
Éditions Le
s Moutons électriques

Repères sur la route

Parfois un livre traîne depuis longtemps dans ma bibliothèque… Tellement longtemps que je ne sais plus si je l’ai lu entièrement ou en partie. Et un soir, fatiguée, je le prends… Erreur stratégique ou coup de génie ? Ce Repères sur la route de Roger Zelazny peut être perçu comme l’un ou l’autre, suivant l’état d’esprit dans lequel vous l’abordez.
En l’occurrence, ce soir-là, ce fut une idée lumineuse. J’avais juste atteint le bon niveau d’épuisement pour ne pas m’énerver sur les incohérences du début : le roman commence par un chapitre « Deux » avant de passer au « Un », par exemple. Et au contraire, pour me laisser porter le long de cette route où Les Fleurs du Mal ou Feuilles d’herbe dissimulent derrière leurs pages des intelligences artificielles attachantes, où Donatien Alphonse François de Sade chevauche un tyrannosaure, ou des sibylles des Cavernes côtoient des jeunes étudiantes en fac de lettres du 20e siècle en quête de figure paternelle. En pratique Repères sur la route peut être résumé de façon très linéaire : un homme remonte une route temporelle à la recherche de son passé en échappant à plusieurs assassins, tandis que son fils cherche à le retrouver. Sauf que… En disant ceci, je ne vous ai rien dit du foisonnement du roman de Roger Zelazny et de sa construction absolument chaotique.
Les premiers chapitres vous placent en effet au cœur de l’action en vous faisant sauter d’un personnage à l’autre, sans comprendre de prime abord les liens qui les unissent. Il faut attendre presque la moitié du roman, heureusement de ce point de vue très court, pour commencer à avoir des liens qui se tissent entre eux, au-delà de quelques indices qui auraient tout aussi bien pu être des coïncidences. D’autant que Repères sur la route avec son paysage changeant au fur et à mesure de la progression des protagonistes sur cette route, et ses personnages qui ne sont peut être pas si humains que ça évoque d’autres livres de Roger Zelazny, dont le fameux cycle d’Ambre. Et que ces ressemblances sont loin d’être fortuites. Le livre est également truffé de clins d’œil érudits à la littérature, mais également à l’histoire ou aux religions, ou de traits d’humour parfois subtil, parfois grivois comme une plaisanterie du pousse-café. Et sous ses dehors foutraques, il cache une profondeur philosophique non négligeable, tout en évitant les lourdeurs et les accidents de parcours d’une pirouette ! En revanche, à ma connaissance, il n’est plus réédité neuf. Vous devrez donc le traquer chez les bouquinistes et les libraires d’occasion.

Repères sur la route
de 
Roger Zelazny
traduction d’A
lain Dorémieux.
Éditions Denoël