Avis d’invité – La Troisième griffe de Dieu

Il a depuis son dernier passage ouvert son propre blog consacré aux livres de poche, mais Jean-Yves revient aujourd’hui nous parler d’un coup de cœur en grand format. Et toujours d’enquête policière, mais cette fois-ci dans un ascenseur spatial ! Découvrons son opinion sur La Troisième griffe de Dieu d’Adam-Troy Castro.

Les lectures grand format représentent, à la louche, moins de 5 à 10% de mes lectures annuelles et je fuis comme la peste les cycles qui ne sont intégralement publiés en VF. Pourtant, après lu et adoré — c’est peu de le direÉmissaires des morts, premier tome du cycle, j’ai acquis et lu dans la foulée cette suite sans attendre une version poche et l’assurance d’une traduction du troisième et dernier volume. Au moment où j’écris ces lignes, j’aurais envie de me contenter de reprendre un laconique « vous aimerez si vous avez du goût », d’autant plus qu’écrire un retour sur un tome deux sans spoiler le premier est une gageure. Pourtant, La troisième griffe de Dieu mérite que je prenne une paire d’heures pour vous convaincre qu’Adam-Troy Castro a réussi à écrire une suite encore plus solide — alors que le livre central est souvent le plus faible des cycles — en approfondissant ses personnages et son univers, servis par un thriller huis-clôt haletant.

Comme pour le premier, Albin Michel Imaginaire a fait le choix de produire un recueil, avec cette fois le roman éponyme suivi d’une nouvelle. À nouveau, nous pouvons suivre l’évolution d’Andrea Cort, qui s’est adoucie un peu, ou du moins qui le prétend, le roman étant écrit à la première personne. Ses relations à autrui sont toujours très compliquées et même si elle supporte davantage les conventions sociales, elle est toujours hantée par ses démons intérieurs et prompte à des crises de colère, voire de violence pour extérioriser sa frustration. La galerie de personnages qui gravite autour d’elle et qui est parfois victime de ces excès est toujours aussi aboutie. En seulement quelques lignes et dialogues, Adam-Troy Castro leur donne beaucoup de profondeur, de complexité et les rend mémorables, dans tous les sens du terme. Fidèle à sa patte, les interactions entre les protagonistes sont l’ossature du livre, mais sans jamais verser dans le manichéisme. En effet, tous sont unis par deux questions communes : la fin justifie-t-elle les moyens ? Qu’est-ce que le bonheur ? Ces thèmes ne sont bien sûr pas nouveaux en littérature, mais la science-fiction imagine des moyens plus performants, des « progrès », notamment technologiques, et donne donc une intensité supplémentaire à ces problématiques. Peut-on contrôler l’esprit — thème déjà abordé dans Émissaires des morts – pour une cause « juste » ? Utiliser une quantité infinie d’argent sale pour améliorer l’univers ? Renoncer à son libre arbitre pour être heureux ? Charge à la lectrice ou au lecteur de répondre.

« Xana appartient aux Bettelhine, une famille dont la fortune dépasse celle de certaines civilisations. La planète est le siège de la Manufacture de munitions Bettelhine, qui détient des implantations sur une centaine de mondes. Sa production se caractérise par un pouvoir de destruction qui a réduit en cendres certains endroits habités par l’humanité ; sa cupidité en a transformé d’autres en taudis ravagés par leurs dettes. »

Adam-Troy Castro prolonge également ses réflexions sur ce que pourrait être un extrême capitalisme. Quand en ce moment même certaines firmes transnationales ou individus sont aussi riches et puissants que des États, la SF permet d’imaginer un changement d’échelle, spatial et temporel, et donc ce que seraient des firmes trans-planétaires, voire trans-civilisationnelles, dirigées par des familles régnant comme des seigneurs entourés de leurs serfs. Les Bettelhine ne sont guère sympathiques – euphémisme – car leur fortune vient de la vente d’armes ; et dans un univers space opera, les clients potentiels, de même que les moyens de tuer ne manquent pas. La question de la destruction est d’ailleurs centrale et donne son titre au roman, la griffe de Dieu étant une arme rituelle. L’auteur montre ainsi l’extrême ingéniosité que peuvent déployer les individus pour s’entretuer, de manière plus ou moins spectaculaire ou douloureuse, depuis l’accès à la conscience. Certains extraits du livre font d’ailleurs froid dans le dos, et c’est sur l’usage d’une de ces armes que notre Procureure extraordinaire va devoir enquêter.

« “Quelqu’un dans cette pièce est un assassin.” Philippe Bettelhine avait blêmi, mais il ne se laissa pas démonter, je dois lui reconnaître au moins ça. “À part vous, vous voulez dire ?” fit-il d’une voix rauque. »

En effet, La troisième griffe de Dieu est un thriller qui marie à merveille des touches modernes et retro. C’est un whodunit dans un ascenseur spatial et dont le petit nombre de personnages rappellera invariablement Le crime de l’orient express d’Agatha Christie. L’hommage est évident et j’affirme sans hésitations qu’Adam-Troy Castro se hisse à la hauteur de la romancière britannique. Il parsème son livre d’indices qui servent à la fois l’intrigue et le world building, sans hésiter à introduire de fausses pistes, et qui forment un ensemble parfaitement cohérent, au point de pester de ne pas avoir deviné plus tôt. J’ai relu quelques extraits pour les besoins de cette chronique et les éléments sont très nombreux : cela donne envie de relire pour les dénicher tous. Là encore, les aspects SF permettent d’introduire de nouveaux mobiles, procédés ou armes du crime. Enfin,l’auteur maitrise totalement le rythme du récit entre un début sur les chapeaux de roue, cliffhangers de fin de chapitres, phases de danger ou de désespoir, et révélations jusqu’aux dernières pages. Ce tome n’est pas qu’une péripétie de plus dans la vie d’Andrea Cort et l’auteur construit son destin avec patience et méthode. Attendre la suite s’annonce difficile.

Vous aimerez si… Vous aimerez !

La Troisième griffe de Dieu
d’Adam-Troy Castro
traduction de Benoît Domis
Éditions Albin Michel Imaginaire

A Key, an Egg, an Unfortunate Remark

Après une lecture aussi exigeante que la dernière chronique, j’avais besoin de quelque chose de plus léger. Et pourquoi pas un « whodunit » policier à la Agatha Christie ? En y ajoutant de la magie, des vampires et des loups-garous ? Bonne idée. Et c’est ainsi que suite à un article publié sur Tor.com, A key, an Egg, an Unfortunate Remark d’Harry Connolly a atterri dans ma liseuse.
Ce roman policier d’urban fantasy diffère du reste du genre par sa protagoniste principale. Marley Jacobs est en effet une vieille femme riche et excentrique. Refusant d’ouvrir elle-même les portes, elle est connue pour ses bonnes œuvres et ses soirées extravagantes. Quand l’un de ses neveux est retrouvé la gorge tranchée, semble-t-il, suite à une attaque de vampire, elle va mener sa propre enquête avec l’aide de son autre neveu. Et retrouver au passage ses talents de sorcière et de négociatrice au sein du demi-monde surnaturel de Seattle.
Comme dans les romans d’Agatha Christie, nous allons suivre son enquête dans les pas de son assistant de neveu. Celui-ci va découvrir le vrai visage de sa tante et du monde qui l’entoure à cette occasion. Toutefois le fait d’avoir une vieille dame devenue adepte de la non-violence comme personnage principal n’empêche pas A key, an Egg, an Unfortunate Remark d’être bourré d’action et de péripétie. J’avoue ne pas m’être ennuyée une seule seconde durant les 416 pages de ce livre. Même si certains personnages, comme Nora et Audrey, pêchent par l’incohérence de leurs réactions, l’histoire est très agréable. Certaines des explications sur les phénomènes surnaturels que sont les fantômes ou les dragons ne sont pas inintéressantes du tout. Et j’ai apprécié d’avoir enfin une histoire d’urban fantasy sans une once de romance dedans. Le parfait intermède entre deux lectures denses.

A key, an Egg, an Unfortunate Remark
d’Harry Connolly
http://harryjconnolly.com