Nijigahara Holograph

Vous avez aimé Twin Peaks ? Vous voulez découvrir un mangaka original sans vous embarquer dans les treize tomes de Bonne nuit Punpun ? Ça tombe bien, le premier récit long d’Inio Asano, Nijigahara Holograph vient d’être réédité en France. Précédemment paru sous le titre Le champ de l’arc-en-ciel, il était épuisé depuis nombre d’années.
Alternant entre passé et présent(s), cette histoire suit un groupe de personnes ayant été dans la même classe de primaire l’année où la mère de l’une d’e
ntre elles a été retrouvée assassinée. Peu à peu en s’attachant à un ou l’autre des enfants (et des adultes qu’ils sont devenus), les noirs secrets des familles de Nijigahara se dévoilent et se mêlent les uns aux autres. Et, comme il aura l’habitude plus tard dans son œuvre, Inio Asano y montre ici une facette peu ragoûtante de la société où il vit : harcèlement scolaire normalisé, violences sexuelles diverses, relations familiales abusives, mais également dépression et suicide pour n’en citer que quelques-uns.
Pour autant, le mangaka ne souligne – à quelques cases près – pas le côté sordide de son histoire par des
images explicites ou choquantes. Il va utiliser la suggestion (quelques bleus dessinés sur l’épaule d’une petite fille qui tourne le visage), et les contrechamps pour cacher les corps martyrisés. Il dit sans trop en montrer et laisse son lectorat remplir les blancs de son histoire. D’autant que celle-ci, outre les sauts temporels incessants d’une décennie à l’autre, va s’attacher tour à tour à des personnages différents. Le lecteur fera alors fréquemment des retours en arrière pour vérifier un détail sur une page quelques chapitres plus tôt. Et l’épilogue propose plusieurs fins possibles apportant une paix plus ou moins définitive aux divers protagonistes.
Au final, Nijigahara Holograph est un polar bien noir avec une touche de surréalisme qui fascine et surprend. Dévoilant encore une autre facette d’Inio Asano…

Nijigahara Holograph
d’
Inio Asano
tra
duction de Thibaud Desbief
Éditions
Kana

PS : Pour découvrir avant d’acheter, Kana met à votre disposition un chapitre entier en numérique, accessible par ici.

Celui qui dénombrait les hommes

« China Miéville me fait le même effet que David Lynch. Je ne comprends pas tout, mais je me laisse emporter. » Au détour d’une discussion sur le Web, cette connaissance a parfaitement résumé sans l’avoir lu Celui qui dénombrait les hommes de China Miéville. En effet, bien qu’ayant lu plusieurs romans de cet auteur, je dois reconnaître que cette novella fait partie de ses textes les plus obscurs. Et que l’alchimie fonctionne toujours : en quelques lignes, vous êtes happés et vous vous laissez porter par son écriture.
L’histoire commence sur une montagne avec un jeune garçon — ou est-ce un homme se souvenant de sa lointaine enfance ? — grandissant isolé entre son père et sa mère ? Un jour, il s’enfuit vers la ville en contrebas en hurlant qu’un de ses parents a tué l’autre. Vous vous attendez à une enquête policière ? Détrompez-vous. L’enfant n’est pas un narrateur fiable. Nous ne saurons pas si une femme est morte ou non, ni même si celle-ci est réellement sa mère, la compagne de celui se présentant comme son père ou simplement une personne partageant la même maison. De même, la ville et le pays où vit l’enfant ne sont jamais nommés. Sommes-nous dans le passé ? Dans le futur ? Quel âge à l’enfant ? Encore des questions sans réponses. Tout
ce que nous savons tient est que des années auparavant un conflit a ravagé une cité lointaine en bord de mer et détruit l’économie du pays. Ses habitants se sont éparpillés un peu partout, dont le père de l’enfant qui gagne sa vie en faisant des clés particulières. Jusqu’au jour où un recenseur arrive de cette cité…
L’histoire de Celui qui dénombrait les hommes en elle-même importe moins que l’atmosphère du livre qui évoquera tour à tout Kafka, Buzzati ou Cioran à certains lecteurs. Dans la bouche de l’enfant, la frontière entre la réalité et le fantastique est mince. La moindre rencontre, la moindre description des coins et recoins de la ville se pare d’un voile surréaliste. Même si la conclusion du livre reste largement ouverte, le voyage que nous propose China Miéville a la consistance d’un rêve qui reviendra souvent hanter nos nuits.

Celui qui dénombrait les hommes
de China Miéville
Traduction de Nathalie Mège
Éditions Pocket