Time enough for love

S’il est bien un auteur que je dévore avec plaisir alors que politiquement il me hérisse le poil, sans conteste Robert Heinlein remporte la palme. Si nous avons en commun l’amour des chats, des avions et de la liberté, son côté militariste à tout crin et libertarien (au sens politique états-unien du terme) et sa volonté de choquer le bon peuple en jouant sur les tabous sexuels de son époque (tout en restant bien trop sage par rapport à Philip José Farmer ou d’autres) sont parfois irritants. Et pourtant, cela fait partie de son charme : comme ce vieil oncle bougon réactionnaire à qui vous vous retenez de sortir « OK boomer » à chaque repas de famille, tout en sachant qu’il se pliera en quatre si vous ou un de vos amis a besoin de son aide.
Et parmi les multiples livres de Robert Heinlein qui ornent ma bibliothèque, mon favori reste également le plus crispant, à savoir Time enough for love – The lives of Lazarus Long. En effet, ce livre se présente comme une biographie de Lazarus Long aka Woodrow Wilson Smith aka le plus le doyen de l’Humanité dans le futur imaginé par Robert Heinlein dans son ensemble de romans et nouvelles rassemblées sous le nom Histoire du futur. Cet homme né en 1912 est doté d’une longévité exceptionnelle qui le rend bien vivant plus de 2 000 ans plus tard. Sauf qu’il a perdu le goût de vivre. Son lointain descendant va décider de lui redonner le moral et de lui faire subir un énième rajeunissement pour ne pas que ses connaissances disparaissent. Comment ? En inversant le principe des Mille et une nuits avec Lazarus dans le rôle de Shéhérazade et en trouvant au moins une expérience à faire qu’il n’a pas déjà vécu. À partir de cette trame-là, Robert Heinlein va nous raconter des récits s’enchâssant les uns dans les autres : le sauvetage de Lazarus Long et ses aventures dans le futur et le passé, mais également des épisodes, plus ou moins modifiés par le narrateur de sa vie passée.
Clairement Lazarus Long est la version idéalisée de l’homme parfait selon Robert Heinlein. Mais idéalisée comme un adolescent pourrait s’imaginer un surhomme, et tournant parfois à la caricature. Sauf que Lazarus Long ne se prend tellement pas au sérieux et est tellement prompte à se mettre en colère ou à s’émerveiller qu’on rit souvent avec lui (et parfois de lui). Certains passages comme l’histoire de Dora sont même plutôt émouvants et l’action ne manque pas au fil des pages.
Les aphorismes tirés des carnets de Lazarus Long valent aussi le détour. Certains sont pleins de bon sens : « Never try to outstubborn a cat. » (N’essayez pas d’être plus têtu qu’un chat). D’autres nettement moins, voire sont complètement obscurs : « Little girls, like butterflies, need no excuse. » (Les petites filles, comme les papillons. n’ont pas besoin d’excuses). Tous vous apporteront un sourire aux lèvres, que ce soit parce que vous serez d’accord avec ces citations, ou parce que leurs naïvetés intrinsèques vous feront sourire.
Dans l’ensemble Time enough for love est un récit de science-fiction old school et décalé qui se lit, ou se relit, avec grand plaisir. Attention toutefois aux éclats de rire qu’il provoque.

Time enough for love
de Robert Heinlein
Éditions Ace

Fil rouge 2018 : Une porte sur l’été

« Comme Pete est le plus authentique des chats, il préfère sortir. Il n’a jamais abandonné la conviction que  si l’on essaye toutes les portes, on doit, obligatoirement, trouver celle qui donne sur l’été. » Écrit en 1957, Une porte sur l’été a une place à part dans mes lectures personnelles. C’est en effet l’un des premiers livres de Robert Heinlein que j’ai lu, et c’est mon bouquiniste favori qui me l’a offert avec un simple : « tiens, lis, tu vas aimer. » Le fait qu’en 2018, je relise cet ouvrage prouve qu’il avait raison. Et pourtant… On y trouve tout à la fois ce que Robert Heinlein a fait de meilleur et de pire condensés en un tout petit roman.
Commençons par le pire. Aux yeux d’une lectrice du XXIe siècle réel, et non fictif, Robert Heinlein est un incurable macho aux idées bien arrêtées. Ses personnages féminins adultes sont au mieux de ravissantes idiotes (y compris cette pauvre Ricky une fois devenue majeure) et au pire des manipulatrices odieuses et n’aimant pas les chats. Au fur et à mesure de son œuvre, Robert Heinlein étoffera ces personnages, mais ici nous sommes encore très loin de Maureen Johnson de To Sail Beyond the Sunset et Hazel Stone de The Cat who Walks through Walls. Quant à ses idées générales, disons que c’étaient celles d’un libertarien américain bon teint de l’époque.
Et le meilleur ? Nous avons avec Une porte sur l’été un récit attachant de voyage temporel et de vengeance. Tout simple à suivre malgré des allers-retours entre les époques, il est très bien raconté, très drôle et particulièrement ingénieux dans ses différentes méthodes de voyages dans le temps. Notons d’ailleurs que malgré les progrès incessants de la robotique et de l’intelligence artificielle, les robots actuels sont encore très loin des Robots universels de 2001 voire 1970 tels qu’ils sont décrits dans ce roman.
En revanche, quelles que soient les époques traversées, les chats de Robert Heinlein tout comme ceux de la vie quotidienne sont toujours obstinés par cette recherche de « porte sur l’été », et par leur bonheur personnel. En l’occurrence, il s’agit de rester coûte que coûte avec leur humain de prédilection. Cette touche sentimentale entre le héros, Danny, et son compagnon, Pétronius le Sage, n’est pas qu’une simple anecdote cosmétique. Elle ajoute une couche de profondeur à une histoire qui sans elle, ne serait qu’un récit un peu dépassé. Avec, Une porte sur l’été prend la forme d’un récit de SF classique toujours plaisant à lire ou relire.

Une porte sur l’été de Robert Heinlein
Traduction de Régine Vivier
Éditions J’ai Lu

Pour le #100defislecture2018 de Dame Ambre : 23 points avec celui-ci.