Le chant des géants

Deux livres de fantasy, coup sur coup ? Et oui, et en plus celui-ci plonge ses racines dans les légendes européennes… Il faut dire que ce roman, Le chant des géants de David Bry, vise pour le coup plus l’épopée mythologique et rappelle les légendes celtiques. Et l’objet en lui-même est magnifique, donc…
Commençons par un paragraphe qui ne sera valable que pour le grand format. L’objet est purement t simplement magnifique, avec une couverture ornée de runes et de dessins rappelant le monde celte ou viking (ou Assassin’s Creed Valhalla si vous aimez les jeux vidéo). Les runes se retrouvent à l’intérieur tout autour du texte, avec des illustrations en noir et blanc — elles aussi de la même inspiration que la couverture — disséminées dans le texte. Et petit point de détail, bien pratique si vous êtes adepte de la lecture au lit, le livre propose une petite bande de tissu noire en guise de marque-page. Pour les personnes aimant l’objet-livre, celui-ci est une réussite.
Et en ce qui concerne le fond ? Le chant des géants vous invite à une histoire au coin du feu. Une histoire de rivalité entre frères pour un trône, pour une femme et — in fine — pour la survie d’une île rêvée par trois géants avec chacun leurs affinités (la mort et la musique pour Baile, le brouillard et la nature pour Lebrocham et la guerre et le courage pour Fraech). Ce récit nous est narré a posteriori par deux mystérieux conteurs : l’un au coin du feu dans une auberge, l’autre s’accompagnant de la musique de sa flute.
L’aspect fantasy du livre — les fameux géants et leurs rêves, les mystérieux immortels et la brumenuit — reste finalement très léger par rapport à l’affrontement tragique entre les deux frères Ianto et Bran, et la façon dont ceux-ci de prime abord très unis vont se déchirer. Attention, l’histoire est presque entièrement présentée du côté de Bran, les motivations de son frère et de certains autres personnages resteront donc jusqu’à la fin incompréhensible pour le lecteur (comme elles le sont pour Bran et ses alliés). Seule la cause métaphysique de ce conflit apparaît finalement dans les tout derniers chapitres et rappelle certaines malédictions de la mythologie grecque.
Sans aller plus avant dans l’histoire pour ne pas trop en dévoiler, que dire sur ce livre ? Simplement que son écriture fluide et « chantante » vous envoûte et vous invite à tourner les pages pour en apprendre toujours plus. À tel point que j’ai dévoré la moitié du livre sans m’en rendre compte le premier soir où je l’ai attrapé. Alors oui, vous serez frustré en le lisant. Certains aimeront en savoir plus sur les motivations d’Ianto et de Ronan. D’autres, dont moi, trouveront que Caem n’a pas eu la fin qu’il mérite. Et d’autres encore auraient aimé plus d’expositions sur tel point ou tel autre personnage. Mais c’est le propre des mythes d’avoir des « incarnations » et des zones d’ombres non dites dans l’un des récits qui les composent puis expliquées éventuellement dans un autre, ou par un autre conteur. Et si finalement cette frustration faisait partie du charme du récit ?

Le chant des géants
De David Bry
Éditions L’homme sans nom

La glace et le sel

Que s’est-il passé du 5 juillet au 6 août 1897, à bord de Déméter faisant route de Varna à Whitby ? Si vous avez lu Dracula, vous savez qu’il s’agit du bateau chargé de transporter en Angleterre, le vampire et ses caisses de terres consacrées. Dans son roman, Bram Stoker n’en dit rien de plus qu’une coupure de journal parlant d’un bateau fantôme avec un mort au gouvernail. Dans La glace et le sel, José Luis Zárate nous fait le récit de cette traversée, de manière subjective en se mettant dans la peau tourmentée du capitaine.
Si vous attendez un récit d’action vampirique, passez votre chemin… Dracula lui-même n’est jamais nommé ni clairement montré. Même si La glace et le sel ne contredit à aucun moment le récit de Bram Stoker, nous sommes plus dans une nouvelle onirique où l’horreur et le fantastique s’insinuent peu à peu dans le récit. Celui-ci tient tout à la fois du journal de bord, du récit des rêves du capitaine et de ses pensées intimes, très intimes. En effet, José Luis Z
árate prend un parti pris : celui de présenter le vampire et ses actions comme lié aux désirs et aux pulsions coupables de ses victimes. Le capitaine, narrateur anonyme du récit contrairement à son équipage, se sent en effet coupable. Coupable d’avoir échappé à la mort plus jeune, alors que son jeune amant lorsque leur homosexualité a été découverte, s’est fait lynché, dépecé et enterré en terre impure. Coupable et rongé de désir pour ses hommes, dont il n’ose s’approcher pour tenir un rang qu’il n’est pas sûr de mériter. Coupable enfin d’avoir par ses hésitations et ses rêves qui n’en étaient peut-être pas conduit Dracula aux portes de l’Angleterre.
La glace et le sel est un court roman de 168 pages qui ne plaira pas, de par ses thématiques et son parti pris, à tous les amateurs de Dracula ou de récit vampirique. Il est pourtant intéressant. Et le mélange de descriptifs crus et de poésie, fait qu’une fois entamé, il est difficile de le lâcher avant la fin. À ne pas mettre entre toutes les mains, mais à découvrir…

La glace et le sel
De
José Luis Zárate
traduction de Sébastien Rutés
Éditions
Actes Sud
(confinement oblige, le livre est également disponible en numérique, mais avec DRM, si vous ne pouvez accéder à votre libraire ou bibliothécaire)

Avance rapide

Dans la salve de promotions liées au Mois de l’imaginaire qui vient de se terminer, je me suis laissée tenter par Avance Rapide de Michael Marshall Smith, pour deux raisons : il y a un chat en couverture et l’auteur ne me disait rien. Ce dernier point était faux puisqu’en fait j’ai lu il y a des années La Proie des rêves de lui, mais la couverture de Siudmak m’avait alors plus marquée que le nom de l’auteur.
Et loin d’être décevant, le résultat m’a agréablement surprise. Avance rapide est de ces romans de science-fiction qui semblent vous mener quelque part et au final retournent toutes les idées préconçues de départ. Contrairement à Acadie de Dave Huchintson, ce retournement n’est pas une révélation brutale en fin de livre, mais plus un grand virage entamé à mi-parcours. Vous vous trouvez alors perdu dans votre lecture, mais, porté par une écriture fluide, vous continuez pour comprendre où Michael Marshall Smith veut vous mener.
Dans un lointain futur, Stark vit dans la Cité, une mégapole couvrant presque toute l’Angleterre où chaque quartier joue selon ses propres règles en quasi autarcie par rapport aux autres. Certains quartiers reproduisent « l’âge d’or » d
u milieu du 20e siècle en occultant le reste du monde derrière une fausse catastrophe nucléaire, d’autres bannissent tout bruit entre leurs murs à l’exception d’une heure par jour, et d’autres encore sont dédiés aux formes de criminalité les plus extrêmes. Au début de cette histoire, Stark apparaît comme une sorte de détective privé qui se voit chargé de retrouver un vieux cadre enlevé de son quartier d’affaires. Il va se servir de sa connaissance de la Cité et de sa capacité entre elle et le Jeamland, un monde où se mêlent rêves et souvenir, pour aller jusqu’au bout de son enquête. Sauf que… À la manière d’un bon roman de Philip K. Dick, la réalité est différente de ce que les personnages en perçoivent, et que le passé de Stark le rattrape.
Mélangeant à parts égales l’humour, le polar et l’horreur pure, Avance rapide est un roman
plutôt complexe, mais d’une lecture très facile. Premier roman de Michael Marshall Smith, on y retrouve en germe les thématiques qu’il développera par la suite (les rêves, l’horreur, un certain questionnement de la réalité). Pour autant, il est également plus léger que ses livres suivants. Certains passages, notamment ceux dans le quartier Chat ou les démêlés de Stark avec son électroménager, sont franchement cocasses. Du coup, Avance rapide est une bonne porte d’entrée pour découvrir en douceur cet auteur britannique.

Avance rapide
de Michael Marshall Smith
traduction de Ange
Éditions Bragelonne