Nicnevin et la reine de sang

À l’époque où Locke & Key est plus ou moins bien adapté sur Netflix, il est bon de se replonger dans des BD horrifiques. Bonne nouvelle, sous son label H1 original, Les Humanoïdes associés vient d’en sortir une assez étonnante : Nicnevin et la reine de sang. L’histoire se passe dans une Angleterre moderne et pourtant elle oscille en permanence entre l’époque actuelle et celle préconquête romaine où les fées et autres habitants de l’autre monde côtoyaient les humains.
Nous y trouvons Nicnevin, jeune londonienne à problèmes de 15 ans, condamnée à passer l’été avec sa mère et son petit frère dans le village perdu où vivait sa grand-mère. Là,
alors que des meurtres rituels ensanglantent la campagne, elle tombe sous le charme de son voisin le plus proche, bien plus âgé qu’elle. Et si pourtant la voix du sang était la plus forte et que pour sa protection, elle trouvait la clé de l’énigme dans son passé familial ?
Si j’ai trouvé le dessin de Dom Reardon souvent trop anguleux et parfois trop sombre pour suivre précisément l’action dans certaines cases, d’autres, plus calmes, sont de toute beauté. En revanche, j’avoue que l’histoire d’Helen Mullane m’a happée. Reprenant la trilogie classique des mythes païens avec la vieille femme, la mère et la vierge ou la Chasse fantastique, elle signe une histoire contemporaine mélangeant habilement série policière de la BBC et fantastique horrifique. Le comportement d’adolescente particulièrement agaçante de Nicnevin aide en particulier à bien ancrer l’histoire dans son époque évitant le piège d’un récit atemporel sans accroche émotionnelle. La fin n’appelle pas de suite, mais reste suffisamment ouverte pour en permettre une. Avec une Nicnevin devenue adulte peut-être ou son frère essayant de comprendre ce qu’il s’est passé ?

Nicnevin et la reine de sang
Scénario d’Helen Mullane
Dessin de Dom Reardon
traduction de Jéremy Manesse et Cédric Calas
Éditions Les Humanoïdes associés

Trois coracles cinglaient vers le couchant

Après Eschatôn, j’avoue que j’étais curieuse de voir à quoi allait ressembler le nouveau roman d’Alex Nikolavitch. Une chose est sure. Ou plutôt deux. Trois coracles cinglaient vers le couchant a un titre à rallonge difficile à oublier. Et surtout ce livre est à l’opposé du précédent. Là où le premier nous lançait dans un space opéra lovecraftien, celui-ci repart aux sources de la légende arthurienne et de la Grande-Bretagne. Et si pour vous les chevaliers de la Table Ronde ne sont qu’un souvenir lointain ravivé de temps en temps à coup de Kaamelott, Trois coracles cinglaient vers le couchant va vous dérouter. Déjà, parce que le héros de l’histoire n’est pas Arthur (mentionné sans être nommé en une ligne), mais son père Uther. Hormis un nom familier aux amateurs de la série d’Alexandre Astier, et Uther donc, vous n’y trouverez aucun nom connu. Même cette chère Excalibur change de nom et devient Calibourne (une variante du nom latinisé de l’épée au XIIe siècle), ce n’est d’ailleurs pas le seul élément à changer de nom, voire de genre…
Cette impression étrange entre familiarité et dépaysement totale persiste presque d’un bout à l’autre du roman, donnant au lecteur l’impression de se perdre dans les brumes d’Avalon (encore un endroit non nommé et pourtant bien présent). Ajoutez-y une alternance entre un Uther vieillissant dans un chapitre et un plus jeune au début de sa « conquête », défense de l’île et de son peuple, et vous revoilà encore plus perdu dans les méandres de la légende.
Et pourtant… Pourtant, comme souvent avec les textes d’Alex Nikolavitch, tout coule de source. Le récit en lui-même est limpide tant qu’on n’essaie pas de replacer sur carte mentale les différents lieux et personnages. L’île britannique en cette fin d’Empire romain n’a en effet que peu à voir avec la Grande-Bretagne que nous connaissons actuellement ni avec celle popularisée par la plupart des variations de la geste arthurienne. Oubliez donc ce que vous savez déjà et laissez-vous porter par les mots. Le récit se veut une fresque historique mâtinée de quelques détails la faisant entrer dans le domaine de la légende et de la fantasy. Suffisant pour qui aime se promener en Féérie sans pour autant apeurer qui préfère une aventure humaine solide. Souvent oublié de l’histoire ou présenté comme un bourrin plutôt rustre (merci John Boorman et Excalibur), l’Uther de Trois coracles cinglaient vers le couchant est touchant que ce soit dans sa naïveté de jeune homme livrant ses premières batailles à la place de son père, ou dans son amertume et sa lassitude d’homme mûr embarqué dans une dernière quête. Il n’en devient pas un héros à la Lancelot ou à la Perceval pour autant et conserve un côté ours et sanguinaire, mais il gagne dans ce roman en humanité.


Trois coracles cinglaient vers le couchant
d’Alex Nikolavitch
Éditions Les Moutons électriques