Jenny Finn

Certains auteurs de BD américains m’attirent instantanément. C’est notamment le cas de Mike Mignola, qui hormis sa création de Hellboy, a toujours un regard intéressant sur certains classiques de la littérature. Jenny Finn est une œuvre mineure par rapport au reste de sa bibliographie, mais s’intègre avec brio dans cette tendance.
En effet, dans Jenny Finn, Mike Mignola et Troy Nixey revisitent talentueusement la nouvelle Le Cauchemar d’Innsmouth de H.P. Lovecraft, en la déplaçant dans le Whitechapel victorien où sévissait Jack L’Éventreur. Cette Jenny Finn qui fait tourner les têtes de tous les hommes est-elle l’enfant maudite du Léviathan ou une sainte venue assurer une rédemption écailleuse à ses ouailles ? En suivant Joe, jeune paysan monté à la capitale sur ses traces, nous en apprendrons plus sur elle, sa nature et sur les coulisses de Londres, des bas-fonds au palais de Buckingham…
Si Mike Mignola ne s’est occupé que du scénario et des couvertures, le dessin de Troy Nixey et dans une moindre mesure de Farel Dalrymp
le en rappelle fortement la patte. Les corps, touchés ou non par Jenny, sont difformes. Le jeu de clair/obscur fait partie intégrante de la narration, de même que le manque de détails sur certains personnages. L’histoire elle se termine de façon ouverte, laissant au lecteur le choix de décider si finalement le sacrifice de Jenny sera une bonne chose pour l’Empire britannique ou une atrocité de plus dans cette époque troublée.
Cette bande dessinée, augmentée des explications de Troy Nixey sur sa genèse et de croquis complémentaires, ne révolutionnera pas l’univers des comics. En revanche, une fois lu, elle donne envie de s’attarder sur différentes planches pour en admirer le trait, et voir comme l’horreur peut être suggéré par une écaille ou un petit bout de tentacule dépassant d’une manche.

Jenny Finn
Scénario de Mike Mignola et Troy Nixey
Dessins de Troy Nixey et Farel Dalrymphle
Couleurs de Dave Stewart
Traduction de Hélène Remaud-Dauniol
Éditions Delcourt

The Five — The untold lives of the women killed by Jack the Ripper

J’avoue, j’avoue. L’histoire de Jack l’Éventreur (ou Jack the Ripper en anglais) m’a toujours fascinée. L’enquête elle-même avec le mystère toujours non résolu 130 ans plus tard sur son identité, les histoires qu’il a inspirées, du From Hell d’Alan Moore au Anno Dracula de Kim Newman, tout m’intrigue. Et pourtant, plus mystérieuses encore que l’identité du tueur est la personnalité des victimes. Polly Nichols, Annie Chapman, Elizabeth Stride, Kate Eddows, Mary Jane Kelly : si leurs noms sont connus, leur vie avant de rencontrer en 1888 le couteau du tueur l’est moins. C’est cette lacune qu’a voulu réparée l’historienne Hallie Rubenhold dans son livre, The Five — The untold lives of the women killed by Jack the Ripper. Extrêmement bien documenté, avec même des photos d’époque, ce livre se lit comme un roman. Ou plutôt comme cinq longues nouvelles retraçant l’histoire de chacune de ses femmes.
Hallie Rubenhold ne s’attarde pas sur les meurtres et ne les décrit même pas. Ce qui l’intéresse c’est le parcours de ses femmes et comment il les a guidés jusqu’à Whitechapel et ses bas-fonds. Vous pensiez que les cinq victimes avaient en commun leurs professions ? Détrompez-vous ! Sur les cinq, seules deux étaient des prostituées avérées (Elizabeth Stride alors qu’elle était encore en Suède, et Mary Jane Kelly) et rien n’indique que les trois autres aient, même occasionnellement, vendu leurs charmes. En revanche, à l’exception de Mary Jane Kelly morte dans son lit, elles avaient toutes la particularité de n’avoir pas d’endroit où dormir ce soir-là. Et toutes, sans exception, n’avaient pas la « protection » d’un homme au moment des faits. Plus qu’une supposée profession ou un mode de vie douteux, ce qui a précipité leur fin se résume en deux choses : elles étaient nées femmes et dans un milieu où le moindre accident de parcours (une maladie, un compagnon qui vous quitte, des grossesses trop nombreuses, un emploi perdu) peut vous entraîner dans une spirale descendante sans possibilité de remonter.
The Five est surtout un témoignage de la vie à l’ère victorienne bien loin des fantasy steampunk, des enquêtes de Sherlock Holmes ou de l’histoire mettant souvent en scène la noblesse ou la haute bourgeoisie. Avec chacune des victimes, Hallie Rubenhold s’intéresse à une nouvelle facette de la vie des classes pauvres et moyennes de la société, qu’elles soient originaires de Londres, menant une vie nomade dans toute la Grande-Bretagne ou issue de l’immigration. Vous y apprendrez énormément de choses sur le mode de vie et les habitudes alimentaires de l’époque, sur le type d’éducation prodigué aux uns et aux autres et même sur la récolte du houblon ! Que vous soyez comme moi fasciné par ces crimes anciens, ou simplement amateur d’histoire intéressé plus par le quotidien que par les grandes dates, ce livre est indispensable. Et une fois entamé, vous ne le lâcherez plus de sitôt.

The Five — The untold lives of the women killed by Jack the Ripper
de Hallie Rubenhold
Editions Doubleday