Attention, ce livre est une arnaque ! Selon le gros bandeau rouge – une pratique pénible gâchant souvent du papier pour rien et finissant au mieux en jouet pour chat – qui l’entoure, Les yeux sont un morceau de choix de Monika Kim aurait été élu « Meilleur roman d’horreur 2024 » par le New York Times. Le service culturel de ce journal et moi n’avons décidément pas la même définition de l’horreur, à moins que celui-ci classe également De sang froid de Truman Capote ou Sailor et Lula de Barry Gifford (adapté en film par David Lynch) comme des livres d’horreur, et non comme des thrillers racontant point de vue du criminel. Vous vous doutez tout de même que, malgré tout, si je parle de ce livre ici, c’est que j’en ai apprécié la lecture et que je vous le conseille.
De quoi parle le roman ? D’une année dans la vie de Ji-won. D’origine coréenne, celle-ci vit à Los Angeles avec sa mère (ou Umma en coréen) et sa petite sœur, Ji-hyun, dans un appartement assez minable. Leur père venant de quitter le foyer, n’ayant pas été prise à la même fac que ses amies de lycées, Ji-won a du mal à s’adapter à ces multiples changements. Pire que tout, après quelques semaines à s’apitoyer sur son sort, leur mère leur présente son nouvel amoureux : George, un homme blanc aux yeux très bleus et au comportement de goujat, vis-à-vis d’Umma, comme de ses filles ou de toutes les femmes qu’il rencontre. Il les déshabille allègrement des yeux, quand il ne fait pas des remarques particulièrement grossières ou déplacées.
Et comme le dite l’accroche du livre : « Ma mère est peut-être trop faible, ma sœur est peut-être trop jeune, mais je ne suis ni l’un ni l’autre… », Ji-won va prendre les choses en main et trouver une solution définitive au problème de George.
Plus que tout, le roman de Monika Kim nous met à la place de sa protagoniste alors qu’elle perd peu à peu pied avec la réalité en raison de son stress toujours plus croissant : situation familiale compliquée, études pas aussi bonnes qu’espérées et nouvelles relations assez ambiguës, dirons-nous. De cauchemars en hallucinations, elle perd ses repères et développe une fixation malsaine sur les yeux humains. Et en particulier, les yeux clairs comme ceux de George, jusqu’au pire. Et jusqu’au bout, avec un récit – peu fiable – à la première personne, l’autrice nous colle au plus près de Ji-won, sans laisser d’espace entre ce qu’elle ressent et comprend et la réalité.
À travers ce livre, la romancière parle du racisme, de la misogynie plus ou moins affirmée au grand jour de certains hommes, de la fétichisation des femmes asiatiques – perçues à la fois comme étant soumises, discrètes, vénales, travailleuses et bombes sexuelles par des hommes blancs voulant prouver leur supériorité-, de l’envie, du syndrome de l’imposteur, de la jalousie et de mille autres choses. Et pour un premier roman, elle s’en sort très bien. Même si, le titre m’ayant été vendu comme de l’horreur, je fus frustrée de ne voir apparaître le premier réel acte de cannibalisme qu’à plus de la moitié du livre. Et moi qui craint habituellement tout ce qui touche aux yeux (pas merci Destination finale 5), les passages où les yeux sont arrachés ou gobés ne m’ont pas terrifié ou mis mal à l’aise. En revanche, l’écriture fluide décrivant la façon dont la protagoniste s’enfonce peu à peu avant de « reprendre sa vie en main » en se débarrassant des encombrants, m’a plu. À tel point qu’elle me pousse à recommander ce livre à mon entourage, en particulier masculin, pour leur faire découvrir certaines réalités de la vie de femme.
Les yeux sont un morceau de choix
de Monika Kim
traduction de Nathalie Peronny
Éditions Robert Laffont
