C’est le cœur qui lâche en dernier

Margaret Atwood n’a pas écrit que The Handmaid’s Tale (La Servante écarlate). Depuis 1985 et ce livre, elle est au contraire toujours aussi prolifique. Et toujours aussi mordante et pessimiste. Avec son dernier roman paru en français, C’est le cœur qui lâche en dernier, sous une histoire totalement loufoque, elle nous dépeint un monde horriblement froid et hélas assez réaliste.
Dans C’est le cœur qui lâche en dernier nous suivons un couple de paumés, Charmaine et Stan, qui ayant perdu emplois et maison à cause d’une énième crise des subprimes se retrouvent à vivre dans leur voiture en évitant les violences urbaines et en vivotant de boulots en petites combines. Jusqu’au jour où… Ed et sa société Positron leur proposent de rejoindre son nouveau projet et sa communauté fermée, Consilience. Sur le papier, le principe est alléchant. Un mois sur deux, Stan et Charmaine vivront dans une jolie maison de banlieue de rêve avec un bon travail et un voisinage bien tranquille. Et en contrepartie, ils passeront le mois suivant dans une prison modèle, séparés l’un de l’autre, tandis qu’un autre couple occupera leur maison. Le deal idéal ? Durant les premiers mois, oui. Mais la chair humaine étant faible, une erreur de jugement de leur part à l’un et à l’autre suffira pour leur faire découvrir les coulisses bien peu reluisantes de ce petit paradis et les embringuer dans une intrigue particulièrement compliquée pour faire tomber Ed et exposer les manigances de Positron au grand public.
Personnellement, j’ai adoré ce livre, mais malgré certaines scènes ridicules, je n’ai pas franchement ri aux éclats. Pourquoi ? Tout simplement parce que la naïveté du couple principal me serre le cœur. Ils sont capables des pires horreurs comme pourraient en témoigner les patients de Charmaine et les poulets de Stan. Et pourtant, malgré toutes les horreurs qu’ils ont subies, avant le livre et durant celui-ci, toutes celles qu’ils ont dû faire subir, ils gardent une confiance et un optimisme larmoyant qui porte au cœur comme une trop grande quantité d’eau de Cologne dans une rame de métro bondée. Cette version du XXIe siècle des femmes de Stepford est encore plus terrifiante parce qu’au final il suffirait de peu de choses pour y arriver. Les prisons privées et les communautés fermées au règlement bien précis existent déjà. Les robots sexuels sont en cours de développement. Et de ces trois éléments réunis, toutes les dérives décrites par Margaret Atwood sont non seulement possibles, mais surtout hautement probables pour peu que la situation économique d’un pays devienne suffisamment catastrophique pour qu’un tel Enfer enrobé de saccharine apparaisse comme paradisiaque aux yeux des plus pauvres. La plume acérée et le regard juste de Margaret Atwood sont encore plus efficaces dans ce livre que dans son succès, The Handmaid’s Tale (La Servante écarlate), et pourtant même le plus immonde des personnages y a un côté attachant et pathétique.

C’est le cœur qui lâche en dernier
de Margaret Atwood
Traduction de Michèle Alabaret-Maatsch
Éditions Robert Laffont

Pour le #100defislecture2018 de Dame Ambre : 42 points avec celui-ci.