Les 2-en-1 surprises de Forbidden Planet

À l’occasion d’un voyage en Écosse, j’ai découvert une excellente pratique du Forbidden Planet local pour écouler ses stocks de comics et faire découvrir de nouveaux titres à ses clients. En effet, la boutique vendait ce jour-là des lots mystères pour 10 livres (alors que chacun valait au moment de sa sortie plutôt 15 livres). Cédant à la curiosité, j’en ai acheté un et me suis retrouvée avec deux romans graphiques que je ne connaissais pas. Dans deux genres particulièrement différents et constituants, chacun, une histoire complète qui peut soit donner envie d’en savoir plus et d’acheter d’autres livres dans la série, ou à défaut ne frustrera pas le lecteur avec une histoire incomplète alors qu’il n’aurait pas été assez accroché pour acheter la suite.

Sir Edward Grey Witchfinder – City of the Dead
Editions Dark Horse
Une nouvelle histoire de Mike Mignola dans l’univers de Hellboy ne pouvait que m’intéresser. D’autant
plus que ce coup-ci, Mike Mignola se contente de coécrire le scénario avec Chris Robinson. Et laisse la partie graphique à Ben Stenbeck et Michelle Madsen. Or si j’adore la mythologie et l’univers autour de Hellboy, je suis moins attirée par le trait de Mike Mignola. Ici, l’histoire change de continent (de l’Amérique à l’Europe) et de siècle (nous sommes dans l’Angleterre de la reine Victoria). Le personnage principal, Sir Edward Grey est une sorte de James Bond avant l’heure spécialisé dans le surnaturel. De façon tout à fait peu originale, il est confronté dans cette histoire à une épidémie de vampirisme frappant Londres. Celle-ci est plus proche de la série Penny Dreadful que du Dracula de Bram Stoker, mais derrière les monstres assoiffés de sang se cache une divinité ancienne sur le point de s’éveiller.
Bien construit et intrigant juste ce qu’il faut, malgré une histoire ultra-classique, cet album a bien rempli son office. Je ne me précipiterai pas pour ajouter ce titre à ma liste déjà trop longue de comics lus régulièrement, mais à l’occasion, je me relaisserais tenter.

SuperZero Volume 1
Editions Aftershock

Pour la deuxième surprise du paquet, je me suis retrouvée avec cette histoire écrite et dessinée par Amanda Conner et Jimmy Palmiotti. Et j’avoue que je suis mitigée. Rien à dire du côté des graphismes : ils ont ce qu’il faut de peps et de couleur pour cette histoire d’adolescente en mal de super-pouvoirs. L’idée de base est aussi plutôt bonne : Dru Dragowski qui lit peut-être un peu trop de BD pour son bien s’est mise en tête de devenir une superhéroïne pour sauver l’Humanité. Et elle va tester toutes les méthodes
possibles pour se doter de super-pouvoirs, quitte à mettre sa vie et celle de son entourage en péril. Pour qui connaît bien l’histoire des comics en général, le volume est truffé de clins d’oeil. Mais il a un je-ne-sais-quoi de trop peu. Les motivations de Dru sont quand même assez fumeuses, et les personnages au final ne sont pas si attachants que ça. Dans le genre, les premiers pas d’une adolescente au pays des super-héros, Ms Marvel ou Hit-Girl, deux titres très différents m’avaient plus intéressée. Pour SuperZero, je ne retenterais pas.

Fil rouge 2018 : Le Poids de son regard

En relisant mes choix thématiques pour le Fil rouge de ce mois de mai, j’avoue que je me suis posé une colle à moi-même. Ne lisant quasiment jamais de romances pures, aller trouver un texte parlant d’amour me semblait compliqué. Puis étant professionnellement plongée au milieu des vampires, je me suis souvenue d’un livre de Tim Powers qui m’avait profondément marquée : Le Poids de son regard. Relecture faite, il convient parfaitement dans cette thématique, dans le genre amour contrarié, amour non réciproque.
L’histoire commence de façon classique, comme La Vénus d’Ille, une nouvelle de Prosper Mérimée pour les plus anciens, comme le début de Noces funèbres pour les plus jeunes. Fin saoul à l’occasion de son enterrement de vie de garçon, Michael Cooper, docteur britannique de son état, passe l’anneau nuptial au doigt d’une statue de pierre dans le jardin. Ce qu’il ne savait pas, c’est qu’avec ce simple geste, il avait épousé une créature follement amoureuse, jalouse et terrifiante : une Nephilim. Cette humanité de silice datant d’avant l’avènement de l’humanité de carbone (la nôtre) est dotée d’immenses pouvoirs physiques et psychiques, mais elle a besoin du sang, de l’esprit et de l’âme de ses proies pour survivre et continuer à se mouvoir, sous peine d’être transformée en statut ou en montagne.
La Nephilim amoureuse va, après avoir massacré sauvagement la jeune épouse dans son lit de noce, poursuivre du poids de son regard Michael Cooper en Angleterre, en Suisse et en Italie. Chemin faisant, il croisera d’autres victimes de ces muses de pierres (certaines volontaires, d’autres involontaires comme lui : Percy et Mary Shelley, John Keats, John Polidori, Lord Byron et même François Villon… Au-delà de la simple aventure fantastique et horrifique consistant à se débarrasser de cette vampire, avec Le Poids de son regard, Tim Powers écrit une ode enfiévrée au romantisme anglais du 19e siècle, peuplé de sueur, de sang et de larmes, en incluant des éléments tragiques de la vie réelle des écrivains susmentionnés dans le récit. Et en y apportant une explication imaginaire : les nephilims qui se sont tous entichés d’eux-mêmes sont tellement jaloux que non seulement ils les tuent à petit feu en absorbant leur force vitale, mais ils s’attaquent à tous leurs proches : conjoints, amants, parents, enfants…
Avec Le Poids de son regard, Tim Powers alterne les passages d’action pure et les passages hallucinatoires où le narrateur est sous l’influence de sa lamie, sans oublier une description des bas-fonds des villes européennes et des drogués cherchant l’étreinte de ceux ayant un peu de sang nephilim à n’importe quel prix. L’amour, thème du mois dans notre Fil rouge, est dépeint dans de multiples facettes : il est tantôt la pulsion qui pousse les nephilims et leur arme la plus efficace, ou dans sa composante familiale (l’amour qu’un parent porte à son enfant et vice-versa) leurs plus grandes faiblesses. En menaçant les liens du sang entre les protagonistes de carbone, les créatures de silice précipitent leurs pertes. À noter que l’auteur a écrit une suite en 2012, Parmi les tombes, parue chez Bragelonne. Est-ce le changement de traducteur ? Ou plus surement le fait que l’auteur n’était plus si inspiré par cette période ? Le deuxième livre se lit plutôt bien, mais il est loin d’avoir la puissance évocatrice du premier.

Le Poids de son regard
Tim Powers
Traduction de Pierre-Paul Durastanti
Editions Bragelonne
(lu personnellement chez J’ai lu SF, avec cette magnifique couverture de Caza choisie en illustration)

Head On

Bien qu’adorant l’œuvre de John Scalzi depuis longtemps, la sortie de Lock In en 2014 avait été une révélation. Autant vous dire que quand la suite, Head On, était annoncée, je l’ai précommandée immédiatement. Et je l’ai dévoré en moins de 24 heures, encore une fois happée par le style clair de John Scalzi.
Nous sommes dans le même futur proche que dans Lock In. Plus exactement, nous sommes un an après les événements du premier livre. Le personnage principal, Chris Shane, et sa partenaire, l’agent Vann sont toujours membres du FBI et affectés aux affaires touchant les Halden. Ces derniers, dont Chris Shane, sont des malades atteints d’une variante du locked-in syndrome. Ils ont accès à la fois à un monde virtuel dédié, et au monde physique à l’aide d’androïdes où ils peuvent télécharger leurs consciences. Ces malades sont encore une fois au cœur de l’histoire. Il s’agit de comprendre pourquoi Duane Chapman est mort en pleine partie de Hilketa alors qu’il allait être décapité pour la troisième fois et servir de ballon pour son équipe.
Comme d’habitude, l’action de Head On est très rapide et ne manque pas d’humour. John Scalzi y ajoute un regard critique sur le monde sportif professionnel et ses dérives, tant en matière médico-financière qu’en matière de racisme glorifié vis-à-vis des joueurs. Il s’interroge également sur la prise en charge des malades de longue durée dans un pays où la protection sociale ne va pas de soi. Notons qu’outre les conséquences pour les malades et leurs familles, ce sont également les conséquences pour l’ensemble de la société qui sont abordées. Que vont devenir les aides-soignants des Halden, si ceux-ci ne peuvent plus les payer ? À quoi ressemblerait une société où chacun peut changer de corps suivant ses besoins ? Et surtout, un chat peut-il reconnaître son humain si celui-ci se balade d’androïde en androïde ? En 332 pages, John Scalzi aborde tous ces points au détour d’une intrigue policière bien sanglante et alambiquée comme il faut. Chapeau bas !

Head On
de John Scalzi
Éditions Tor

Peril in the Old Country

Voici encore un texte étrange déniché via NetGalley. Si vous aimez Kafka, l’absurde et vous demandez à chaque instant où cette histoire va vous mener, Peril in the Old Country de Sam Hooker est fait pour vous. Si vous aimez des aventures de fantasy plus construites, avec un vrai héros partant — à contrecœur ou non — dans une quête claire et avec une fin heureuse, en revanche passez votre chemin.
Sloot Peril est un comptable tout ce qu’il y a de plus ordinaire et de plus étriqué dans la Old Country. Pusillanime, respectueux du règlement à la virgule de la note de bas de page près, froussard, il n’a absolument rien de ce qui pourrait constituer le héros d’un récit d’aventures. Ni même à vrai dire un personnage non-joueur avec une ligne de dialogue ou du dans n’importe quel Livre dont vous êtes le héros. Et pourtant c’est le personnage principal de Peril in the Old Country. Du jour où il apprend que sa mère est un agent dormant de Carpathia, l’ennemi héréditaire de Old Country, et où il doit reprendre son rôle au pied levé, tout va aller de mal en pis. De son petit travail routinier d’employé de bureau modèle à financier personnel d’un plus si jeune lord aussi stupide que fantasque, de la Old Country de toujours aux terres lointaines de l’autre côté du mur peuplées de berserkers, de fantômes, mais curieusement sans gobelins… D’un ennemi connu à un amour malencontreusement affublé d’un philosophe mort en colocataire neuronal, en passant par une société secrète maléfique, le pauvre Sloot va en voir des vertes et des pas mures et devenir espion, agent double, triple et peut être quadruple avant la fin du livre, sans jamais avoir eu de réelle formation en plus !
En tant que lectrice, contrairement à mes habitudes, je n’ai pas lu ce livre facilement. Non qu’il ne soit pas totalement loufoque ou intéressant, bien au contraire. J’ai trouvé l’humour de Sam Hooker très insistant par moment, et le style forçant beaucoup trop dans le genre vieille Europe du 19e siècle alors que le livre a été écrit au 21e siècle par un Américain. Peut être aussi parce que si j’aime l’absurde, le dosage de Peril in the Old Country est un peu trop fort pour moi. Je ne l’ai pas pour autant abandonné, car malgré tous ses défauts, le personnage est attachant, et les personnages secondaires (avec une mention particulière pour Greta, Ms Knife et Vlad pour ma part) savent aussi piquer la curiosité. Surtout nous sommes dans un roman de dark fantasy, vous ne saurez jamais qui va mourir ni de quelle manière…

Peril in the Old Country
de Sam Hooker
Éditions Black Spot Books

Smoke gets in your eyes

Sur un blog consacré aux livres et à la littérature de genre, si je vous parle de mort, vous allez penser : mort violente dans un thriller, mort accidentelle dans l’espace ou aux griffes d’une horrible créature ? Avec Smoke gets in your eyes de Caitlin Doughty, vous n’y êtes pas du tout. Les morts que vous croiserez sont d’origine diverse (maladie, vieillesse, accident, suicide…) et se passent toujours avant l’arrivée des personnages concernés dans les pages.
En effet Smoke gets in your eyes (and other lessons from the crematorium) n’est pas un roman, mais le récit des premières années de Caitlin Doughty dans l’industrie funéraire. D’anecdotes tendres, tragiques ou comiques en précisions sur la façon dont les différentes cultures humaines abordent la Mort, Caitlin Doughty nous livre son propre point de vue. Elle plaide plus particulièrement pour que la Mort ne soit plus totalement évincée de notre quotidien. Au contraire, selon elle, si les gens affrontent leurs peurs et s’organisent pour leurs futurs trépas, si des rituels refont leurs apparitions pour aider les proches à faire leurs deuils, la Mort sera mieux acceptée et la Vie sera à nouveau pleinement vécue.
Malgré sa thématique, ce livre est tout sauf morbide. Au travers des morts et des vivants que l’on croise. Smoke gets in the eyes est un hymne à la vie et à la race humaine. Une Danse macabre bien joyeuse en quelque sorte.

Smoke gets in the eyes
de Caitlin Doughty
Éditions Cannongate

Qui je suis

Fourni on ne sait trop pour quelle raison par Netgalley, Qui je suis de Mindy Mejia s’est retrouvé dans ma liste de lecture un soir d’insomnie. S’il est vendu comme un polar, ne vous laissez pas abuser. Ce récit a pour trame une tragédie ordinaire du Midwest américain.
Le lieu d’abord : une petite bourgade agricole à quelques heures de route de Minneapolis entourée de champs de maïs et de soja à perte de vue. Les personnages ensuite : la victime, Hattie, est une adolescente manipulatrice et mal dans sa peau qui cherche par tous les moyens à s’échapper de la ferme parentale ; l’enquêteur, Del, est un shérif désabusé marqué par la guerre du Vietnam et meilleur ami du père d’Hattie ; Peter, professeur d’anglais citadin et végétarien venu s’enterrer à la campagne par amour d’une femme qu’il ne reconnaît plus.
A partir de la découverte du corps, Mindy Mejia, sous couvert de raconter une histoire policière nous présente une galerie de portrait avec une succession d’aller et retour entre l’enquête actuelle et le passé récent.
Pour être franche, l’intrigue et sa résolution ne sont guère surprenantes. Un triangle amoureux, un drame de la jalousie et voilà une jeune fille morte poignardée au bord d’un lac. L’intérêt du livre de Mindy Mejia réside surtout dans la façon dont elle présente ses personnages sans particulièrement chercher à rendre sympathiques les plus déplorables, mais en conservant les nuances propres à chaque être humain. Ainsi, pour tout son talent et sa ressource, Hattie m’a juste fait l’effet d’une petite capricieuse et hypocrite qui a grandi sans se donner les moyens de ses ambitions. D’autres lecteurs pourront la trouver très attachante.
Il n’empêche que l’écriture de Mindy Mejia est un vrai piège. D’une page à l’autre de Qui je suis, l’on se laisse prendre au jeu et l’on cherche à comprendre qui a fait quoi jusqu’au dénouement final, étrangement très satisfaisant. Et pour une fois apaisant, car il ne laisse pas libre cours à un déchainement de violence vindicative.

Qui je suis
de Mindy Mejia
Traduction de Jean Esch
Éditions Mazarine

InCarnatis – Le retour d’Ethelior

Le livre ne se limite plus au format papier ou au fichier numérique simple. Au-delà des différentes expérimentations croisées dans ma vie professionnelle, j’ai voulu tester sur un plan plus personnel la chose. En tant que lectrice, le livre augmenté va-t-il me séduire ? C’est chose faite avec InCarnatis – La Vénus d’Emerae et son premier tome Le Retour d’Ethelior de Marc Frachet.
Sur le fond, il s’agit d’un roman de science-fiction post-apocalyptique assez original, tant par la cause de l’apocalypse que par ses conséquences. Et, fait rare en 2018, garanti sans zombie ! Le style d’écriture m’a fait penser à certains romans francophones parus dans les années 80/90 dans la collection Anticipation. J’aurais apprécié un peu plus de profondeur dans les personnages secondaires et peut-être un peu moins de manichéisme. Et j’avoue avoir été très frustrée par la fin abrupte de cette première partie. L’histoire se met à peine en place et l’on rentre enfin dans le vif du sujet quand… « la suite au prochain numéro. » Les concepts présentés sont néanmoins suffisamment intrigants pour donner envie de lire cette fameuse suite.
Sur la forme, j’ai utilisé l’application maison fournie gratuitement pour lire sur mon smartphone le contenu multimédia. Chez soi et en plein jour, cela fonctionne très bien. Il suffit de scanner le QR code et l’image apparaît ou l’animation sonore se lance. L’écoute peut se faire en même temps que la lecture du texte se poursuit sans que cela pose problème. Même les séquences radio passent bien et les informations reçues par ce biais ne m’ont pas gênée pour comprendre ce que je lisais ou vice-versa. En revanche, de nuit ou dans les transports en commune, cela manque vraiment de discrétion. Certes vous pouvez ajouter un casque à votre smartphone, mais personnellement j’ai préféré m’en passer : casque, smartphone et bouquin, ça commence à faire beaucoup en équipement à mon goût ! Et la qualité médiocre du réseau mobile de la RATP interdit tout simplement toute connexion Web dans le métro pour récupérer les éléments. Dans ces cas-là, je me suis contentée de la lecture simple, en cochant les pages avec QR Code pour y revenir plus tard.
Fond et forme réunis, cette expérience fut agréable. Est-ce que je lirais d’autres livres augmentés, hormis les tomes 2 et 3 de InCarnatis – La Vénus d’Emerae ? Pourquoi pas, si les médias sont justifiés et apportent un complément à l’histoire sans freiner la lecture ? Mais ils ne remplaceront pas de sitôt mes autres formes de lectures. Ils n’en ont pas l’ambition d’ailleurs.

Incarnatis – La Vénus d’Emerae
T.1 Le retour d’Ethelior
de Marc Frachet
Éditions ACCI Entertainment

Jim Rook — l’horreur jeunesse à la sauce old school

Certains livres sont comme des plaisirs coupables qu’on lit discrètement sans se dire : « Tiens et si j’en faisais une critique ? » Quand je suis retombée sur la vieille série des Jim Rook de Graham Masterton à l’occasion d’une descente dans le grenier familial, je les ai relus avec plaisir et passé à ma fille qui les dévore également. Et j’en ai trouvé deux de plus non encore traduits en français, également lus aussi vite et avec autant de frissons. Finalement, après huit livres lus en autant de jours, le phénomène mérite peut-être qu’on s’y arrête.
Quand on aime l’horreur et le thriller fantastique, il est de bon ton de citer Stephen King comme auteur de référence, Dean Koontz ou Peter Straub. Mais pour moi, les vrais maîtres modernes de mes cauchemars livresques sont résolument anglais : Clive Barker, James Herbert ou Graham Masterton ont tous écrit des livres délicieusement horribles dont certains m’ont tenu éveillée longtemps après les avoir fini. Souvent présentée comme de l’horreur « jeunesse » au prétexte que le personnage principal est professeur d’anglais de soutien pour adolescents et jeunes adultes (et qu’il est vrai il y a nettement moins de scènes sexuelles que dans d’autres Graham Masterton), la série des Jim Rook éditée en France par Pocket Terreur puis Fleuve noir, est un exemple parfait du genre.
Elle se compose donc de huit épisodes :
Magie vaudou (Rook—1997), Magie indienne (Tooth and Claws—1997), Magie maya (The terror—1998), Magie des neiges (Snowman—1999), Magie des eaux (Swimmer—2001), Magie des flammes (Darkroom—2004), Demon’s Door (2010) et Garden of Evil (2012). À chaque fois la trame est similaire, Jim Rook professeur d’anglais affligé d’un don lui permettant de voir les morts et autres esprits doit protéger les élèves de sa classe contre une menace surnaturelle qui les tue et mutile au fil des pages. À chaque fois la menace prend sa source dans la mythologie (amérindienne par trois fois, africaine, coréenne) ou dans les légendes urbaines, en évitant soigneusement de prendre des figures trop connues des différents mythes abordés. C’est ce mélange d’éléments connus humoristiques (Jim Rook déclamant de la poésie en classe à des élèves plus habitués à la télé-réalité et au gansta rap, Jim Rook interagissant avec ses voisins et son chat) et d’éléments graphiquement horribles (comme une personne se dévorant elle-même, ou un match de foot américain avec un cœur palpitant en guise de balle) qui fait le charme coupable de cette série. Quand bien même, il faut le dire, Graham Masterton la prend lui-même avec plus de légèreté que ses autres œuvres. J’en veux pour preuve les différents avatars de Tibbles, le chat du héros, qui meurent plus souvent qu’un personnage principal de Supernatural, et reviennent toujours sans autre raison que la licence créative de l’auteur, et changent au passage de genre et de robe dans les derniers livres de la série.
Pour autant, si vous aimez frissonner de terreur dans vos lectures en riant parfois follement des situations, ces courts romans de Graham Masterton sont parfaits et se lisent en quelques heures.

 

 

 


Jim Rook de Graham Masterton

– Magie vaudou, Magie indienne, Magie maya, Magie des neiges et Magie des eaux Traduction de François Truchaud
Éditions Pocket
– Magie des flammes
Traduction de Paul Benita
Éditions Fleuve
– Demon’s Door et Garden of Evil
Éditions Severn House

Fil rouge 2018 : Un Pont sur la brume

Après La Quête onirique de Vellit Boe, continuons notre découverte des écrits de Kij Johnson avec Un Pont sur la brume pour le défi de ce mois dans le Fil rouge 2018, consacré à l’écriture féminine.
Ce court livre est à la fois un achat au récent Livre Paris 2018 et l’occasion de découvrir, enfin, la nouvelle collection Une Heure-Lumière de Le Belial’ rassemblant des histoires inédites à mi-chemin entre le roman et la nouvelle, et se lisant en une heure ou à peu près. S’il respecte ce délai en temps de lecture, Un Pont sur la brume laisse une impression forte qui s’étale dans la durée.
L’histoire est simple : un architecte, Kit Meinem, doit construire un pont au-dessus d’un fleuve dangereux pour rassembler enfin les deux parties de l’Empire. Étranger à la région, il construit au fil des années des liens entre les deux côtés du fleuve au-delà de la simple construction. Cet ouvrage gigantesque va lui, peu à peu, modifier la vie de tous, y compris celle de Kit qui ne s’y attendait pas, au fur et à mesure que la distance entre les rives diminue, que certaines activités disparaissent et que d’autres se créent.
Avec Un Pont sur la Brume, Kij Johnson s’éloigne des thèmes spécifiquement féministes de La Quête onirique de Vellit Boe. En revanche, elle explore encore une fois la nostalgie du temps qui passe. Que reste-t-il une fois que l’œuvre d’une vie devient sans objet ? Une fois qu’elle est achevée ? Comment les gens de passage finissent par marquer ceux qui restent, et vice-versa ? Sous couvert de narrer une prouesse architecturale, Kij Johnson raconte encore une fois avec talent l’âme humaine.

Un Pont sur la brume
de Kij Johnson
Traduction de Sylvie Denis
Éditions Le Belial’

Le Maître des ombres

Œuvre mineure de Roger Zelazny, Le Maître des ombres (Jack of Shadows en version originale) m’avait pourtant marquée lors de sa première lecture. Notamment en raison des talents du fameux maître des Ombres qui peut voyager à travers elle ou entendre son nom prononcé dans l’ombre n’importe où sur la planète. L’histoire elle ne m’avait pas marquée. C’est un récit classique de revanche, sur des ennemis redoutables et en partant du plus bas de l’échelle, comme il y en a eu de nombreux à cette période (un jour, rappelez-moi de vous parler de La geste des Princes-Démons de Jack Vance). Plus sombre et plus égoïste que le Corwin de Chronicles of Amber, ce Jack des Ombres obtiendra bien plus qu’espéré avec sa vengeance et bouleversera le statu quo de sa planète. Au péril de sa vie ?
Pur produit de la science-fiction et fantasy des années 70, le récit du Maître des ombres est à la fois grandiloquent et tout en retenue. Il y a peu d’explications sur la façon dont un côté de la planète est soumis à la magie (l’Art) alors que l’autre est dominé par la science, ni sur ce que l’Art est exactement. La même histoire, si elle avait été écrite au XXIe siècle aurait résolument été classée en fantasy, écrite en a minima 600 pages au lieu des 191 pages d’origine lisibles en quelques heures, et noyé le lecteur sous les commentaires et les explications. En 1971, ce texte est plutôt à mi-chemin entre la fantasy avec son Art, ses Puissances et certaines de ses créatures et la science-fiction avec ses machineries et l’importance du temps-ordinateur utilisé par Jack pour calculer au plus juste sa vengeance. Désuet, Le Maître des ombres exerce toujours un charme certain. Il se lit ou relit avec plaisir si vous avez deux ou trois heures à tuer.

Le Maître des ombres
Roger Zelazny
Traduction de Bruno Martin
Éditions Presse Pocket (repris chez Folio SF)