Le marchand d’âmes

Lors de notre rencontre sur un salon, l’auteure m’avait prévenue : ce livre est dédalesque, tout en faux-semblant et en retournement. Elle n’a pas menti. Autant dire qu’il faut s’accrocher le long des pages pour ne pas perdre le fil. Bouclez votre ceinture, ce voyage du fond des Enfers jusqu’à une version future de notre réalité n’est pas sans détour. Mélangeant la mythologie grecque, parfois la plus obscure comme Héméra ou Ceto, et science-fiction pure et dure, Le Marchand d’âmes nous offre à la fois une aventure initiatique somme toute classique dans la littérature imaginaire, et une réflexion sur la définition même d’un être vivant et conscient. Est-on encore vivant quand on passe plus de temps dans un monde imaginaire que dans le réel, ici abandonné totalement à la toute-puissance de corporations multinationales ? À quel moment peut-on dire d’une entité artificielle qu’elle a dépassé sa programmation et est devenue pleinement consciente ? Comment différencier dans un environnement virtuel, les individus d’origines humaines de ceux générés par ce même environnement ? Sur ces interrogations classiques en SF, Chris Rigell arrive à créer une histoire attachante, alors que son personnage principal, Orion, se laisse porter par les évènements durant les deux tiers du livre. Ses questions, ou souvent son obstination à les éviter, ses peurs, ses élans émotionnels nous le rendent particulièrement humain. À noter : outre le texte, le livre est magnifiquement illustré. Il ne s’agit pas juste de décorations, mais, tout comme les choix typographiques, d’un second niveau de lecture par rapport à l’intrigue.

Le marchand d’âmes de Chris Rigell
Editions Underground

Quand sort la recluse

L’arrivée d’une nouvelle errance de Jean-Baptiste Adamsberg est toujours un moment d’angoisse. Va-t-il définitivement se perdre dans les brumes qui guident ses enquêtes ? Va-t-il nous perdre, nous les lecteurs, lassés de ses tergiversations et de sa mollesse. Et pourtant… Dès la sortie de Quand sort la recluse, sa dernière enquête, il se retrouve directement dans la pile de livres à lire. Une fois rentré, il évince tous les autres et impose son pas pour nous entraîner entre Paris, Nîmes et Lourdes sur les traces de cette mystérieuse recluse. Moins de 24 h plus tard, on ressort de cette déambulation avec le sourire aux lèvres. Notre commissaire atypique préféré est de retour, au mieux de sa forme et de sa nonchalance. Après s’être fourvoyée dans ses deux précédents romans, Vargas signe l’un de ses meilleurs livres avec celui-ci. Pour qui ne connaît pas Fred Vargas et son commissaire Adamsberg, Quand sort la recluse est une excellente introduction. L’enquête en elle-même est solide et tortueuse à souhait pour tout amateur de littérature policière, les personnages anciens comme nouveaux sont bien campés, atypiques et attachants. Adamsberg s’égare quant à lui très loin dans ses pensées, remonte le temps, mais bien entouré et avec des appuis amicaux solides il arrive au bout du compte à suivre ses bulles de pensée au bout de leurs chemins. Et à débusquer l’araignée tueuse au fond de sa tanière. Le lecteur nouveau venu prend plaisir à découvrir cette histoire, l’habitué y retrouvera les personnages qu’il connaît et apprécie. Ceux-ci évoluent, vieillissent, mais restent fidèles à eux-mêmes. Ce mélange de familiarité et de surprises fait que Quand sort la recluse est un roman qu’on ne lâche pas facilement une fois entamé.

Quand sort la recluse de Fred Vargas
Edition Flammarion

Dirty Magic

Pourquoi la majorité des auteurs qui décident de situer leurs histoires de fantasy dans un univers contemporain s’inspirent-ils des polars ? Dans la lignée des Dresden files de Jim Butcher ou de la série Hollows de Kim Harrison, Jaye Wells a choisi cette tradition avec Dirty Magic, premier livre d’une trilogie consacré à Kate Prospero, officier de police d’une bourgade de l’Ohio. Pourtant, si à mon goût, l’histoire n’est pas aussi aboutie que celles des deux auteurs précédemment cités, Jaye Wells s’en sort plutôt bien. Son postulat — assez original — est de considérer la magie comme une addiction tant pour ceux qui la consomme que pour ceux ayant le talent génétique pour la produire. Du coup, dans cette ville, les fournisseurs de drogues et autres barons criminels sont des sorciers, et les cabales magiques remplacent les familles mafieuses. La protagoniste, qui devait être l’héritière du Don local le plus puissant a tourné le dos à son passé magique il y a dix ans, et se retrouve, simple flic, à patrouiller les bas-fonds en arrêtant les petits dealers de potion et les accros au sang. Lors d’un de ses circuits, elle est agressée par un drogué rendu cannibale sous l’effet d’une nouvelle potion. Lors de l’enquête qui s’en suit, elle devra — ô surprise — renouer avec son passé, et affronter les conséquences professionnelles et personnelles de ses décisions. Certes l’intrigue est particulièrement classique, presque autant qu’un bon épisode de New York District ou de Columbo. Même si j’avoue que je ne relirai pas ce livre, je n’ai pas eu l’impression que l’auteure me prenait pour une idiote et j’ai pris du plaisir à la lire. Son style, simple et percutant, et ses personnages attachants qui sont plus étoffés que de vulgaires clichés sur pattes m’ont procuré une belle après-midi de détente. Que demandez de plus ?

Dirty Magic by Jaye Welles

 

 

La mort des étoiles – Spin




De l’autre côté des livres

Couverture Spin

Des livres de fin du monde et d’extra-terrestres, la science-fiction en a produit des milliers. Des livres où des extra-terrestres anéantissent notre civilisation également, à commencer par le classique « La Guerre des Mondes » d’H.G.Wells. Et pourtant, sur cette trame ultra-classique, Robert Charles Wilson arrive à tisser un roman unique. Le point de départ est simple. Une nuit d’octobre, les étoiles et la lune disparaissent, cachées par une membrane entourant la Terre. Cette membrane met la planète en stase, tandis qu’autour d’elle le temps continue à s’écouler : en une année terrestre, des millénaires s’écoulent à l’extérieur. Et le soleil vieillit, grossit et absorbera d’ici quelques années la planète. Coincé sous cette membrane, les trois protagonistes de l’histoire essaient de vivre au mieux en attendant la catastrophe, de la comprendre et peut être d’en tirer partie. Ce roman oscille entre résignation, espoir et nostalgie du temps qui passe. Et redonne foi en l’humanité : malgré ses défauts et son non-respect de l’environnement (qui a conduit indirectement à la formation de la membrane), elle trouvera elle-même le moyen de se tirer de ce mauvais pas. Même si la sortie finale n’est pas celle prévue par les têtes pensantes. Ce roman a été suivi de deux autres, Axis et Vortex, mais ils n’ont pas la puissance évocatrice du premier.

Spin de Robert-Charles Wilson, traduction de Gilles Goullet