Shibuya Hell

En cinéma ou en manga, le Japon a une longue histoire avec l’horreur. Soit en revisitant des classiques occidentaux (vampires, goules ou loup-garou), soit en s’inspirant de ses légendes locales. Et parfois en prenant des créatures a priori parfaitement inoffensives pour faire des monstres sanguinaires. C’est le cas avec Shibuya Hell de Hiroumi Aoi. Dans cette série de manga — à ne décidément pas laisser entre les mains de personnes à l’estomac fragile — la source de tous vos cauchemars ne sont ni des géants ni des zombies, mais des poissons rouges. De toutes les formes et de toutes les tailles. Un certain 3 mars, ils envahissent le quartier animé de Shibuya en plein cœur de Tokyo et se mettent allégrement à croquer les passants. Le quartier est vite enfermé comme dans un vieux bocal à poisson. Les animaux de toutes les tailles, des petits alevins à la créature géante capable de ne faire qu’une bouchée d’un hélicoptère de transport, nagent dans l’air et semblent parler.
Le concept de base de Shibuya Hell est donc diablement intrigant, et le dessin est plutôt de très bonne qualité et avec force détails. En revanche, avec seulement deux tomes disponibles en français, et alors que la série est encore en cours au Japon, il est difficile de savoir si le scénario sera à la hauteur. Pour l’instant, le tome 1 sert plus de présentation de la situation vue de l’intérieur de Shibuya par un petit groupe de survivants et le tome 2 s’ouvre sur d’autres survivants et un mystérieux sans-abri. À la fin des deux tomes, on n’a toujours aucun début d’explication sur l’apparition de ces
cyprinidés anthropophages, et le lien commence seulement à se faire entre les protagonistes humains du premier tome et celui du deuxième. Ceux-ci sont jusqu’à présent des stéréotypes de personnages tokyoïtes : les lycéens peu intégrés à leurs groupes, l’idole des jeunes, la fille populaire infecte derrière ses apparences, le troufion yakuza de base, etc. Seul le sans-abri, qui serait ou ne serait pas un monstre lui-même, sort du lot. Et Hiroumi Aoi gagnerait à donner plus de rythme à son histoire. À un moment donné, les belles images et les mises à mort gore ne suffiront plus pour garder le lectorat. Si les deux premiers tomes m’ont intriguée et ouvert l’appétit, j’espère que le troisième sera plus copieux qu’un simple sashimi de carpe, et je me demande comment l’auteur, dont c’est le premier manga, compte tenir sur la longueur avec un tel concept. À suivre ?

Shibuya Hell T1 et 2
de
Hiroumi Aoi
traduction de Yohan Leclerc
Éditions
Pika

 

La divine proportion

Polar futuriste, La divine proportion de Céline Saint-Charle commence de façon assez légère pour finir dans une atmosphère très noire. En cette fin du 21siècle, l’Amérique a sombré dans une théocratique phallocrate. Par réaction, en France, un certain Rollin a été élu président malgré ses élucubrations philosophiques sur le nombre d’or et la loi du Talion (le fameux « œil pour œil, dent pour dent » de l’Ancien Testament). Justement cette dernière est devenue, grâce à de nouveaux développements dans les interfaces homme-machine la pierre angulaire du système judiciaire français. Les criminels sont soumis à un Talion psychique où ils revivent les souffrances de leurs victimes. Pendant ce temps, des flots d’Américaines fuient leur pays et se réfugient en France, condamnées elles et leurs enfants à vivre sans existence légale. Dans ce monde, Lena, jeune journaliste Web au caractère bien trempé (comprendre comme souvent pas facile à vivre pour son entourage) et un inspecteur de police à une semaine de la retraite, vont enquêter sur la disparition de Cerysette de son orphelinat. Et découvrir un complot autour du système du Talion.
Habituée aux polars, j’ai vu assez rapidement où allait mener l’intrigue, mais je me suis laissé
e porter par l’écriture de Céline Saint-Charle et par sa galerie de personnage haut en couleur. Si les deux protagonistes m’ont laissée assez indifférente, car trop classiques, la mère maquerelle, son homme à tout faire et la médecin légiste sont de véritables réussites. L’univers même de cette France à la fois si différente et pourtant si proche de la notre fut une découverte agréable, même si La Divine proportion ne nous en montre qu’un petit bout. La fin en demi-teinte ne promet pas réellement de suite, mais peut-être pourrait-on retrouver d’autres histoires, policières ou non, dans cet univers ?

La divine proportion
de Céline Saint-Charle
Éditions
Livr’S

Cyborgs versus androïdes

Amatrice de films de genre, je ne pouvais qu’être intriguée par un livre consacré aux androïdes et cyborgs et autres robots humanoïdes sur grand et petit écran. Cyborgs versus Androïdes – l’homme-machine au cinéma de Claude Gaillard a donc rejoint ma bibliothèque…
Disons le tout de suite, si vous voulez une anthologie exhaustive ou un panorama complet du genre, passez votre chemin. Malgré la présence de
Terminator en couverture, certains des androïdes et cyborgs les plus célèbres manquent à l’appel, notamment ceux de la saga Alien ou les réplicants de Blade Runner. Quant à la partie Asie, elle est réduite à la portion congrue avec une vague présentation de Ghost in the Shell (plus axé sur le film US que sur les anime) alors que cette thématique est centrale dans le cinéma japonais depuis belle lurette comme le prouvent Tetsuo : The Iron man (1989) et ses suites ou les saga Appleseed et Neon Genesis Evangelion. Il est vrai qu’il faudrait multiplier le nombre de pages par 10 pour avoir une vision d’ensemble du sujet.
En revanche, l’auteur offre son point de vue sur la robotique sur grand et petit écran avec beaucoup de bagoût et une connaissance pointue des films et séries qu’il a sélectionné. Vous ne vous ennuierez pas un instant en le lisant, même si quelques remarques ou avis tranchés peuvent hérisser le poil, en particulier des lectrices. Et vous y découvrirez quelques chef-d’oeuvres ou bons nanars à regarder en bonne compagnie. Et personnellement, une anthologie qui n’oublie pas de mentionner l’une des meilleures comédies SF britanniques qu’est Red Dwarf ne peut que me plaire.

Cyborgs vers Androïdes
de Claude Gaillard
Éditions Omaké

Les tribulations d’Esther Parmentier – Cadavre haché, vampire fâché

Après un gros pavé de science-fiction très littéraire et politique, il faut parfois se délasser les neurones avec une lecture bien plus légère. Profitant d’une opération Masse Critique de Babelio, j’ai alors jeté mon dévolu sur Les tribulations d’Esther Parmentier – Cadavre haché, vampire fâché de Maëlle Desard.
Bonne pioche ! À peine reçu, il a fallu que je le récupère des mains de ma référence adolescente. Il est, en effet vendu dans sa cible, même si celle-ci qui l’a dévoré en une après-midi le trouve sanglant et avec un vocabulaire fleuri (quand je vous dis que les ados sont souvent plus moralisateurs que nous… et plus hypocrite, cette même référence adore les polars gore à souhait). Finalement, posée dans mon canapé je me suis plongée dedans.
Comme son titre l’indique, nous sommes dans de l’urban fantasy. Esther, jeune Bretonne volontairement exilée à Strasbourg s’ennuie dans son stage de comptabilité. De passage par un centre commercial, elle apprend tour à tour qu’elle est une sorcière (sans grand talent), que les créatures surnaturelles (banshee, loup-garous, djinns, goules et autres mélanges…) existent, que certaines sont responsables de la disparition d’adolescents, et qu’elle change de stage pour se retrouver à enquêter sur ces enlèvements avec un vampire particulièrement imbuvable et accro au sucre caféiné.
Au début, le lecteur ne voit pas bien où Maëlle Desard veut l’emmener. Mais, dès les premières lignes, le ton est donné : loufoque, entraînant et mettant à mal certains clichés du genre… Ainsi l’héroïne est magiquement nulle au début de l’histoire et le restera à la fin, ce sont ses talents de détective et son sens de la répartie qui l’aideront, pas des capacités physiques, catastrophiques elles aussi, ou surnaturelles découvertes comme par miracle en cours d’histoire. Outre Esther et le vampire, Loan, l’ensemble des personnages ne manque pas de piquant et de surprises. Réservons une mention spéciale à Mozzie le fantôme à la conduite plus que farfelue et adepte d’emoji et de jeux massivement multijoueurs qui en fait un ectoplasme aussi sympathique que Slimey dans SOS Fantômes. Pour un premier roman, Maëlle Desard a réussi son pari. Je l’ai lu avec grand plaisir, et nous serons au moins deux à guetter la suite ici.

Les tribulations d’Esther Parmentier t.1
Cadavre haché, vampire fâché
de Maëlle Desard
Éditions Rageot

Sept redditions

Et une demi-teinte… Comme toute suite d’un livre exceptionnel, Sept redditions d’Ada Palmer donne l’impression d’être un cran en dessous de Trop semblable à l’éclair. Principalement parce que l’effet de surprise provoqué par le style très inspiré par la philosophie des Lumières d’Ada Palmer n’agit plus.
D’autant que dans cette seconde partie du rapport de Mycroft Canner sur les sept jours qui mirent fin à l’organisation du monde telle qu’elle perdure depuis trois siècles, le narrateur n’est plus aussi fiable. Et il n’est pas le seul. Les masques tombent de plus en plus vite. Sous le maquillage et les froufrous des lumières, la poudre, le stupre et le sang réapparaissent. Et la lecture implique de sans cesse revoir ses a priori sur les différents personnages.
Les deux missions de Mycroft Canner se sont rejointes. Désormais, il assiste en spectateur à la chute des Ruches plus qu’en acteur de ce qu’il va se passer, du moins pour cette partie. Et là où Ada Palmer avait réussi le tour de force de mêler la SF intimement à la philosophie des Lumières dans le volume précédent, dans Sept redditions le liant est moins solide. Il est vrai que les innovations technologiques de ce monde (celle des Utopistes, le rêve transhumaniste des Brillistes, ou tout simplement les systèmes de traceurs intégrés dans les individus ou les modes de transports) prennent une part plus importante durant ces derniers jours. Et nous retrouvons un roman, certes haletant et plein de rebondissements, de SF plus traditionnel.
Si dans Trop semblable à l’éclair, Ada Palmer avait décrit le monde au bord de l’effondrement par le prisme des mœurs et de la Raison en convoquant les philosophes de son époque fétiches phares sur le sujet, Sept redditions s’attaque plus à la morale, l’éthique et la religion. L’avertissement donné lors du premier tome est toujours plus d’actualité. Si cet aspect là de la ph
ilosophie vous ennuie, vous n’allez pas du tout apprécier ce volume. Personnellement, même si les mythes autour des différentes religions me fascinent, l’adoration mystique de Mycroft Canner et d’autres pour JEDD Maçon et Bridger m’a assez agacée pour avoir plus de sympathie pour Sniper que pour le reste des personnages.
Sept redditions remplit largement son contrat : il clôt le diptyque en apportant des réponses satisfaisantes aux questions nées de la lecture de Trop semblable à l’éclair. Un troisième volume est déjà annoncé (et paru en anglais) pour l’an prochain, mais il s’ouvrira quelques mois plus tard et portera sur la transition entre le monde qui s’est effondré et le suivant. Vous pourrez vous arrêter ici ou poursuivre la découverte du monde Mycroft Canner sans frustration.

Sept redditions
d’
Ada Palmer
traduction de Michelle Charrier

Éditions
Le Bélial’

Dark was the night

Les légendes urbaines sont fascinantes, notamment celles tournant autour de la musique. Parmi elles, celle de Robert Johnson, bluesman de son état, occupe une place à part. Fondateur involontaire du « club des 27 », il était réputé pour avoir vendu son âme au diable pour améliorer son jeu à la guitare.
Dans Dark was the night, Grégoire Hervier ne se penche pas sur cette rumeur précise, mais sur la trentième chanson qu’aurait ou n’aurait pas enregistrée Robert Johnson. Dans cette nouvelle, il nous met dans la peau d’un musicologue, historien du blues qu’un mystérieux coup de film met sur la piste de cette chanson. Après toute une vie de traque, il trouvera que celle-ci aurait énormément voyagé.
À la lisière entre le polar et le fantastique, Dark was the night nous offre une plongée dans l’histoire du blues américain. La nouvelle étant très courte, l’éditeur et l’auteur ont agrémenté le livre d’une playlist de douze morceaux, qui ne sont pas tous de Robert Johnson, présentés et commentés par l’auteur. Le tout en étant à écouter pendant votre lecture. Une expérience originale et plaisante.

Dark was the night
de Grégoire Hervier
Éditions Au Diable vauvert

En bonus, un morceau de Robert Johnson qui n’est pas dans la playlist du Diable.

Avis d’invité : L’ascension d’Horus

Une fois de plus, Olivier, qui connaît bien l’univers de Warhammer 40 000 et les fictions écrites autour, continue sa présentation des livres de Dan Abnett. Au programme, L’ascension d’Horus.

 » Nous sommes au tout début du 31e millénaire, 2 siècles après le début de la Grande Croisade. Après avoir unifié les peuples de la Terre grâce à des légions de soldats génétiquement modifiés, l’Empereur de l’Humanité a en effet lancé ses troupes à l’assaut des étoiles, pour retrouver les colonies humaines égarées dans la galaxie et les réunifier sous son autorité. Pendant deux siècles, l’Empereur a conduit ses légions de Space Marines, chacune sous la houlette d’un primarque, un « fils » de l’Empereur. Mais voilà que l’Empereur, après le triomphe d’Ullanor, où les légions impériales ont massacré des « peaux vertes » (car bien évidemment seul le massacre des xenos, de toutes les races extraterrestres, assurera la tranquillité de l’humanité), annonce qu’il doit retourner sur Terra. Il nomme l’un de ses « fils », Horus, Maître de Guerre, avec pour tâche de continuer sa Croisade.
Voici comment est présenté en général ce livre, laissant penser qu’on va assister à une succession de batailles homériques entre des hommes génétiquement modifiés pour la guerre en armures complètes, les Space Marines (ou Astartes), et des ennemis de l’Humanité. Il n’en est rien. D’une part parce que l’ouvrage est écrit par le talentueux Dan Abnett, à qui l’on doit déjà la subtile trilogie Eisenhorn. D’autre part parce que ce livre ouvre une saga épique, l’Hérésie d’Horus, forte d’une cinquantaine de livres ! Tous ne sont pas indispensables, mais la collection regorge de véritables bijoux (on en reparlera…). L’ascension d’Horus a beau mettre en scène des vaisseaux spatiaux gigantesques, des armées titanesques, des hordes de xenos en tout genre ou encore des dieux et des démons, l’essentiel se passe au niveau des hommes, de leurs aspirations, de leurs faiblesses, de leur orgueil, de leur besoin d’être rassurés…
Dans L’ascension d’Horus, Dan Abnett prend bien soin d’ancrer son récit à ce niveau en s’attachant, plus qu’à celle d’Horus, à l’ascension de l’un de ses légionnaires, Garviel Loken. Un guerrier de l’Astartes remarqué pour ses prouesses, ce qui lui fait intégrer le cercle fermé des conseillers officieux d’Horus. Mais aussi un homme fidèle à l’Empereur et aux valeurs qu’il porte : l’éradication du mysticisme et de la religion, par exemple, ou encore la nécessité de garantir la paix pour l’ensemble de l’Humanité. Intelligent, cultivé, Garviel montre même de l’amitié pour de simples mortels qui partagent son vaisseau : itérateurs portant la bonne parole de l’Empereur, commémorateurs chargés d’immortaliser et de chanter les louanges de la Croisade. Confronté à des événements que la raison et la science ne peuvent expliquer, peiné de constater que certains guerriers de la Légion cachent des secrets, bouleversé de devoir tuer son prochain, Garviel s’interroge.
Au cours de l’hérésie, certains guerriers resteront loyaux à leur primarque, d’autres à l’Empereur, la galaxie s’embrasera, mais toujours ce sont les sentiments des hommes et leurs doutes qui seront au cœur de l’histoire. Sans eux, les dieux du Chaos n’auraient aucune influence. Ce premier roman de l’hérésie peut se lire comme une tranche de vie, en cette 203e année de la Croisade, au sein de la légion des Luna Wolves — qui deviendra les Sons of Horus. Mais c’est surtout la scène d’introduction d’une tragédie shakespearienne à l’échelle de la galaxie, qui 10 000 ans plus tard laissera l’Humanité dans l’état tragique où on l’a trouvée dans le 41e millénaire, tel que décrit par Dan Abnett dans Eisenhorn. »

L’ascension d’Horus
de
Dan Abnett
Editions
Black Library

Thin Air

Le futur est sale et poussiéreux comme une ville frontière sur le sol martien… Dans Thin Air de Richard K Morgan, simili-suite à Black Man et située 300 ans plus tard, Mars a été colonisé. L’opération, peut être sponsorisée par Tesla s’il l’on en croit la marque de certains véhicules, a vite abandonné ses rêves de grandeur pour des questions de rentabilité. La terraformation de l’atmosphère n’a pas été terminée, condamnant la majeure partie de la population à vivre sous une verrière et privilégiant la colonisation par des populations andines ou himalayennes plus adaptées à l’air raréfié.
Les quelques industries martiennes exportables sur Terre, dont une cosmétique à base de nanotechnologie, sont à la charge de travailleurs ultraquali
fiés qui passent quelques années expatriés avant de rentrer chez eux sur la planète mère. Si tout va bien… La population locale se débrouille entre servage dans des postes peu qualifiés, services publics dans une administration largement corrompue ou petits boulots et autres activités en marge de la loi.
Dans Thin Air, Hakan Veil génétiquement modifié pour servir de mercenaire à de grandes entreprises colonisatrice a été licencié, dépouillé de ses talents et abandonné sur Mars il y a quatorze ans (sept années locales). Depuis, entre deux périodes d’hibernation, il sur
vit en rendant service aux différentes pègres locales. À son dernier réveil, les commanditaires terriens de l’industrie martienne déclenchent un audit planétaire. Il se retrouve chargé de la protection rapprochée d’une de ces comptables. Comme dans tout bon western ou roman noir, la mission en apparence simple va dérailler et le statu quo va voler en éclats.
Du cyberpunk qui fit le succè
s de Carbone modifié et de Black man, Richard K Morgan reprend certaines idées : des corps adaptés à chaque profession, des assistants personnels surpuissants et ultraportables (intégré, sous forme de lentilles ou pour les plus cheap de lunettes), une publicité omniprésente et classiquement dans ce genre, mais également dans notre monde actuel, de grandes corporations prêtes à tout pour conserver leurs profits et assurer le train de vie de leurs dirigeants face à des populations survivants plus qu’elles ne vivent. Calquez-y une série de révélations et des retournements d’alliance à la Chandler ou l’Ellroy et vous obtiendrez un récit oscillant entre polar et western, assez lent à démarrer. Il gagne en solidité au fil des pages et de l’évolution de l’intrigue. Un reproche cependant ? Hormis Hakan Veil, les autres personnages humains n’ont pas réellement de personnalités et remplissent des rôles prédéterminés. Les deux exceptions sont Hannu, le « dieu bouc » un ancien hacker de la Navy devenu tenancier de bar sur Mars et Osiris, l’IA militaire greffée dans le corps de Veil et sa compagne fidèle depuis l’enfance.

Thin Air
de Richard K Morgan
Editions Del Rey

Le monde selon Garp

L’exemplaire a vécu : acheté neuf, il fut lu et relu tant de fois. Trop pour être comptées. L’histoire a quasiment le même âge que la lectrice. Et pourtant… Le monde selon Garp de John Irving fait partie de ces compagnons de vie que je relis régulièrement (et que visiblement je prête tout autant même si je n’en ai guère le souvenir).
Choisi à l’époque en raison de sa couverture intrigante, Le monde selon Garp servit de déclencheur pour découvrir peu à peu l’ensemble de l’œuvre de John Irving, mais également une porte d’entrée pour découvrir tout un pan de la littérature américaine qui fait toujours d’intéressants petits.
Mais alors, de quoi parle Le monde selon Garp ? De la vie de S.T. Garp (T.S.Garp en VO), américain né en Nouvelle-Angl
eterre en 1943 de sa conception particulière jusqu’à sa mort. Écrivain, lutteur, fils, père, mari, grande gueule : S.T. Garp endossera tous ces rôles et bien d’autres encore. Résumée ainsi, l’histoire pourrait sembler banale. Et pourtant le sens du baroque de John Irving va se révéler par le biais d’une galerie de personnages plus excentriques les uns que les autres et pourtant tellement réalistes. Que ceux-ci ne croisent que brièvement la vie de Garp, comme le trio de prostituées viennoises ou Mrs Ralph,  ou qu’ils y soient plus durablement comme sa mère Jenny Fields, leur amie commune Roberta ou la famille Steering Percy.
Que ce soit dans sa façon de raconter les petites situations du quotidien (la préparation d’une sauce tomate par exemple) ou de raconter les drames et les joies de son héros, John Irving arrive toujours à surprendre son lecteur de page en page et parfois de paragraphe en paragraphe. De plus dans Le monde selon Garp, il décrit un moment particulier de l’histoire américaine de la fin de la Seconde Guerre mondiale au début des années 80, juste avant l’apparition du Sida, sans
pour autant tomber dans les clichés de la littérature de cette époque. Ainsi, John Irving ne parle pas de la guerre du Vietnam (et pour cause, l’auteur a fui la conscription en s’installant au Canada où il vit toujours actuellement) ni de la période hippie ou du maccarthysme. En revanche, de l’essor économique du pays et des choix de vie non conventionnels de Garp et de sa mère à la montée du féminisme et à ses différents courants, sans oublier les différentes facettes de la concupiscence, John Irving aborde de nombreux thèmes avec lucidité, franchise et toujours énormément d’empathie pour ses personnages, même pour ceux qui sont antipathiques comme Michael Milton. De plus, en entrecoupant son récit avec les écrits de la « plume » de son héros, il peut s’essayer à d’autres styles littéraires.
Le résultat est un joli pavé de près de 600 pages qui se dévore de la première à la dernière ligne quasiment d’une traite. Dans Le monde selon Garp, il faut avoir de l’énergie. Dans Le monde selon Garp, « nous sommes tous des Incurables ». En finissant Le monde selon Garp, même très tôt au petit matin après une nuit blanche, on en ressort heureux et plein d’amour pour l’humanité.

Le monde selon Garp
de
John Irving
Traduction de
Maurice Rambaud
Éditions
Points

Le Livre de M

Le moins que l’on puisse dire c’est qu’Albin Michel Imaginaire fait dans le varié. Après un excellent Terminus et un Magicien quantique classique malgré quelques défauts, l’éditeur nous propose avec Le Livre de M de Peng Shepherd un roman inclassable. Imaginez plutôt : le livre commence comme un récit post-apocalyptique assez traditionnel, devient un road-movie sentimental et se termine en une apothéose fantastique et mélancolique. De quoi dérouter non ?
Le Livre de M a pour base un concept plutôt simple : les ombres
dotées de grands pouvoirs magiques sont les dépositaires des souvenirs de l’individu auquel elles sont liées. Là où Roger Zelazny en tire un court roman psychédélique, Peng Shepherd va signer, elle, un gros pavé plus profond où les sentiments ont autant de place que l’action.
Un jour en Inde, un homme perdit son ombre et séduisit le monde entier par ses facéties. Sauf que… après la
perte de son double, l’homme se mit à perdre ses souvenirs puis son identité et parfois à remodeler la réalité en fonction de ses absences. Peu à peu, d’autres un peu partout dans le monde perdent leurs ombres et les sociétés s’effondrent une à une. S’ouvrant aux États-Unis, deux ans après l’apparition du premier cas, Le Livre de M suit quatre personnages différents : Ory et Max, Naz et le mystérieux Celui qui rassemble. Mariés, Ory et Max voient leurs chemins se séparer quand Max perd son ombre et décider de quitter Ory avant d’oublier leur amour. Ory se mettra alors en marche à sa recherche. Naz est une jeune Iranienne championne de tir à l’arc venue à Boston préparer les JO et coincée depuis dans le pays. Enfin, Celui qui rassemble, amnésique suite à un accident, détient peut-être la clé pour guérir les sans-ombres.
D’un chapitre à l’autre, leurs voix s’entremêlent et leurs chemins finissent par se croiser pour donner une vue d’ensemble au lecteur. Le ton introspectif du récit contraste avec les événements plutôt durs et assez mouvementés qu’il décrit. Ceux-ci gagneront en intensité dans le dernier tiers du roman. Une fois que l’on aura pris le temps de connaître les différents personnages, la force de leurs sentiments (amour, amitiés, haine, liens sororaux ou parentaux) et de mesurer la perte que peut représenter leur disparition au fil des oublis. Ou la libération.
En venant tout juste de finir Le Livre de M, il est difficile de dire si je l’ai aimé ou non. Mon côté « fleur bleue » se serait bien passé du tout dernier rebondissement. Mais aimant beaucoup Italo Calvino ou Dino Buzzati et leurs récits partant d’un postulat absurde pour asséner des vérités profondes, j’ai apprécié le propos de Peng Shepherd, ma
lgré une entrée en matière plutôt longuette à mon goût. En tout cas, pour un premier roman, Le Livre de M est une réussite qui plonge droit dans l’âme du lecteur.

Le Livre de M
de
Peng Shepherd
Traduction de Anne-Sylvie Homassel

Éditions
Albin Michel Imaginaire