Au-delà du gouffre

Depuis la lecture de son diptyque, Vision aveugle et Échopraxie, Peter Watts est un auteur de hard-SF qui m’intrigue. Trouvé à Livre Paris, Au-delà du gouffre est un recueil de ses nouvelles, écrites entre 1990 et 2014 : l’occasion idéale pour mieux le découvrir.
Attention, il y a peu de chances pour que vous lisiez ce livre d’une traite. Peter Watts est avant tout un scientifique et cela se sent dans sa façon d’écrire. Si vous ne connaissez pas certaines des notions abordées telles que la physique au cœur des étoiles, le fonctionnement du cerveau humain ou la psychologie de masse, il vous faudra le temps d’en assimiler certains aspects au fil de votre lecture. D’autant plus que le style même de Peter Watts est âpre et exigeant. Nombre des récits du recueil, notamment Le Second avènement de Jasmine Fitzgerald, la trilogie d’Eriophora ou Le Colonel, m’ont forcée à interrompre ma lecture pour me poser un instant ou une nuit sur le message qu’ils contiennent.
En revanche, même en prenant le temps de lire par petits bouts, une nouvelle par-ci, deux par-là, voyager Au-delà du gouffre se révèle une expérience passionnante. Dès la première nouvelle du recueil, Les Choses, une relecture de The Thing,
le film de John Carpenter (lui-même remake d’un film de 1951 inspiré de Who Goes There? de John W Campbell Jr), du point de vue de la créature, Peter Watts impose un point de vue non conventionnel. Et vous devrez toujours reconsidérer votre point de vue au fil des pages, comme dans des nouvelles plus exigeantes encore comme L’Île ou Une Niche. Ce recueil est une compilation de joyaux sombres. Malgré la postface, ou à cause d’elle, de l’auteur se définissant comme un optimiste en colère, le ton de Au-delà du gouffre est résolument noir et dur. Cruel comme une mécanique biologique lancée à pleine vitesse. Seule une nouvelle m’a franchement rebutée, Chair faite parole, mais Peter Watts lui-même reconnaît qu’elle est plus que perfectible. Ce qu’il fera quelques années plus tard avec Éphémère (également présente dans ce recueil et co-écrite avec Derryl Murphy) avec beaucoup plus de réussite.
Que vous connaissiez déjà Peter Watts ou que vous soyez curieux, Au-delà du gouffre est un excellent endroit pour commencer votre découverte. La prochaine étape pour moi sera de mettre la main sur le cycle des
Rifteurs.

Au-delà du gouffre
de Peter Watts
Traductions de Pierre-Paul Durastanti, Gilles Goulet, Erwan Perchoc et Roland C Wagner harmonisées par Gilles Goulet.
Éditions Le Bélial’

The Murder Pit

La Grande-Bretagne victorienne et ses crimes est une époque plutôt fascinante. Qu’ils s’agissent de fictions comme les histoires de Sherlock Holmes ou de cas réels comme Jack l’Éventreur et ses victimes, je me laisse facilement convaincre par les livres sur cette thématique. Quand j’ai trouvé The Murder Pit de Mike Finlay à l’aéroport d’Édimbourg, je n’ai pas résisté (surtout que j’en ai profité pour récupérer une nouvelle édition de Good Omens). Un vol chaotique et quelques heures plus loin, je ne regrette pas mon choix.
The Murder Pit est le deuxième roman dans la série des Arrowood Mysteries. Et même s’ils ont tout deux été traduits en français, je ne connaissais pas du tout cet univers. Heureusement, celui-ci peut se lire de manière indépendante.
Le livre met en scène William Arrowood, un détective privé londonien qui se voit comme un rival de Sherlock Holmes, mais dont la clientèle est nettement plus pauvre, et la réputation nettement moins glorieuse. Engagés par un couple dont la fille, handicapée mentale, refuse tout contact avec eux depuis son mariage avec un fermier, Arrowood et son assistant vont se plonger dans les ho
rreurs de l’exploitation des aliénés et autres imbéciles, comme on les appelait à cette époque. Et découvrir au passage quelques cadavres.
À la différence de Sherlock Holmes, William Arrowood n’est pas un bon détective. S’il sait lire les émotions de ses interlocuteurs et tirer des déductions stupéfiantes du moindre détail, il n’a aucun contrôle sur ses propres sentiments, et ses décisions impulsives sont parfois de vrais freins à la poursuite de l’enquête. Quand elles ne sont pas purement et simplement odieuses.
Malgré cela, et surtout parce que ce n’est pas Arrowood le narrateur, mais son assistant, Mike Finlay sait rendre ses personnages attachants. Il fournit un récit très bien documenté sur des aspects assez méconn
us de l’ère victorienne comme le travail à la ferme et la vie dans la banlieue de Londres. Il fait également le choix d’utiliser la terminologie de l’époque au risque de choquer le lectorat moderne, mais ni lui ni ses personnages ne la cautionne non plus que l’eugénisme et le racisme qu’elle sous-entend. Au final, si tout n’est pas parfait dans ce récit policier, l’histoire se termine plutôt bien pour les « gentils ». Mon seul regret est qu’il n’était pas très difficile de mettre un nom sur le coupable. The Murder Pit reste une lecture plaisante et légère, malgré le thème abordé.

The Murder Pit
de Mike Finlay
Éditions HQ Stories

The Murderbots Diaries: All Systems Red & Artificial Conditions

Après Binti, un autre titre de novella était en promotion sur la boutique de ma liseuse (et sans DRM, car également publié par Tor books) : le premier tome de la série de The Murderbots Diaries de Martha Wells : All Systems Red.
Ni homme, ni femme, ni robot, ni humain, le protagoniste de cette histoire est un SecBot : un cyborg chargé par leur compagnie d’assurance de garantir la sécurité d’un groupe de scientifiques sur une planète inconnue. Véritable machine à tuer et maître d’armes accompli, il n’est pas censé avoir plus de personnalité qu’un tableur ou un traitement de texte. Sauf que… Un contrat précédent a mal tourné et il a massacré tous les humains sous sa protection. Pour éviter qu’une telle catastrophe ne se reproduise, il a désactivé son module de contrôle. Quand la mission actuelle prend un tour similaire à la précédente, MurderBot va devoir lâcher ses chères séries TV et effectuer son travail en toute indépendance. Comble de l’horreur, il va devoir interagir avec des humains sans filtre ni possibilité de se cacher derrière les instructions d’un tiers.
All Systems Red fonctionne comme un huis clos policier (à l’échelle d’une planète) avec MurderBot à la place de Sherlock Holmes ou d’Hercule Poirot, les petites cellules grises en moins et les muscles en plus. J’ai apprécié ma lecture, mais j’étais frustrée de ne pas en savoir plus sur la condition des cyborgs et des robots dans cet univers. Frustration en partie comblée avec Artificial Conditions où notre MurderBot enquête sur ses actions passées et essaie de comprendre comment le massacre a pu se produire. En cours de route, il croisera un vaisseau de transport intelligent (imaginez l’USS Entreprise avec la curiosité et l’humour d’un enfant de 10 ans) et quantité de cyborgs et robots en tout genre. Avec à nouveau au milieu des humains ayant besoin de son aide ?
Lirais-je la suite des Murderbots Diaries ? Certainement, je veux comprendre ce qui est arrivé à ce MurderBot, et j’apprécie son côté acerbe. La façon dont Martha Wells s’interroge à chaque livre sur un aspect de la frontière entre le vivant et l’artificiel me plaît. Où se trouve la limite ? Qu’est-ce qu’être humain ? Qui doit être considéré comme une personne de plein droit ? Comment interagir dans un tel univers ? Le tout sans faire de longs discours philosophiques, mais en l’intégrant à des histoires policières spatiales plus que distrayantes.
Si vous ne lisez pas en anglais, sachez que L’Atalante a entamé la traduction de cette série et vient de publier le premier tome sous le titre de Défaillance système – Journal d’un AssaSynth et que le tome 2 est prévu pour juin.

The Murderbots Diaries: All Systems Red & Artificial Conditions
de Martha Wells
Éditions Tor

Magus of the Library

Voici un manga dont le battage médiatique m’a intrigué, en particulier le magnifique stand mis en place par l’éditeur durant le dernier Livre Paris. Le sujet de Magus of the Library avait tout pour me plaire : les livres et leurs pouvoirs d’évasion. Pourtant, j’avoue avoir été déçue par ce premier tome du nouveau manga de Mitsu Izumi. Non que le manga en lui-même soit mauvais ou mal dessiné, ce n’est pas le cas. C’est juste qu’il m’a laissé sur la fin.
Le tome 1 de Magus of the Library fonctionne en effet comme une préquelle avant le début des aventures réelles du héros dans le tome 2, non encore paru.
Tout commence à Amun, un village évoquant la Perse des Mille et une nuits ou la Samarcande telle qu’on l’image au temps de l’ancienne route de la Soie. Là, un tout jeune garçon pauvre, Shio Fumis, se fait moquer parce qu’il est différent des autres et qu’il aime lire. Et le directeur de la bibliothèque du village le renvoie systématiquement des lieux, car il est trop pauvre pour prendre soin des livres. C’est à ce moment que quatre envoyées de la Bibliothèque centrale, ou kahunas, arrivent sur place à la recherche d’un grimoire mystérieux et dangereux. Shio va les y aider, et lui gagnera le droit d’accéder aux livres qu’il souhaite avant de partir suivre leur exemple une fois devenu plus grand à la toute fin du volume.
Visuellement, ce manga est superbe. Le dessin est très travaillé, avec des tonalités arabisantes et une imagerie de monstres et merveilles qui prennent leurs sources aussi bien dans les Mille et une nuits que dans la féérie occidentale traditionnelle avec un chien licorne ou une petite fée ailée ressemblant très fortement à la fée Clochette de Peter Pan (la version Disney, en moins court vêtue mais toujours avec le même sale caractère). Il y a également un vrai travail sur les à côté, notamment les couvertures d’intérieur.
En revanche, je suis plus que sensible au message véhiculé par Magus of the Library : “protéger les livres, c’est protéger le monde”. Et la nécessité de conserver les écrits d’où qu’ils viennent pour conserver une trace du passé et du savoir globale me semble une évidence. Pourtant, le ton très prêcheur en la matière de Magus of the library et son insistance lourde sur le sujet m’a vite lassé. Peut être parce que je ne suis pas coeur de cible et parce que ce manga s’adresse à un public plus jeune ? En tout cas, personnellement j’aurais aimé en apprendre un peu plus sur la magie des kahunas et sur la façon dont elles s’en servent. Du coup, je vais peut être me laisser tenter par le volume 2 ne serait-ce que pour la qualité des dessins. Mais si le ton professoral continue et si l’histoire ne décolle pas, ce sera sans moi pour le tome 3.

Magus of the Library
de Mitsu Izumi
traduction de Géraldine Oudin
Editions Ki-Oon

Ghost Virus

Cela faisait quelques années qu’un livre d’horreur de Graham Masterton n’avait pas été traduit en français (d’ailleurs les deux derniers de la série des Jim Rook ne le sont toujours pas). Pour Ghost Virus, c’est un éditeur belge, Livr’S, qui s’est lancé dans l’aventure, avec un roman dans un style plus que classique pour l’auteur : de la terreur pure et dure échappée de la banalité du quotidien.
Ici l’action se passe à Tooting dans la banlieue de Londres. Des gens à priori sans histoire se suicident ou commettent des crimes horribles. Interrogés, les survivants déclarent que c’est une autre personne en eux qui a agi à leur place. Leur seul point commun ? Porter au moment des faits un vêtement d’occasion. Peu à peu, les deux inspecteurs chargés de l’enquête, Jerry et sa supérieure hiérarchique, Jamila, doivent se rendre à l’évidence. Les vêtements sont hantés, et contagieux en prime. Comment arrêter ce qui n’est pas vivant ?
Jamais je n’aurais imaginé avant Ghost Virus, qu’un pull tricoté main ou surtout une petite veste bleue doublée de satin (dont j’ai un modèle très semblable dans un placard) puisse être aussi effrayants ? C’est sans compte sur Graham Masterton qui arrive à transformer l’objet le plus insignifiant en prestataire de mauvais rêves en tout genre.
Ici les deux policiers, Jerry et Jamila, sont dissemblables, mais complémentaires. On sent très vite un potentiel pour faire de cette paire, de nouveaux héros récurrents. Je lirais d’ailleurs avec plaisir une histoire basée sur la mythologie pakistanaise où Jamila utiliserait le savoir transmis par les histoires de sa fameuse grand-mère.
Ghost Virus n’est pas exempt de défaut, notamment une accumulation de crimes et de personnages après l’entrée en matière qui ne font pas forcément avancer l’intrigue, et une explication un peu trop rapide du virus en question. Il se lit néanmoins avec grand plaisir. Comme d’habitude, dès les premières lignes, Graham Masterton nous projette au cœur de son cauchemar et ne nous lâche pas jusqu’à la dernière page. Voire au-delà…

Ghost Virus
de Graham Masterton
traduction de Quentin Daniel
Editions Livr’S

Faut-il donner des conseils en matière de lecture ?

Aujourd’hui, je ne vais pas vous recommander un livre, mais plutôt parler de ce qui me gêne le plus : dire aux gens ce qu’ils doivent ou ne doivent pas faire en matière de lecture. Étonnant pour un blog consacré aux livres ? Non pas vraiment. Souvent, surtout depuis l’ouverture des sites, on me demande mon avis sur tel écrivain ou tel genre, comme si je faisais autorité en la manière. Eh bien, ce n’est pas le cas. Si le genre ne m’intéresse pas au hasard la romance pure ou les souvenirs militaires, je ne peux pas avoir d’avis puisque je n’en lis pas. De même, si j’ai des avis tranchés sur certains auteurs, c’est toujours après avoir lu au moins un livre d’eux. Et ça n’est qu’une opinion d’une lectrice, pas une décision digne d’un quelconque guide Michelin de la littérature. En effet, la lecture, comme tous les loisirs, est quelque chose de très personnel. Certains vont dévorer beaucoup de livres tout le temps, d’autres n’en liront peut-être qu’un par an, voire moins. Certains vont chercher toujours la nouveauté, d’autres liront et reliront toujours les mêmes textes. Et une même personne pourra passer de ne rien parcourir à lire tout ce qui lui tombe sous la main, ou l’inverse suivant ses humeurs, son rythme de vie ou que sais-je encore… J’adhère complètement aux droits des lecteurs selon Daniel Pennac dont vous trouvez ci-dessus une version illustrée par Quentin Blake. Et si j’adore lire et j’aime partager les lectures qui m’ont plu, ce n’est pas pour obliger quiconque à lire plus ou à adhérer à mes choix de lecture. Juste de faire partager ce qui m’a plu et découvrir en retour de nouveaux titres ou de nouveaux auteurs.

De même, je n’entrerais pas dans la guerre livre papier contre livre numérique ou livre audio. Chaque support a ses adeptes, ses avantages et ses inconvénients. À chacun de choisir ce qu’il lui plaît. À titre personnel, je lis en version papier — achetés, offerts ou empruntés dans les bibliothèques du quartier, et en version numérique (sur une liseuse Kobo Clara en achetant des livres sur différents libraires en ligne – si possible sans DRM, directement chez les éditeurs ou les auteurs quand c’est possible, ou en passant par des bibliothèques en ligne comme Gallica). Je ne lis pas de livres audio, tout simplement parce que j’aime lire en musique ce qui est un peu incompatible avec cette forme de lecture. Si un jour ma vue baisse terriblement, qui sait ? Mais si vous lisez sur tablette, uniquement des livres en grands formats, avec une autre liseuse que la mienne ou uniquement des livres audio grands bien vous fassent… Tant que vos choix conviennent à vos envies, tant mieux.

Enfin, certaines des questions qui reviennent le plus souvent sont : « Ce titre peut convenir à un enfant ? Un ado ? » « C’est pas trop violent ? » Et là… Je sèche. Il faut dire que je n’ai jamais censuré mes lectures. Enfant je lisais tout ce qu’il y avait comme livres à la maison, y compris La Cité des sortilèges de Han Suyin à huit ans et La Philosophie dans le boudoir de Sade à 14 ans, et visiblement je n’en suis pas sortie traumatisée. Hormis quelques réflexions parentales (« Prends au moins un vrai livre en plus de tes machins de SF.. ») au moment de passer en caisse, je ne me souviens pas m’être fait interdire un titre plutôt qu’un autre.
Et mère ? J’ai tendance à appliquer le même principe. Du moment que l’enfant sait lire dans la langue du texte, sait se servir d’un dictionnaire et sait qu’un parent est là pour discuter de ce qui peut lea choquer ou gêner dans sa lecture, que l’enfant — ou l’adolescent — lise ce qui lui fait envie. Quelquefois le parent ira au-devant de déconvenues, car les titres adorés aux mêmes âges que la progéniture seront rejetés par celle-ci, mais c’est la vie. Voire certains enfants de grands lecteurs ne lisent pas du tout (je n’ai, au grand dam de mon compte bancaire, pas hérité de ce modèle économique)… Les enfants ne sont pas nos clones. Je me vois mal interdire un livre au prétexte qu’il est trop violent ou trop érotique ou autre. Peut-être parce que la lecture, même de BD, laisse plus de place à l’imagination qu’une mise en image animée sous forme de film ou de jeux vidéo ? J’aurais d’ailleurs souvent tendance à dire : « Tu veux voir “Simetierre”, “Harry Potter” ou “Orange mécanique” ? OK, mais lis le livre d’abord. Si tu le finis et que tu en as toujours envie, on verra le film. » De plus, interdire quelque chose à un adolescent est le meilleur moyen pour l’inciter à le faire ou le lire. Mine de rien, les jeunes s’autocensurent très bien tout seuls, ils n’ont pas besoin de nous pour les y aider.

En conclusion, voici quelques bons plans pour vos lectures en numérique :
— Gallica, le site de la Bibliothèque Nationale de France regorge de livres, de manuscrits de textes numérisés, avec notamment des listes de livres libres de droits à télécharger en fonction de vos envies ou de vos âges.
— Si vous voulez lire en numérique sans dépendre de la librairie associée à votre liseuse ou votre tablette, je vous conseille Calibre, un logiciel libre et gratuit (fonctionnant aussi bien sous Windows, Linux ou mac OS) pour gérer votre bibliothèque personnelle. Il est très riche, au point que même après des années de pratique, je n’utilise encore qu’un dixième de ses fonctions.
— Pour celles et ceux qui lisent en numérique, voici un pas-à-pas pour retirer les verrous numériques (ou DRM – digital right management) que certaines boutiques ou certains éditeurs imposent sur leurs fichiers. Il fonctionne avec Calibre :
https://post-tenebras-lire.net/retirer_drm_ebook_calibre/
— Amatrice de littérature de l’imaginaire, en matière de lecture numérique, j’ai tendance à trouver mon bonheur sur 7switch ou sur Emaginaire pour les livres français, pour les livres dans les autres langues je passe le plus souvent par l’éditeur. Précision, ceci n’est pas une publicité et je n’ai aucune réduction chez eux.

Sur ce, bonne lecture !

Dômu — Rêves d’enfant

Parfois dans les rayons de ma médiathèque, je trouve des OVNIS comme les trois volumes de Dômu — Rêves d’enfants écrits et dessinés par Katsuhiro Ôtomo. Créé avant son œuvre plus célèbre, Akira, ce manga commence comme une enquête policière avant de basculer dans le fantastique, avec quelques cases qui tiennent plus de l’horreur. Le tout dans un Japon loin des clichés traditionnels de l’archipel. L’action se passe entièrement dans un ensemble de barres d’immeuble HLM déshumanisantes au possible comme on en trouve partout dans le monde depuis la fin des années 60.
Dans cet ensemble impersonnel, et, disons-le franchement propice à la déprime, depuis quelque temps les morts mystérieuses se succèdent : suicides, accidents… La police enquête, mais ne comprend pas les causes de ces morts. D’autant que certaines, comme le premier suicide montré, semblent tout bonnement impossibles. En réalité, elles sont toutes dues à un vieil homme solitaire et sénile qui utilise ses dons psychiques pour éliminer les voisins qui l’importunent ou dont il convoite les biens. Il faudra l’arrivée d’une petite fille aux pouvoirs similaires pour arrêter définitivement le massacre.
Ne cherchez pas dans Dômu — Rêves d’enfants d’explications sur l’origine de ces pouvoirs ni sur les raisons profondes poussant le vieil homme et l’enfant à agir. Ce qui intéresse plus Katsuhiro Ôtomo dans les 240 pages de ce manga, c’est de mettre en scène une série de personnages très ordinaires aux prises avec des événements dépassant leurs compréhensions. Comment leurs failles et leurs secrets vont les mener à leur perte ou leur salut.


Graphiquement, le style du dessin est incroyable par sa richesse et par son réalisme. Certaines planches se laissent admirer durant de longues minutes à la recherche du moindre détail, même si elles ne montrent rien de plus impressionnant qu’un immeuble en contre-plongée. L’utilisation du contrejour renforce également l’impression de vide et de froideur propre à cette cité. Si Dômu – Rêves d’enfants a des thématiques communes avec Akira, et notamment les pouvoirs psychiques, il en est aussi très différent avec sa façon d’être profondément ancré dans le quotidien. Créé entre 1980 et 1981, Dômu — rêves d’enfant n’a pas pris une ride et se lit toujours avec avidité.

Dômu — rêves d’enfant
de Katsuhiro Ôtomo
traduction de Anne-France Reycoquais
Éditions Les Humanoïdes associés.

Tiamat’s Wrath

Alors que nous attendons encore la date de sortie de la saison 4 de The Expanse, la série TV, The Expanse la série de romans s’achemine elle vers la fin. Le huitième roman, Tiamat’s Wrath, est censé être l’avant-dernier de la série. Il démarre quelque temps après Persepolis Rising. Sur Laconia, James Holden est retenu prisonnier de l’empire galactique de Winston Duarte, et des intrigues de palais déstabilisent le pouvoir en place ; ailleurs, Naomi, Bobbie et Alex résistent chacun à leur manière face à l’hégémonie militaire des Laconiens ; les portes spatiales deviennent de plus en plus instables et Amos est porté disparu. Si comme moi vous vous êtes attachés au fil des romans aux différents membres du Rocinante, dès la première ligne, Tiamat’s Wrath va vous briser le cœur et se révèlera au fil des pages une véritable montagne russe émotionnelle. Les deux écrivains derrière le pseudonyme James SA Corey sont passés par l’école Georges R.R. Martin (avec nettement plus de talent dans l’écriture elle-même à mon avis) et aucun personnage n’est à l’abri de la mort. Pour autant quand celle-ci survient, aussi douloureuse qu’elle soit à lire, elle est logique et n’enlève rien à l’intégrité des personnages. Tiamat’s Wrath n’est pas qu’un véhicule à émotions, c’est également la suite directe de Persepolis Rising : comment finir une guerre. Ou plutôt comment mener une guérilla face à un empire puissant, sans y perdre trop de plumes et sans laisser de vieilles rancœurs couver pour que le conflit renaisse plus tard ? Ici, les méthodes de Naomi et de Bobbie semblent s’opposer avant finalement de se rejoindre. Et si la guerre était menée sur deux fronts : entre humains d’un côté, mais également avec les entités ayant détruit les créateurs de la protomolécule ? Comment se battre contre des créatures dont on ne sait rien, capables de manipuler des systèmes solaires à leurs guises ? Comment survivre face à elles ? Si à la fin de Tiamat’s Wrath un nouveau statu quo est restauré, le roman ouvre la porte sur de nombreuses questions vis-à-vis de ces mystérieuses entités et toujours sur les pouvoirs de la protomolécule. Notons au passage comme les auteurs arrivent à raccrocher au récit principal, le thème évoqué dans leur nouvelle Strange Dogs avec un retour inattendu des personnages de celles-ci. Et je me demande vraiment si les auteurs pourront répondre à toutes ces questions en un seul roman. Et surtout quand aurons-nous la suite ?

Tiamat’s Wrath
de James SA Corey
Editions Orbit

Trois coracles cinglaient vers le couchant

Après Eschatôn, j’avoue que j’étais curieuse de voir à quoi allait ressembler le nouveau roman d’Alex Nikolavitch. Une chose est sure. Ou plutôt deux. Trois coracles cinglaient vers le couchant a un titre à rallonge difficile à oublier. Et surtout ce livre est à l’opposé du précédent. Là où le premier nous lançait dans un space opéra lovecraftien, celui-ci repart aux sources de la légende arthurienne et de la Grande-Bretagne. Et si pour vous les chevaliers de la Table Ronde ne sont qu’un souvenir lointain ravivé de temps en temps à coup de Kaamelott, Trois coracles cinglaient vers le couchant va vous dérouter. Déjà, parce que le héros de l’histoire n’est pas Arthur (mentionné sans être nommé en une ligne), mais son père Uther. Hormis un nom familier aux amateurs de la série d’Alexandre Astier, et Uther donc, vous n’y trouverez aucun nom connu. Même cette chère Excalibur change de nom et devient Calibourne (une variante du nom latinisé de l’épée au XIIe siècle), ce n’est d’ailleurs pas le seul élément à changer de nom, voire de genre…
Cette impression étrange entre familiarité et dépaysement totale persiste presque d’un bout à l’autre du roman, donnant au lecteur l’impression de se perdre dans les brumes d’Avalon (encore un endroit non nommé et pourtant bien présent). Ajoutez-y une alternance entre un Uther vieillissant dans un chapitre et un plus jeune au début de sa « conquête », défense de l’île et de son peuple, et vous revoilà encore plus perdu dans les méandres de la légende.
Et pourtant… Pourtant, comme souvent avec les textes d’Alex Nikolavitch, tout coule de source. Le récit en lui-même est limpide tant qu’on n’essaie pas de replacer sur carte mentale les différents lieux et personnages. L’île britannique en cette fin d’Empire romain n’a en effet que peu à voir avec la Grande-Bretagne que nous connaissons actuellement ni avec celle popularisée par la plupart des variations de la geste arthurienne. Oubliez donc ce que vous savez déjà et laissez-vous porter par les mots. Le récit se veut une fresque historique mâtinée de quelques détails la faisant entrer dans le domaine de la légende et de la fantasy. Suffisant pour qui aime se promener en Féérie sans pour autant apeurer qui préfère une aventure humaine solide. Souvent oublié de l’histoire ou présenté comme un bourrin plutôt rustre (merci John Boorman et Excalibur), l’Uther de Trois coracles cinglaient vers le couchant est touchant que ce soit dans sa naïveté de jeune homme livrant ses premières batailles à la place de son père, ou dans son amertume et sa lassitude d’homme mûr embarqué dans une dernière quête. Il n’en devient pas un héros à la Lancelot ou à la Perceval pour autant et conserve un côté ours et sanguinaire, mais il gagne dans ce roman en humanité.


Trois coracles cinglaient vers le couchant
d’Alex Nikolavitch
Éditions Les Moutons électriques

L’homme qui mit fin à l’histoire

Les récits courts se suivent et ne se ressemblent pas. Après la science-fiction joyeuse de Binti, avec L’homme qui mit fin à l’histoire, Ken Liu signe une histoire de voyage temporel glaçante.
Partant du postulat qu’il serait possible de revoir (à l’état de fantôme décorporé) n’importe quel événement du passé, Ken Liu raconte sur la forme d’un documentaire l’une des pires exactions du conflit sino-japonais : l’unité 731. Et s’interroge sur le rapport au passé des différents pays concernés : République populaire de Chine et Taiwan, Japon, mais également les États-Unis. Ce choix du documentaire avec un récit coupé sous forme d’interviews, de témoignage, de débats en commission sénatoriale ou en extraits de coupure de journaux donne un aspect clinique à
L’homme qui mit fin à l’histoire et aide à prendre un peu de recul. Et le fait d’avoir pris comme personnages principaux, un couple composé d’un sino-américain et d’une nippo-américaine solidaire l’un de l’autre jusqu’au bout apporte un certain équilibre au récit, tout en le terminant sur une note encore plus dramatique. En tant que grande lectrice de science-fiction et de voyages temporels en particulier, j’ai trouvé que le procédé mis au point par les personnages principaux, Ewan Wei et Akemi Kirino, assez intéressant. Et je me demande s’il est possible de le voir réutilisé dans un récit Ken Liu pour une autre période historique.
Pour son ton sobre, mais très humain, pour son approche très personnelle sur une période du passé peu connue en Occident et tout simplement pour son histoire qui vous prend aux tripes et ne vous lâche pas avant la dernière page, je ne peux que vous encourager à lire L’homme qui mit fin à l’histoire de Ken Liu.

L’homme qui mit fin à l’histoire
de Ken Liu
Traduction de Pierre-Paul Durastanti
Éditions Le Bélial’