Avis d’invité : Un gars et son chien à la fin du monde

Ce blog s’ouvre parfois à d’autres lecteurs. Aujourd’hui, c’est Nicolas dit Bakaniko, ayant un âge réel de 39 ans mais ressenti de 8 ans, qui vient nous parler d’un récit post-apocalyptique qui l’a touché. Laissons lui la parole…

Un gars et son chien à la fin du monde est un roman écrit par C.A. Fletcher, un auteur écossais. Ce roman post-apo a été publié en 2019 en anglais sous le titre A Boy and his Dog at the End of the World aux éditions Orbit. Il a été traduit en 2020 par les éditions J’ai lu dans la collection Nouveaux Millénaires.
Que dire d’abord ? Parlons de son titre. A Boy and his Dog at the End of the World Il peut paraître plat comme ça, mais il y avait comme une certaine résonance avec ma situation au moment où j’en ai entendu parlé. Je vis seul avec son chien au milieu d’une pandémie de COVID-19. Ce genre de résonance.
Pour la petite histoire, c’est une amie qui l’a trouvé dans un magasin de livres d’occasion et m’a demandé si le livre m’intéressait. J’ai dit banco ! Sans aller plus loin. Il faut parfois prendre des risques dans la vie.
Alors ça raconte quoi ? L’Humanité a subi la Castration, un phénomène inexpliqué qui rend les humains majoritairement infertiles. Près de 150 ans après le début de celle-ci, il resterait moins de 10 000 humains au monde. Autant vous dire que les infrastructures se sont cassées la gueule et que les gens sont passés en mode survie rapidement. Ils vivent maintenant en petites communautés. C’est le cas de Griz, qui vit avec sa famille sur une île au large de l’actuelle Écosse. Griz a deux chiens, un mâle et une femelle. La population de nos fidèles compagnons est aussi fortement réduite. Devenus rares alors que tellement précieux dans ce monde redevenu sauvage et hostile. L’histoire, telle que la raconte Griz dans le journal de ses péripéties, commence quand un inconnu s’enfuit avec sa chienne Jess. Griz part donc à sa poursuite avec Jip, son deuxième chien. Le journal relate les rencontres et les embûches de Griz dans un monde dévasté et vidé de sa population. Nous découvrons à travers ses yeux les restes de notre civilisation où se battent pour leur survie des communautés humaines éparses. Contrairement à Mad Max, l’humanité a appris à se passer du pétrole et de l’électricité. Comme tout bon récit post-apo, la vie est difficile et les rencontres souvent périlleuses. C’est dingue comme la disparition de la civilisation fait ressortir le mauvais côté des gens.
Le style de C.A. Fletcher est simple et on s’attache rapidement à Griz et Jip. Le rythme alterne temps forts et temps plus calmes. Les rebondissements s’enchaînent bien et suscitent l’envie de savoir ce qui se passe la page d’après, le chapitre d’après. Avec toujours cette question : est-ce que Griz va finalement récupérer son cabot ? Ne vous attendez pas à un récit épique à la Dune, Griz ne part pas à la conquête du monde connu, mais à la recherche de son chien. Toutefois, l’histoire nous tient en haleine et le récit contient des rebondissements pas piqués des hannetons. Si vous aimez le post-apo, les chiens, ou les trois, achetez ce livre. Volez-le à une famille de survivants, empruntez-le à la bibliothèque ou à un ami, mais lisez-le. Vous passerez un bon moment en compagnie de Griz et Jip.

Un gars et son chien à la fin du monde
de C.A. Fletcher
traduction de Pierre-Paul Durastanti
Éditions J’ai Lu

Quand la science explore l’histoire

Au croisement du monde criminel judiciaire et de l’anthropologie, il y a la médecine légale. C’est sous cet angle que Philippe Charlier, avec l’aide de David Alliot, balaie l’histoire de l’espèce humaine, du paléolithique à Louis XVIII. Principalement confiné à l’Europe, car s’appuyant sur les différents travaux de recherche et voyages menés par l’auteur, ce livre se découpe en quatre époques (Préhistoire, Antiquité, Moyen Âge, Renaissance et époque moderne) et une quarantaine de vignettes. Qu’il s’agisse d’examiner le dossier de patients célèbres comme Robespierre ou Jeanne d’Arc ou d’anonymes comme l’amputé de Buthiers-Boulancourt, chaque chapitre nous présente l’Histoire sous un jour différent. Vous y apprendrez comme la solidarité jouait envers les infirmes de l’époque préhistorique à la Renaissance, vous verrez comment on a déterminé comment sont mortes les favorites des rois, et identifié leurs restes ou encore comment authentifier le masque mortuaire de Robespierre. Les exemples sont nombreux et plus que variés. Et les morts anonymes comme la jeune Romaine souffrant de calculs sont tout aussi passionnants et presque plus touchants que les célébrités de l’histoire. Et l’étude du passé permet d’en réparer les erreurs (comme restituer aux bons descendants certaines reliques se trouvant dans des musées occidentaux) ou d’apprendre des éléments qui pourront servir dans des enquêtes modernes (sur la combustion des corps accidentelle ou criminelle par exemple).
Les textes sont truffés d’anecdotes variées (telle que comment déterminer le statut d’homme libre romain ou grec en regardant une statue nue) et les auteurs tiennent en haleine leur public. Le tout en insistant particulièrement sur le respect dû aux morts, patients du médecin légiste ou de l’anthropologue qui les étudie, que ceux-ci soient relativement récents ou bien plus vieux. Pour peu que vous vous intéressiez au passé, c’est un livre à vous procurer sans attendre.

Quand la science explore l’histoire
d
e Philippe Charlier et David Alliot
Éditions
Tallandier

Trois livres légers pour la plage

Parmi mes lectures de vacances, voici trois livres plus ou moins récents qui m’ont occupé le temps d’un séjour au bord de l’eau.

Des chrétiens et des Maures

Longue nouvelle de Daniel Pennac, ce récit nous entraîne une fois de plus au sein de la famille Malaussène (Au bonheur des ogres, La fée Carabine, etc.). Il se savoure plus si vous connaissez déjà Benjamin Malaussène et sa fratrie haute en couleur, mais peut s’apprécier également seul. Ici, il s’agit de retrouver le géniteur du dernier-né, le Petit. Et au terme d’une histoire rocambolesque mêlant gangsters, gastronomie et médecine, le récit tend un miroir littéraire à Jerome Charyn, romancier new-yorkais. Un régal qui se dévore le temps d’un bronzage.

Des chrétiens et des Maures
de
Daniel Pennac
Éditions
Folio

Blues pour Irontown

Changement de décor pour cette pseudo-enquête policière au cœur de la Lune. Avec Blues pour Irontown, John Varley revient dans son univers des Huit Mondes (Le canal Ophite, Gens de la Lune, Le système Valentine). Vous n’avez pas besoin d’avoir lu les autres livres pour comprendre celui-ci. Sachez juste que les Humains ont été éjectés de la Terre par des extra-terrestres. Sur Luna, Chris et son chien Sherlock travaillent comme détectives privés. Une mystérieuse cliente va les forcer à pénétrer dans le quartier le plus dangereux de la ville. Oscillant entre parodie de roman noir et cyberpunk, se voulant humoristique, Blues pour Irontown est un hommage un peu trop appuyé aux romans de Robert Heinlein. Vous raterez de nombreux clins d’œil si vous ne connaissez pas bien l’auteur, et au contraire l’action vous semblera bien trop prévisible si avez déjà lu un ou deux livres de lui. Seule l’alternance des chapitre entre le point de vue du maître et celui du chien apporte de l’originalité à un livre qui se lit très vite, mais s’oublie tout aussi vite.

Blues pour Irontown
de John Varley
traduction de Patrick Marcel
Éditions Folio

A Big Ship at the Edge of the Universe

Space opera léger, ce premier volet de la trilogie The Salvagers d’Alex White se distingue par l’intégration de la magie à un univers de SF plutôt technologique. Nous y suivons deux femmes (une pilote de course gâtée et m’as-tu-vu, et une vétérane devenue arnaqueuse) alors qu’elles vont se retrouver à devoir chasser un navire mythique tout en échappant à une cabale meurtrière surpuissante. L’ensemble des personnages est plutôt attachant et l’intégration de la magie à la technologie ne manque pas de piment. La quête reste en revanche très classique. L’histoire ravira les fans de Star Wars et Firefly ou les personnes cherchant à s’évader quelques heures.

A Big Ship at the Edge of the Universe
d’Alex White
Editions Orbit

Perdido Street Station

Si vous flânez habituellement sur les pages de ce site, vous savez que j’ai une tendresse particulière pour l’écriture de China Miéville. Et au cœur de l’été, l’envie me prit de relire l’œuvre par laquelle je l’ai rencontré : Perdido Street Station. Ce roman est le premier de sa trilogie se déroulant à Bas-Lag et fut couvert de prix lors de sa sortie. Et ? La magie a de nouveau opéré. Une fois de plus, je me suis plongée avec délice dans la Nouvelle-Crobuzon et ses habitants divers et variés. Si vous ne connaissez pas du tout l’œuvre du romancier, ce livre — divisé en deux tomes dans la version française — est un endroit particulièrement riche où commencer.
Nous sommes à La Nouvelle-Crobuzon, cité cosmopolite dominée par la gare de Perdido (qui donne son nom au livre). Dans
la moiteur de l’été, nous y découvrons un couple trans-espèce : Isaac Dan der Grimnebulin, savant fou humain vivant en marge de la fac, et Lin, crachartiste khépri (regardez la couverture du tome 2 pour vous faire une idée de son apparence). Tous deux vont se trouver mêlés à une sombre affaire de trafic de drogue et à une épidémie de cauchemar qui s’abat sur la ville et laisse les victimes physiquement vivantes, mais ayant perdu leurs consciences.
Au fur et à mesure de l’histoire, Perdido Street Station vous fera découvrir l’ensemble de La Nouvelle-Crobuzon avec ses quartiers aux noms évocateurs : Chiure, Bercaille, Crachâtre, Le Marais-aux-Blaireaux, Le Palus-du-Chien, La Serre… Non seulement China Miéville s’est ingénié à la peupler d’une foultitude de races étranges (cactus humanoïde, garuda à tête de rapace, mainmises parasites allant par paire une dextrière et une senestre), mais é
galement d’un tissu social, économique et politique très dense et très riche. La science, propre au monde de Bas-Lag pourrait s’apparenter à certains talents magiques ou parapsychiques, mais elle a ses règles propres et donc ses limitations. Elle se mêle également étroitement à la vie sociale et politique de la ville notamment avec la bio-thaumaturgie et les ReCréations que celle-ci permet et leurs conséquences judiciaires et sur le marché de l’emploi. Et non seulement, China Miéville dévoile couche après couche, personnage par personnage, page après page, un monde fascinant, mais il n’en oublie pas de raconter une histoire qui happe son lecteur ou sa lectrice et l’entraîne jusqu’à la dernière page. Attention toutefois, l’auteur n’est pas amateur des happy ends. Traverser des événements aussi impressionnants et épiques ne sera pas sans traces pour ses protagonistes et tous n’obtiendront pas forcément l’issue espérée. Le voyage les aura changés et pour certains grandis. Et pour qui le lit ? Perdido Street Station est un récit riche, foisonnant et passionnant. À condition d’accepter de se perdre dans l’univers de Bas-Lag et de se laisser surprendre par votre guide China Miéville.

Perdido Street Station
de
China Miéville
traduction de
Nathalie Mège
Éditions
Pocket

Mort dans le jardin de la lune

Acheté sur un coup de tête en raison de sa couverture, Mort dans le jardin de la lune est pourtant une suite. Il s’agit du deuxième volume des mémoires de Pierre Le Noir, membre de la Brigade nocturne de Paris. Heureusement pour moi, même s’il semble se dérouler quelques heures à peine après la fin de Quartorze crocs, le roman de Martín Solares peut se lire indépendamment.
Après l’affaire précédente, Pierre Le noir pensait profiter d’un peu de repos en galante compagnie. Il apprend alors l’assassinat de son collègue Le Rouge (c’est le côté Reservoir Dogs du livre, chaque membre de la brigade a sa couleur) et va devoir en retrouver le meurtrier tout en échappant à un monstre à ses trousses.
Mort dans le jardin de la lune pourrait n’être qu’un roman policier historique de plus (ayant pour cadre Paris et la France de 1927), s’il ne mélangeait pas nombres d’éléments surréalistes au récit. La Brigade nocturne enquête en effet sur des crimes « insolubles », car impliquant des individus particuliers. Fantômes, garous, vampire, gargouilles, dragon, magicienne, mais également statues parlantes et écrivains populaires français d’époques révolues vont se mêler de l’enquête. Celle-ci prendra vite l’aspect d’un conte initiatique à rebondissements alors que Pierre Le Noir, avançant à tâtons entre les différentes règles des « nocturnes » et la malédiction qui le frappe, va découvrir peu à peu les dessous de sa ville, mais aussi de la brigade qui l’emploie.
Au départ assez décousu à la manière des artistes surréalistes et dadaïstes qui y sont des personnages secondaires, le récit de Martín Solares se fait vite captivant. Sautant sans arrêt d’une action à l’autre, il ne cesse de surprendre son lectorat et de l’émerveiller par les différentes associations et clins d’oeil qui en parsèment les pages. Sans toutefois le lasser de tant de frénésie, car le texte est heureusement assez court.


Mort dans le jardin de la lune
de
Martín Solares
traduction de Christilla Vasserot
Éditions
Christian Bourgois

Avant 7 jours

Quand une autrice aussi fan de films d’horreur que moi écrit un roman reprenant nombre des classiques du genre, et y mêle des mythes celtes, je ne pouvais que me pencher sur l’ouvrage en question. Celui-ci, Avant 7 jours est donc le dernier livre de Nelly Chadour. Il vous propose un huis clos sur Unscilly, une petite île au large de l’Irlande. Là, la communauté qui s’y trouve se limite strictement à 999 membres (nourrissons et vieillards compris). Tout changement dans le nombre des habitants doit être rectifié par l’éviction ou l’ajout de nouveaux habitants en provenance « des grandes iles » dans un délai de sept jours sous peine d’une catastrophe… Laquelle ? Pour Siofra, Agnès, et les autres ados coincés sur l’île, le mystère reste entier. Cette catastrophe et les autres rituels que les adultes leur imposent comme passer la nuit de la Samain enfermés tous ensemble dans le gymnase, ne leur seront expliqués qu’à leur majorité, mais ils seront alors coincés sur l’île et forcés de prendre la relève de leurs parents. Quand la fille du Fossoyeur revient sur l’île, les forces en présence vont être déséquilibrées et les ados devront passer outre les mensonges et omissions des adultes pour garantir leurs propres survies.
Croisement improbable entre The Demon-Bear Saga de Chris Claremont et Bill Sienkiewicz et de n’importe quel film d’horreur mettant en scène une communauté religieuse refermée sur elle-même (comme Midsommar, Apostle ou The Wicker Man), Avant 7 jours est un pur livre fantastique. Raconté principalement du point de vue de Siofra, adolescente extrêmement émotive de 16 ans et souffre-douleur des autres gamins de l’île en raison — croit-elle — de son hypersensibilité, Avant 7 jours nous dévoile peu à peu les éléments surnaturels de l’île, jusqu’au crescendo final. Et à l’épilogue qui rebat les cartes et renverse finalement les points de vue sur le rôle des uns et des autres dans l’histoire. En « final girl », Siofra semble un choix totalement improbable au début du livre avec ses phobies et ses crises de larmes. Pourtant, au fil des pages (comme dans un bon film d’horreur), elle s’affirme. Et même si elle commet des erreurs et en découvre plus que prévu sur l’île, ses habitants et son propre passé, elle sera l’un des atouts majeurs pour la survie et l’élimination des monstres… J’avoue, j’ai eu du mal à m’attacher à elle au départ, lui préférant la punkette de service, Jodie. Mais à peu près à mi-parcours, l’intérêt pour les deux protagonistes s’est inversé. Et le livre s’est lu d’une traite, jusqu’à la dernière page. Qui, comme toute bonne œuvre d’horreur, laisse la porte ouverte à une suite…

Avant 7 jours
de
Nelly Chadour
Éditions
Les Moutons électriques

Toi, l’immortel

Premier roman de Roger Zelazny, Toi, l’immortel a remporté un Hugo ex æquo avec Dune de Frank Herbert. Impressionnant pour un début non ? Et pourtant, Toi, l’immortel n’est pas exempt de défauts avec notamment une intrigue finalement assez décousue où les éléments clés se passent en coulisse ou dans les dialogues et non dans les nombreuses scènes d’action. Fouillis et dense, ce n’est pas le roman par lequel aborder l’œuvre de Roger Zelazny, même s’il en contient de nombreux germes…
Après la guerre des Trois Jours, la Terre a été dévastée par les différentes explosions atomiques. Des différents Lieux chauds sont nés des monstres et des mutants. La plupart des habitants de la planète ont fui dans l’espace et migré chez les « Peaux-Bleues », une race ancienne née près de Vega. La Terre, meurtrie, est devenue un musée et un lieu de tourisme pour les Vegans. L’un d’entre eux va faire appel au narrateur, Conrad Nomikos, pour lui servir de guide et de garde du corps. Ils vont donc se lancer dans un voyage dans l’Égypte et la Grèce où les retombées atomiques ont redonné naissance aux monstres des légendes…
Reprenant la trame des odyssées antiques, mais résolument ancré dans la science-fiction, Toi, l’immortel mélange mythologie grecque, littérature classique et considérations sur le nucléaire, les effets de la colonisation même « bénévole », et la façon dont on peut terminer une guerre. Même si un indice nous est donné dès la première phrase, « tu es un kallikanzaros », la nature même de Conrad n’est pas clairement définie : simple mutant, demi-dieu ou divinité ayant perdu la mémoire durant les Trois Jours ? Les trois hypothèses se tiennent et d’une lecture à l’autre, l’avis peut changer. S’il n’est clairement pas mon récit favori de Roger, ce roman annonce le reste de son œuvre. Conrad y est un proto Corwin, et les mythes grecs
revisités préfigurent ce que l’auteur fera des différentes mythologies : égyptienne, indienne, navajo, geste arthurienne, etc. Une fois de plus, le narrateur est un surhomme qui se débat avec les problèmes liés à sa nature et à son inadéquation avec son environnement. J’en conseille la lecture à ceux qui veulent tout lire de Roger Zelazny, mais ce n’est certainement pas le livre qui donnera envie de découvrir le reste de son œuvre. Il aurait même tendance à rebuter les nouveaux lecteurs.

Toi, l’immortel
de
Roger Zelazny
Traduction de Mimi Perrin

Éditions
Présence du futur

Prayer

De Philip Kerr, je ne connaissais que sa série mettant en scène Bernie Gunther, l’inspecteur de police berlinois. Pourtant l’auteur écossais s’est essayé à bien des genres. Avec Prayer (paru en France sous le nom de Pénitence), il propose un thriller ésotérique au cœur des États-Unis, traumatisés par le 11 septembre et marqués par les différentes fractures autour des croyances au sein même de la population.
Ayant quitté adolescent son Écosse natale, Gil Martins a depuis intégré le FBI. Par amour pour sa femme Ruth, il a rejeté sa foi catholique pour le protestantisme évangélique que celle-ci pratique. Mais après des années de vie commune et autant à traquer la lie de l’humanité, il a tout simplement perdu la foi et penche de plus en plus pour un athéisme militant. En vivant au plein cœur du Texas à Houston, ce n’est pas forcément une bonne idée. D’autant que différents meurtres à connotations religieuses se produisent. Et si l’explication de ces crimes n’était pas humaine ?
Avec Prayer, Philip Kerr livre deux romans en un, et la liaison de l’un à l’autre n’est pas forcément évidente. La première partie suit Gil dans ses différentes enquêtes et dans la fin de son couple, jusqu’à ce qu’il comprenne que son athéisme est peut-être erroné, et que le monde est plus vaste que la simple logique. La seconde partie est sa lutte contre l’ennemi surnaturel et ses revirements intérieurs, jusqu’à une fin en demi-teinte et particulièrement pessimiste. Que vous soyez croyant prosélyte ou athée militant, Prayer a de quoi vous fâcher. Philip Kerr présente en effet les uns comme les autres sous un jour particulièrement peu reluisant, hormis peut-être Helen Caruso, la coéquipière de Gil. Si vous êtes en revanche indifférent à la religion, ou capable de séparer vos croyances personnelles et vos loisirs ; ce roman, bien que déséquilibré entre les deux parties et avec quelques longueurs par endroit ou des raccourcis étranges par d’autres, se lit tout seul et, sans être le meilleur de cet auteur, reste parfait comme compagnon polar pour la plage. Mais sur le fond, le post-apocalyptiques Les Somnambules de Chuck Wendig m’ a plus convaincue avec une thématique similaire.

Prayer
de
Philip Kerr
Éditions
Querçus

Les Agents de Dreamland

Que se passe-t-il si vous mélangez X-Files, mythologie des Grands Anciens telle qu’imaginée par Howard P. Lovecraft et voyage temporel ? L’une des réponses possibles pourrait être Les Agents de Dreamland, et son récit halluciné éclaté en plusieurs parties. D’un côté, nous suivons le Signaleur, un agent fédéral qui pourrait être le frère désabusé de l’Homme à la cigarette de la série créée par Chris Carter ou de ce vieux Dudley Smith cher à James Ellroy. Quelque part dans un coin désertique du sud-ouest des États-Unis, il doit échanger des informations sur une récente tuerie liée à un mouvement sectaire avec une homologue britannique qui le terrifie. De l’autre, nous suivons Chloé, ex-droguée californienne récupérée par le gourou de la secte et, on le comprendra vite, responsable du massacre. Mêlée à ceci, la disparition puis réapparition mystérieuse de la sonde New Horizons et un futur apocalyptique où des créatures insectoïdes ont asservi l’Humanité. Quel est le lien entre tous ces éléments, c’est ce que les histoires croisées de Les Agents de Dreamland veulent reconstituer.
Sauf qu’à trop vouloir bien faire, le lecteur s’y perd. En effet, ce court roman semble plus être une première partie d’une œuvre plus longue en devenir qu’un récit complet en soi. Qui sont les envahisseurs ? Comment passons-nous de la situation actuelle au futur apocalyptique visité par l’une des protagonistes ? Qu’est-ce que le Dreamland au juste ? Autant de questions qui resteront sans réponse. Et pourtant, malgré ce goût d’inachevé, Les Agents de Dreamland offre un prisme différent à la mythologie lovecraftienne, avec l’utilisation de monstres moins visibles que Cthulhu, Nyarlathotep ou les Shoggoths. Elle y mêle cette atmosphère propre aux conspirations gouvernementales qui firent les beaux jours des séries TV et certains films des années 90. Avec une certaine langueur dans l’écriture, magnifiquement restituée par la traductrice, évoquant Bagdad Café et sa bande originale sirupeuse.

Les Agents de Dreamland
de
Caitlin R. Kiernan
Traduction de Mélanie Fazi
Éditions Le Belial’

(critique initialement parue dans Bifrost n°99)

À moi seul bien des personnages

« Ne me fourrez pas dans une catégorie avant même de me connaître ! » Décidément, John Irving ne cesse de me ravir et de me redonner foi en l’humanité. Si À moi seul bien des personnages est bien plus récent que Le Monde selon Garp, ce roman est tout aussi étonnant et bien parti pour être régulièrement relu et prêté. Son narrateur, William Francis Dean Abbott dit Billy, nous parle de ses erreurs d’aiguillage, de ses béguins plus ou moins avouables, et de son adolescence dans une petite ville du Vermont puis de sa vie adulte. Classique non ? Tout à fait, sauf que Billy aime les femmes (celles avec un vagin et celles avec un pénis) et les hommes, sans modération et sans monogamie. Sauf que Billy est né en 1942 (tiens comme l’auteur) des amours éphémères de sa mère et d’un homme bien plus jeune qu’elle qui prendra le large quand il fut surpris à embrasser « une autre personne ». Et que dans sa famille d’acteurs de théâtre amateurs, si les frontières du genre sont floues depuis au moins deux générations avant sa naissance, les non-dits et les jugements de valeur des « femmes Winthrop » règnent en maître. De son adolescence à l’aube de ses soixante-dix ans, Billy nous raconte ses amours et ses amitiés, et la façon dont le fait de grandir dans une petite ville puis dans un internat de garçon lui donnera pour toujours une farouche « intolérance à l’intolérance ». Il y raconte également l’évolution des différentes communautés qui ne sont pas encore LGBTQ(IA) tout au long d’une bonne partie du XXe siècle : de la période où cela se vivait plus ou moins caché dans la Nouvelle-Angleterre puritaine aux premiers États légalisant le mariage homosexuel en passant par la frénésie des années 60 et 70 vite suivies par l’apparition du SIDA et l’horreur des premiers morts de cette maladie. Notamment le personnage magnifique de Miss Frost, bibliothécaire trans de la ville après avoir été dans les années capitaine de l’équipe de lutte du pensionnat de garçons, est l’un des parcours les plus intéressants du livre. Comme souvent chez John Irving, même les antagonistes sont traités avec humanité et compassion. Si Billy, le protagoniste (et par extension l’auteur), ne s’embarrasse pas des termes corrects du XXIe siècle, car ceux-ci n’existaient pas à l’époque des faits ; le récit fait preuve d’un respect et d’un amour égal pour l’ensemble des personnages, même s’il les plonge souvent dans des situations grotesques ou cocasses (le coup de foudre suite à la lecture de Madame Bovary dans les toilettes d’un bateau de guerre en pleine tempête est épique). Que vous soyez homo, bi, hétéro ou rien de tout cela, cis ou trans, faites vous du bien et lisez ce livre. Vous en ressortirez apaisé, le sourire aux lèvres.

À moi seul bien des personnages
d
e John Irving
Traduction de Josée Kamoun et Olivier Greno

Éditions
Points