Entre roman et novella

La catégorie « novella » est une catégorie qui n’existe quasiment pas en littérature francophone, mais qui occupe une place importante dans la littérature de l’imaginaire hors de la France. Comprenant des textes situés entre 17 400 mots et 40 000 mots, elle est trop longue pour être une simple nouvelle et trop courte pour être un roman à part entière.
En voici deux récentes, relevant de la science-fiction, la première vendue comme un roman car française, et la seconde comme une novella car britannique.

After®
Un village dans la savane où un millier d’humains vivent — éternellement ? — en suivant le Dogme qui met en avant la tempérance en toute chose et une égalité stricte entre les gens. Dans cette société, la curiosité et tout ce qui s’écarte de la tradition sont mal vus. Deux personnes, Paule et Cami, ayant du mal à suivre le Dogme sont envoyés en exploration dans l’inconnu. Et vont en apprendre plus sur le passé, et sur le monde d’avant la catastrophe.
After®
d’Auriane Velten est un texte qui vaut surtout par son effet de surprise et ses différentes révélations qui, à vrai dire une fois passée la première, deviennent assez prévisibles pour qui sait relever les différents indices semés. Ainsi, le choix particulier des pronoms ne correspond pas à une quelconque réflexion sur le genre comme peut le faire Ada Palmer ou une volonté de prôner une forme d’écriture inclusive qui donnerait une poussée d’urticaire à tous les membres de l’Académie française, mais bien à l’état de Cami, Paule et les autres. Pour le reste, nous sommes dans un récit post-apocalyptique oscillant entre utopie et dystopie, et au final opposant une fois de plus la technologie à l’épanouissement humain. Intéressant et astucieux, il laisse néanmoins un arrière-goût de réchauffé.

After®
d’Auriane Velten
Éditions Mnémos

The Undefeated
Une protagoniste d’un âge certain et journaliste ? Du space opera ? Sur le papier, The Undefeated avait tout pour me plaire. Mais si au final, j’ai aimé la novella d’Una McCormack, ce n’était pas pour les raisons espérées. L’histoire met en scène Monica, une ancienne journaliste qui a bâti son succès sur ses reportages « sur la ligne de front », à savoir les planètes indépendantes tombant peu à peu dans l’escarcelle du Commonwealth. Retraitée, alors qu’une nouvelle guerre se déclare, elle part vers sa planète d’origine avec Gail, son jenjer, pour unique compagnon.
Au fil de ses péripéties et en remontant vers son passé, l’origine de cette guerre va apparaître. Une guerre que l’humanité à laquelle appartient Monica ne peut gagner, et dont pourtant elle est responsable.
Malgré ce résumé, The Undefeated n’est pas un récit guerrier empli de bruit et de fureur. C’est au contraire à travers
les souvenirs d’une femme ayant toujours menée une vie aisée choyée par ses jenjers prêts à répondre à ses moindres demandes que nous voyageons. The Undefeated est l’histoire d’une révélation pour Monica, qui se targuait pourtant d’avoir un sens de l’observation particulièrement affiné. L’ennemi le plus implacable est souvent celui qui est si proche de vous que vous ne le voyez plus. Pour le lecteur extérieur, il est assez facile de comprendre qui est l’ennemi. Mais c’est tout le chemin de Monica vers cette réalisation qui fait la saveur du récit.

The Undefeated
d’Una McCormack
Éditions Tor

MADI: once upon a time in the future

Vous aimez les histoires cyberpunk bien ficelées ? Vous aimez les comics débordant d’action sans super-héros ? Vous souhaitez soutenir des créateurs indépendants ? Voici trois bonnes raisons pour vous pencher sur MADI : once upon a time in the future, co-écrit par Duncan Jones et Alex de Campi.
Même s’il peut se lire de manière indépendante, sachez que MADI fait partie du « Moonverse », l’univers cyberpunk créé par Duncan Jones et comptant déjà deux films (Moon sorti en 2009 et Mute disponible lui depuis 2018 sur Netflix). Chaque itération raconte une histoire indépendante et s’inspire d’un univers visuel qui lui est propre : aux années 60 kubrickiennes de Moon et à la fin des années 70/début des années 80 de Mute, MADI semble directement inspiré
des films d’actions de la fin des années 80 et des années 90. En gardant le meilleur de ceux-ci.
Que raconte MADI ? Ce gros pavé de 260 pages narre les aventures de Madison Preston, une vétérante de l’unité des opérations spéciales
Liberty criblée de dettes. Ne faisant plus partie de l’armée, elle est toujours à la recherche d’argent pour entretenir les innovations technologiques dont son corps est truffé. Devenue mercenaire, au cours d’une mission qui tournera mal elle se retrouvera en fuite avec un enfant, innovation technologique que toutes les corporations s’arrachent. Ne sachant qui est un allié, qui est un ennemi, elle va devoir trouver un refuge sûr pour l’enfant et l’y mener à bon port. De Londres à New York en passant par Shanghai ou le grand canyon son parcours sera largement mouvementé.
Si la fusion entre les deux scénaristes est si forte qu’il est difficile de déterminer quelle part revient à Duncan Jones, quelle part à Alex de Campi, ce n’est pas le cas du dessin. Pas moins de vingt-neuf artistes mettent en image cette histoire, chacun avec sa patte et sa perception de l’histoire. Pour autant ces changements incessants de style ne sont pas gratuits, ils correspondent à des passages de l’histoire : quand Madi est en mode bersek, les pages sont volontairement sombres et presque « sales » par exemple. Ce qui obligera le lecteur à lire une première fois l’histoire d’une traite pour en connaître tous les rebondissements (certains prévisibles, d’autres beaucoup moins), puis à la reparcourir plus lentement pour en savourer tous les détails. Mais ce sera un plaisir.

MADI: once upon au time in the future
Scénario de Duncan Jones et Alex de Campi
Illustrations de Dylan Teague, Glenn Fabry, Adam Brown, Duncan Fregedo, Jacob Philips, LRNZ, Ed Ocaña, Ra
úl Arnáiz, André Araújo, Chris O’Halloran, Simon Bisley, Rosemary Valero – O’Connell, Kelly Fitzpatrick, Tonci Zonjic, Skylar Patridge, Marissa Louise, Pia Guerra, Matt Wilson, James Stokoe, R. M. Guéra, Guilia Brusco, Chris Weston, Sergey Nazarov, Rufus Dayglo, Sofie Dodgson, Annie Wu, David Lopez, Nayoung Kim, Christian Ward
Éditions
Z2 Comics

Les tambours du Dieu noir

P. Djèlí Clark est la nouvelle étoile montante de la mouvance steampunk aux USA. Après avoir été nommé aux Hugo 2020 pour sa nouvelle, The Haunting of Tram Car 015, il revient avec une actualité chargée en ce printemps 2021. Son éditeur français, L’Atalante a rassemblé dans un court recueil, Les tambours du Dieu noir, deux textes très différents de l’auteur.
Le premier, qui donne aussi son titre à l’ouvrage, se déroule à La Nouvelle-Orléans en 1880. Dans cet univers où les dieux africains sont bien réels et actifs, Haïti a été libéré de l’emprise napoléonienne par une mystérieuse invention
qui a complètement détraqué le temps dans toutes les Caraïbes. La Nouvelle-Orléans est une ville libre au milieu d’une Amérique du Nord complètement fractionnée où la Guerre de Sécession fait rage. Quand LaVrille, gamine des rues de La Nouvelle-Orléans, entend que les Confédérés veulent s’emparer de cette arme, les Tambours du Dieu Noir, elle va s’allier à une pirate des airs pour l’en empêcher. Très distrayant, et faisant la part belle au vaudou et aux croyances yoruba importées d’Afrique par les esclaves, ce texte offre le temps d’une aventure picaresque, un aperçu d’une Amérique où magie et technologie avancée se mêlent. Attention, la traductrice a restitué le parler des différents créoles (celui de La Nouvelle-Orléans et celui des Iles Libres) et il vous faudra prononcer dans un premier temps les mots pour les comprendre (« mwen » pour « moi » par exemple). Mais ce choix facilite également l’immersion et l’évasion du lecteur.
J’avais déjà lu en VO, L’Étrange Affaire du djinn du Caire, mais la voici traduite pour compléter ce livre. Elle se situe dans le même univers que The Haunting of Tram Car 015 (lui aussi disponible en français chez le même éditeur), mais présente l’enquêtrice vedette du ministère de l’Alchimie, des Enchantements et des Entités surnaturelles, Fatma el-Sha’arawi, enquêtant sur la mort d’un djinn. Au fil de son enquête, elle découvrira une machination aux relents lovecraftiens et se livrera à une course contre le montre pour sauver la ville et peut-être le monde. On y retrouve le Caire du début du XXe siècle cher à l’auteur avec sa multitude de peuples et de talents magiques, et on y suit une enquête somme toute classique, qui a le mérite de poser les bases d’un univers fascinant.
P. Djèlí Clark revient régulièrement dans cet univers, comme avec The Angel of Khan el-Khalili, republié récemment sur Tor.com, avec la rencontre dans le souk du Caire entre un ange et une jeune ouvrière en quête de rédemption. Si l’aventure n’est pas au cœur de cette nouvelle racontée à la deuxième personne, son côté social et la façon dont elle dépeint les rapports entre créatures surnaturelles et cairotes des couches populaires dans son univers sont fascinants. L’auteur sort d’ailleurs ce mois-ci son premier roman,
Master of Djinn, dont vous entendrez surement parler sur ce blog.

Les tambours du Dieu noir
de
P. Djèlí Clark
Traduction de
Mathilde Montier
Éditions
L’Atalante

Demain et le jour d’après

Dans la série des livres qui donnent envie de relire d’autres livres, je demande Demain et le jour d’après de Tom Sweterlitsch. Second roman paru en français de l’auteur, mais écrit avant Terminus, ce livre est un thriller cyberpunk particulièrement noir dépeignant une vision des États-Unis traumatisés par l’explosion d’une bombe nucléaire sur son sol, qui a rasé la ville de Pittsburgh.
Dix ans après,
celle-ci n’existe plus que dans l’Archive : une simulation informatique effectuée à partir de toutes les traces laissées par ses habitants, leurs neurospams et les différentes caméras présentes dans la ville. Les survivants éplorés visitent l’Archive pour revivre leurs souvenirs.
John Dominic Blaxton, lui, s’y immerge quotidiennement pour deux raisons : l’une pour faire son travail d’enquêteur pour les a
ssurances et l’autre pour retrouver jour après jour sa femme, morte dans l’explosion. Jusqu’au jour où il tombe sur l’affaire de trop, et se retrouve au cœur d’une machination mélangeant politique, perversion meurtrière et grand capitalisme.
Les États-Unis dépeints par Tom
Sweterlitsch sont particulièrement glauques. La devise non officielle se résume à « Achetez américain !! Baisez américain !! Vendez américain !! ». Avec le neurospam directement implanté sur la boîte crânienne de la plupart des adultes, ceux-ci sont exposés en permanence au pire de la publicité et des tréfonds du Web : propagande pour les drogues et le sexe tarifé sous toutes ses formes directement sur la rétine, classement télévisé en temps réel des meilleurs suicides et des plus belles victimes de féminicides avec mise en avant des aspects les plus privés de leurs passés, retour des exécutions publiques télévisées en guise de lancement de la Fashion Week, etc. Il faut avoir le cœur bien accroché pour lire Demain et le jour d’après. Tout comme il faut l’avoir pour lire Le Quatuor de Los Angeles, d’un certain James Ellroy.
Et le protagoniste de Demain et le jour d’après aurait pu être un personnage d’Ellroy. Comme eux, il est dépressif (et plus exactement souffrant d’un syndrome de stress post-traumatique) qu’il soigne à coup de drogue
s et d’activité compulsive (ses séjours dans l’Archive) ; comme eux, il est obsédé par des femmes mortes qu’il tente de sauver ou de réhabiliter alors même que son univers se détériore. Comme Le Dahlia noir, Demain et le jour d’après est un thriller parlant du deuil, de l’absence, de la culpabilité du survivant et d’un monde en pleine déliquescence. Sauf que nous sommes ici dans un futur possible, où la déconnexion n’existe quasiment plus et où tout se joue sous le regard avide de tous. Attention néanmoins, Demain et le jour d’après est un premier roman, et il n’est pas exempt de défauts. Contrairement à Terminus, le démarrage est lent et il y a quelques longueurs. Toutefois, au final, il vous happe et vous ne le lâchez plus jusqu’à la dernière ligne.

Demain et le jour d’après
de
Tom Sweterlitsch
Traduction de Michel Pagel

Éditions
Albin Michel

The MurderBot Diaries – Fugitive Telemetry

MurderBot est de retour. Et dans cette novella, sa créatrice Martha Wells le plonge dans une intrigue digne des séries télévisées que l’androïde aime tant. Fugitive Telemetry se situe entre la dernière des quatre novellas, Exit Strategy, et son roman, Network Effect.
MurderBot
a ramené ses clients à bon port et se retrouve pour la première fois libre de ses mouvements. Et tombe sur un corps mort, qui n’est pas de son fait. Et voici, un synthétique de sécurité qui va devoir jouer les détectives pour retrouver le coupable et assurer les humains (augmentés ou non) que leurs vies n’est pas en danger par sa faute. Dialogue et quiproquo entre partenaires d’un jour qui se détestent avant de s’apprécier, savant mélange entre déductions, scènes d’action à la Mission Impossible ou l’Arme fatale dans l’espace et moments plus légers, Fugitive Telemetry s’empare de tous les clichés des films d’action et des séries policières pour les intégrer dans un cadre spatial et montrer les difficultés d’intégration de notre MurderBot sarcastique et dépressif favori qui cherche toujours sa place entre vie organique et robots. Et la résolution de l’affaire criminelle et ses différentes ramifications vont également une fois de plus le forcer à réévaluer ses positions. L’enquête est comme dans All Systems Red au cœur du sujet, mais ici MurderBot ne peut se reposer que sur ses cellules grises et devra composer avec des individus et des systèmes qui lui sont totalement étrangers.
Formellement, en renouant avec un format plus court, Martha Wells gagne en efficacité sur les MurderBot Diaries. Contrairement à Network Effect, elle ne permet pas de temps à rée
xpliquer ce qu’est MurderBot et quelles sont ses capacités. Du coup, qui n’a pas lu les premières histoires manquera peut-être un peu de contexte pour comprendre les relations entre MurderBot et les personnages venus de Preservation, mais cela n’empêchera pas d’apprécier cette histoire. Et les habitués des saillies de MurderBot retrouveront avec plaisir une SecUnit bougonne et finalement plus aimable qu’elle ne veut le croire elle-même. Si vous ne lisez pas en anglais, patience, L’Atalante a déjà prévu une traduction en français.

Fugitive Telemetry
de
Martha Wells
Éditions
Tor

Les Somnambules

Rien de tel qu’être en pleine pandémie dont personne ne voit la fin pour se plonger dans une histoire de pandémie. Après Station Eleven qui m’avait surprise, j’ai attaqué Les Somnambules de Chuck Wendig en pensant savoir à quoi m’attendre…
Et c’est… raté. Contrairement à ce que laisse penser le premier quart du livre, les somnambules du titre ne sont pas les vrais malades de l’histoire, mais un embryon de solution…
Tout commence un matin de juin quand au fin fond de la campagne de Pennsylvanie, Nessie, 14 ans, se met à marcher droit devant elle sans s’arrêter ni pour manger, ni pour boire, ni pour dormir. Elle est peu à peu rejointe par des gens venus de tous les horizons de la société états-unienne. Si on les empêche d’avancer, ils explosent. Est-ce une nouvelle maladie ? Alors que le CDC (Center for Disease Control and prevention, agence fédérale pour le contrôle des maladies) entre en action, dans un pays à quelques semaines des élections présidentielles, les tensions s’accroissent. Toute ressemblance avec certaines élections présidentielles récentes aux USA étant parfaitement voulue par l’auteur. À coup de désinformation, de propagande et de montée des extrémismes, la situation se tend jusqu’à ce que la catastrophe soit inéluctable.
Avec Les Somnambules, Chuck Wendig écrit dans un roman choral, le portrait d’une Amérique qui s’effondre sous les coups de la (ou les) maladie(s), mais plus encore sous ceux de la peur, des idéologies butées et des tensions raciales qui la parcourent. Si vous vous attendez à avoir une vue globale de la pandémie, passez votre chemin. À part quelques brèves mentions du fait que les USA sont coupés du monde extérieur, et des souvenirs d’expéditions en Afrique des médecins, nous n’en saurons rien de plus. Ce qui est finalement assez logique vu la situation.
L’écriture de Chuck Wendig n’est pas exempte de défauts : les deux pères de l’histoire sont des exemples parfaits de lâcheté et d’indifférence à leurs progénitures, et si la couleur de peau est une composante importante des relations intrapersonnelles, je ne suis pas sûre que rappeler qu’un tel est noir ou une telle Latina quand ils sont représentés seuls chez eux soit d’un grand intérêt, surtout quand la précision a déjà été apportée quelques pages plus haut. La fin à la Cortana m’a également laissé perplexe. Mais il a produit avec ce livre un pavé qui peut se voir comme une actualisation du Fléau de Stephen King pour le 21siècle actuel, qui se lit d’une traite. Les Somnambules laisse néanmoins un goût amer en bouche en constatant que certains travers, certaines personnalités détestables du livre ont quitté le domaine de la fiction et traversé l’Atlantique pour s’installer dans notre vie quotidienne. Avec les mêmes conséquences effroyables ?

Les Somnanbules
de Chuck Wendig
traduction de Paul Simon Bouffartigue
Éditions Sonatine

Avis d’invité : Le dévouement du suspect X

Ce blog s’ouvre parfois à de nouvelles plumes. Aujourd’hui, nous accueillons Jean-Yves, plus amateur habituellement d’imaginaire et grand amoureux du format poche qui vient ici nous parler d’un coup de cœur en polar… En attendant d’avoir un jour son propre blog, laissons lui la parole pour nous parler d’un policier écrit par Keigo Higashino, l’auteur de Un café maison et Les Miracles du bazar Namiya.

Je lis très rarement du polar, mais après mon coup de cœur pour Les Miracles du bazar Namiya, j’avais envie de prolonger ma découverte de Keigo Higashino, considéré comme une des références du roman noir japonais. Je ne regrette pas cette infidélité aux littératures de l’imaginaire, car j’ai passé un excellent moment. Au premier abord, plusieurs comparaisons peuvent venir à l’esprit. Le meurtrier, le modus operandi, le mobile… tous ces ingrédients sont révélés dès les premières pages et évoquent Colombo. La police collabore avec un physicien, dans le cadre d’un duo d’amis légèrement dysfonctionnel, ce qui pourrait rappeler la liste sans fin des procedurals où un (enfin, souvent une) policier se voit adjoindre un spécialiste plus ou moins incongru (je crois que seuls manquent le taxidermiste et l’œnologue dans ces veines-là). Surtout, le récit se cristallise petit à petit autour d’un affrontement entre deux esprits talentueux, surdoués même, dans un esprit Sherlock Holmes, ou, plus proche géographiquement et chronologiquement, le très bon manga Death Note. Même si ces références peuvent venir à l’esprit du lecteur, Keigo Higashino élabore toutefois un récit original, qui aborde plusieurs thèmes, dont certains semblent lui tenir à cœur, le tout mené avec rigueur et brio.
L’auteur peint une toile réaliste de Tokyo et de ses habitants, loin de l’image d’Épinal parfois véhiculée en France. Sa patte est reconnaissable dès les premières pages, quand il nous plonge dans le quotidien d’Ishigami, le « suspect X », mathématicien brillant qui s’est résigné à enseigner dans un simple lycée privé. Pour croiser sa voisine dont il est secrètement amoureux, au restaurant où elle sert, ce dernier fait un détour en se rendant au travail et traverse un lieu occupé par des SDF. En ces quelques lignes, Higashino évoque avec justesse les questions du statut social et de l’amour, sujets importants dans un Japon qui parait rigide, où l’implicite et l’image semblent être des vertus cardinales.
On retrouve des éléments des
Miracles avec des personnages qui cherchent une place, une case même, dans la société, tout en rêvant parfois d’ailleurs ou d’autrement. Ici, l’amour est le cœur du livre, mais sans tomber dans la romance, loin de là. Le grand écart est frappant entre la timidité d’Ishigami, qui n’a jamais fréquenté de femmes et le prétendant capable de parler mariage dès le premier rendez-vous, dans une approche extrêmement rationnelle, le tout en abordant également la question des violences conjugales masculines, qui semblent banales et acceptées par une société terriblement patriarcale.

Le divorce n’avait pas tout résolu. Togashi avait continué à l’importuner. Il venait la trouver pour lui promettre qu’il allait changer, retrouver du travail, et l’implorer de lui accorder une seconde chance. Lorsque Yasuko avait refusé de le voir, il avait importuné Misato. Il était venu rôder à la sortie de son école.
Yasuko était émue quand il se prosternait devant elle, même si elle n’était pas dupe. Peut-être conservait-elle quelque part en elle un sentiment pour cet homme qui avait été son époux. Elle avait fini par lui donner de l’argent. Cela avait été une erreur. Les visites de Togashi s’étaient faites plus fréquentes. Malgré son attitude servile, il devenait de plus en plus impudent.
Yasuko avait changé de bar, déménagé. Elle s’en voulait d’avoir imposé un changement d’école à sa fille. Togashi avait cessé de la harceler lorsqu’elle avait commencé à travailler dans le night-club de Kinshicho. Elle n’avait pas non plus entendu parler de lui dans l’année qui s’était écoulée depuis qu’elle avait déménagé pour se rapprocher de chez Bententei. Elle avait cru s’être débarrassée de lui.
Elle ne voulait pas importuner les Yonezawa. Il fallait éviter que Misato ne remarque quelque chose. Elle devait à n’importe quel prix se débarrasser définitivement de cet homme. Sa résolution se fit plus forte au fil des heures.

Le nœud de l’histoire est donc la question suivante : jusqu’où peut-on aller par amour ? Ici, l’interrogation a une dimension fascinante, car Yasuko ignore qu’Ishigami est amoureux d’elle. Comment peut-on être si « dévoué », pour reprendre le titre, sans relation de couple préalable, vis-à-vis de quelqu’un que l’on connait à peine et sans réciprocité ? Et que doit-on apporter ou sacrifier en retour ? N’échange-t-on pas un tortionnaire pour un autre ? C’est en associant tous ces éléments que Keigo Higashino nous livre un thriller de haut vol. Un amoureux que tout le monde ignore est difficile à suspecter, alors que l’ex-épouse de la victime est immédiatement en sommet de liste. Mais c’est sans compter sur le génie d’Ishigami, qui envisage toute l’histoire comme une vaste équation, voire une énigme impossible à démontrer. Le « X » du titre n’est donc pas un hasard, et les mathématiques jouent un rôle important dans l’histoire, sans pour autant tomber dans un « hard thriller » (la hard SF sans la SF…) indigeste. L’auteur n’oublie jamais ses personnages, les aime tous autant les uns que les autres, et cherche aussi à surprendre le lecteur, à jouer avec lui. On connait déjà le meurtrier, mais il y a pourtant des surprises et des rebondissements, et le tout s’accélère avec l’avancée dans le roman, dont le rythme est impeccable. Certains détails, certaines incohérences, n’en sont pas, mais sont en réalité les inconnues, les hypothèses ou les opérateurs de tout travail mathématique.
Vous aimerez si vous aimez les polars dépaysants, sans un gramme de violence, être surpris par l’auteur.

Le Dévouement du suspect X
de Keigo Higashino
traduction de Sophie Refle
Éditions Actes Sud

Garth Nix

J’avais déjà vu passer le nom de Garth Nix, mais dans mon esprit celui-ci était associé à de la fantasy jeunesse classique, genre que je goûte peu. Puis un article sur Tor.com m’a donné envie de lire son dernier roman et du coup de lire l’une de ses nouvelles qui dormait dans un coin de ma liseuse. Deux œuvres différentes…

The Left-Handed Booksellers of London

Dernier roman en date de l’auteur, il s’agit d’un livre dit « young adult » (catégorie marketing fourre-tout pour grands adolescents et jeunes adultes quel que soit le genre avec parfois du gore, mais rarement des scènes explicites) d’urban fantasy de la variété britannique (bien que l’auteur soit australien avec une bonne connaissance de l’Angleterre). A priori, la trame en est on ne peut plus classique. Arrivant à l’âge adulte, une jeune fille part à la ville en quête du père qu’elle n’a jamais connu. Elle y rencontrera une famille de libraires magiciens gardiens de la frontière entre l’Ancien et le Nouveau Monde. Et elle est le nouvel enjeu d’une très vieille lutte. Sauf que… Nous sommes en 1983, que la jeune fille en question est une petite punkette qui ne se laisse pas facilement démonter, et que la famille de libraire est assez loufoque et peut-être plus dangereuse que protectrice. Ajoutez-y un système de magie bien pensé, une utilisation d’un patchwork de créatures issues des mythes britanniques, celtes et nordiques et d’autres créations originales, un soupçon de romance, de l’action à revendre et vous obtiendrez un livre très agréable à lire à défaut d’être inoubliable.

The Left-Handed Book
de 
Garth Nix
Éditions Katherine Tegen Books

Dislocation Space

Cette nouvelle s’adresse, elle, à un public adulte et relève de la science-fiction. Elle est disponible gratuitement sur le site de Tor.com. Nous sommes dans l’URSS, quelques années après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Staline a fait déporter dans un camp en Sibérie son ex-sniper privée. Devenue la prisonnière KH112, elle va être rappelée pour une mission scientifique où ses talents loin des armes à feu seront nécessaires.
À travers cette courte histoire à la chute légèrement optimiste, Garth Nix arrive en peu de mots, et aussi peu de personnages, à dresser un portrait terrifiant du stalinisme et de ses pires errements. KH112 est une
femme blessée et usée jusqu’à perdre quasiment toute émotion. Et pourtant, au fond du trou, elle saura trouver une minuscule porte de sortie. Ce Dislocation Space me marquera plus que le roman précédent. Bien joué !

Dislocation Space
de Garth Nix
Disponible sur Tor.com

Metropolis

Dernier livre paru de Philip Kerr, car publié en France après sa mort en 2018, Metropolis raconte paradoxalement les premiers pas dans la Kripo, surnom de la police criminelle allemande, de son personnage fétiche, le policier berlinois Bernie Gunther. Dans Metropolis, l’histoire se situe en 1928, un an après la sortie au cinéma du film du même nom de Fritz Lang (qui fait une courte apparition dans ces pages). Dix ans après la fin de la Première Guerre mondiale, l’Allemagne panse toujours ses plaies. Le marasme économique pousse à la multiplication de la mendicité, notamment celle des invalides de guerre, et de la prostitution. Dans le même temps, de plus en plus de voix s’élèvent pour rétablir la grandeur de l’Allemagne et la nettoyer de tous ses « parasites » : étrangers, juifs, homosexuels, prostitués et globalement toutes personnes ne pouvant contribuer activement au développement du pays, selon leur point de vue. Dans ce Berlin de l’entre-deux-guerres, Bernie Gunther va être recruté des Mœurs à la commission criminelle pour enquêter sur une série de meurtres de prostituées scalpées. Puis un autre meurtrier abat froidement les invalides mendiant dans les rues de la capitale et s’en vante auprès des journaux. Y a-t-il un lien dans entre les deux tueurs en série ?
Plus que l’enquête en elle-même, bien tordue et compliquée comme j’aime, Metropolis m’a surtout plu – comme toujours avec les livres de Philip Kerr – par la restitution de cette époque, de son atmosphère à la fois en ébullition et délétère,
et de ses personnages. Plus encore que les autres, Metropolis fait en effet se croiser personnages de fiction et personnes ayant réellement existé. Et à la fin du livre, quelques pages viennent dire ce que certains des protagonistes des pages sont devenus. Mêlant la Grande et la petite histoire, des réseaux criminels de l’Allemagne à sa vie culturelle, Metropolis se lit comme une plongée passionnante dans un passé méconnu, juste avant que la période la plus sombre de l’Allemagne moderne n’arrive au pouvoir. À lire !

Metropolis
de Philip Kerr
traduction de Jean Esch
Éditions Seuil

Eurydice déchaînée

Le plus souvent, le roman graphique est une sous-division de la bande dessinée indiquant que le volume entre vos mains a un début et une fin indépendants, y compris de la série dans lequel il s’inscrit éventuellement. Le plus souvent, mais pas toujours… Tout au milieu du monde , déjà édité par Les moutons électriques, défiait les conventions en mêlant textes et dessins pour construire une histoire en soi. L’un de ses auteurs, Melchior Ascaride, récidive avec Eurydice déchaînée en se chargeant seul de l’histoire, de l’illustration, de la mise en page et même du café ! Et pour l’occasion, il revisite la mythologie grecque et sème la zizanie des Enfers au sommet de l’Olympe.
Tout commence par le mythe d’Orphée et d’Eurydice. Petit rappel des faits : la belle dryade ayant été empoisonnée par une vipère, elle est précipitée aux Enfers. Son époux Orphée, aède à la voix mélodieuse, descend vivant dans le royaume d’Hadès pour y rechercher sa douce. Mission accomplie à une condition : Eurydice le suivra mais il ne devra pas se retourner avant d’être sorti des Enfers pour qu’elle regagne également le monde des vivants. Or… Alors que la lumière du jour commence à réchauffer le fantôme d’Eurydice, le poète se retourne, condamnant son épouse au trépas définitif et accédant, lui, à la gloire d’une belle chanson triste narrant ses exploits.
Sauf que Eurydice n’est pas dupe. Elle est même furieuse de s’être ainsi fait roulée. Et elle n’aura de cesse que de s’être vengée de son époux, des dieux et de la destinée qui condamne toujours dans les femmes, qu’elles soient déesses ou mortelles, pour les fautes des hommes. Et Eurydice déchaînée sera le récit de la traversée des Enfers et de la vengeance de la dryade. Et de ses divers rencontres entre ennemis (comme le méconnu Eurynomos) et alliés étonnants (Tirésias et Styx par exemple). Au passage l’auteur règle ses comptes avec la mysoginie profonde de la mythologie grecque où, comme dans les lutes actuelles du féminisme, certaines déesses, par lâcheté ou ambition, se rangent à la cause des mâles. Il n’oublie pas au passage que cette force du destin patriarcale fait également des victimes masculines, son Persée culpabilisant pour son rôle dans le meurtre de Méduse en étant le parfait exemple. En alternant texte et dessins, en jouant avec les couleurs et la mise en page, Melchior Ascaride met son lectorat dans la peau de la dryade : tour à tour furieuse, épuisée, inquiète voire heureuse. Attention, pour savourer pleinement ce livre, il vaut mieux avoir de solides connaissances en mythologie grecque, et ne pas avoir peur du mélange entre les différents vocabulaires. La nymphe n’a pas la langue dans sa poche !

Eurydice déchaînée
de Melchior Ascaride
Éditions Les moutons électriques