L’Effet domino

Si vous êtes nostalgique des Brigades du Tigre, si vous aimez l’histoire, si vous avez adoré l’Aliéniste (le livre de Caleb Carr comme la série), ou si tout simplement vous cherchez un bon livre policier, laissez-vous tenter par L’Effet domino de François Baranger. L’ayant acquis lors de la toute dernière #GrosseOP des éditions Bragelonne, j’ai lu d’une traite ce livre lors d’un voyage.
En bon thriller, il oppose un flic taciturne et sa petite équipe à un tueur violent et maniaque. Sauf que là où les histoires de tueurs en série se situent généralement soit dans le monde anglo-saxon, soit à partir de la fin du XXe siècle, François Baranger a choisi pour L’Effet domino une période méconnue de l’histoire : le Paris de 1907 pris entre la Commune de 1871 et la montée vers la Première Guerre mondiale. À mi-chemin entre le XIXe siècle et les esquisses des méthodes modernes de police, l’enquête de l’inspecteur Lacinière sur les traces du « tueur à répétition », le Domino, oscille également entre le récit historique et le polar bien noir classique. De fausses pistes en frein politique, celle-ci va buter contre un certain nombre d’obstacles avant d’arriver par des chemins détournés, et une touche de magie, au dénouement final.
L’Effet domino, comme tout bon polar, ne se lâche plus une fois entamé. Hormis quelques descriptions historiques qui ont agacé la lectrice que je suis, traumatisée par une étude scolaire de Zola, il apporte une touche de dépaysement bienvenue dans les thrillers. Ayant découvert l’auteur, je suivrais, s’il y en a, la suite des aventures de son inspecteur de près.

L’Effet domino
de François Baranger
Éditions Bragelonne

Kitaro le repoussant

Au cas où vous découvriez ce site, sachez que la mythologie et l’horreur me fascinent. Sachez également que j’aime beaucoup la bande dessinée. Mais, si je regarde avec plaisir des anime japonais, je n’ai jamais accroché aux mangas. Jusqu’à trouver Kitaro le repoussant de Shigeru Mizuki au détour de l’exposition Enfers et Fantômes d’Asie qui vient de se terminer au Quay Branly. Plus que le sens de lecture inversé, c’était l’absence de couleur qui me gênait pour distinguer les personnages les uns des autres. Dans Kitaro le repoussant, ce noir et blanc est nettement moins gênant. Franchement daté dans le Japon des années 60, le style du manga fait penser aux très vieux films d’horreur des années 50 comme La créature du lac Noir ou The Thing from Outer Space. En nettement plus comique.
Le personnage principal de ces récits, Kitaro est un yôkaï c’est-à-dire une créature surnaturelle japonaise, dernier représentant des morts-vivants dans l’archipel. Recueilli et élevé tant bien que mal par des humains, il parcourt l’archipel et essaie d’apaiser les tensions entre humains et yôkaï, et en croisant parfois des créatures surnaturelles européennes comme un vampire français et le Loup-garou de Londres. Malgré sa thématique liée à l’épouvante ou au fantastique, Kitaro le repoussant est un manga attachant qui utilise souvent les ressorts de l’absurde et de la comédie pour aider Kitaro à se sortir des pires situations. Et les monstres ne sont jamais réellement effrayants tel qu’ils sont ici dessinés. Quoiqu’avoir un œil doté de bras et de jambes pour père pourrait être passablement dégoutant dans la réalité. Le fond de ce manga est plus un appel à la tolérance et au respect des légendes locales qu’une réelle envie de faire peur à son lectorat. Du coup, adultes comme adolescents pourront largement apprécier ce manga. D’autant plus que la série est terminée depuis longtemps et que les onze tomes sont disponibles en français.

Kitaro le repoussant
Shigery Mizuki
Traduction de Sakoto Fujimoto et Eric Cordier
Éditions Cornelius

The Isle of Gold

Prendre la mer sur un bateau pirate, c’est savoir où commence le voyage, mais rarement où il finira. Et lire un roman autour de la piraterie, surtout The Isle of Gold de Seven Jane, offre peu ou prou la même expérience aventureuse, les dangers des océans en moins. Quand la narratrice de The Isle of Gold commence son récit, le voyage qu’elle entame semble classique. Jeune orpheline sur une île des Caraïbes à l’âge d’or de la piraterie, elle cherche à échapper à sa carrière toute trouvée dans un bordel et s’engage sur un bateau pirate en se faisant passer pour un adolescent. Sauf que… Ce bateau ne navigue pas à la recherche d’or ou de richesse, mais d’une île mystérieuse aux confins de l’océan et de la femme perdue de son capitaine.
Avec The Isle of Gold, Seven Jane crée un roman surprenant glissant peu à peu du roman d’aventures classique à l’épopée mythologique. En effet, la première partie concernant les premiers pas de la narratrice en mer est plutôt bien documentée d’un point de vue historique. Et peu à peu, à mesure que le récit avance et que la narratrice progresse dans sa quête personnelle, des éléments fantastiques apparaissent. Petit à petit, Seven Jane va convoquer toutes les mythologies européennes liées à la mer : Circé, les selkies, le Kraken ou le capitaine Davy Jones et son vaisseau fantôme. Même cette pauvre Mélusine (d’origine pourtant bien terrestre) répond à l’appel et se trouve mêlée à cette histoire de famille fantastique. Comme tout bon récit de voyage en mer, l’aventure dans The Isle of Gold va crescendo jusqu’à l’épilogue final. Seven Jane a même le talent de nous éviter le calme plat, ce moment du voyage ou du récit où rien n’arrive et tout stagne faute de vent ou d’action. Elle passe alors du déroulé des évènements à une galerie de portraits aussi variés les uns que les autres, et loin des clichés classiques de la piraterie. À l’abordage ?

The Isle of Gold
de Seven Jane
Éditions Black Spot Books

L’Heure du loup

Parfois, le côté « old school » d’un livre fait du bien. Surtout quand il est revisité avec autant de talent que dans L’Heure du loup de Robert R. McCammon.
De quoi s’agit-il ? D’un roman d’espionnage situé vers la fin de la Seconde Guerre mondiale. Michael Gallantin, espion britannique d’origine russe, doit stopper une opération allemande qui pour faire capoter le débarquement allié de juin 1944. Cultivé, grand séducteur, particulièrement doué pour son métier et doté d’une propension à tuer impressionnante, Michael Gallantin n’a rien à envier à James Bond, l’espion crée par Ian Fleming. Il a même un avantage tactique par rapport à 007 : il n’a pas besoin de gadget. Étant un loup-garou, il peut passer du bipède au quadrupède et vice-versa à volonté. Et peut utiliser les avantages des deux formes (avec un odorat et une vue nocturne développés dans les deux formes).
C’est ainsi que L’Heure du loup bascule d’une scène à l’autre de l’espionnage à l’horreur en passant par l’aventure voire la comédie pure. Certaines scènes semblent même tirées des meilleurs moments des aventures d’Indiana Jones. De plus, les chapitres du livre alternent entre la mission de Michael Gallantin durant la Seconde Guerre mondiale, et l’enfance de Mikhaïl Gallantinov dans la Russie post-révolution de 1917 et ses premiers pas de lycanthrope. Deux ambiances, et deux histoires en parallèle qui se répondent parfaitement.
Autant dire que si les vampires ont de nombreux beaux romans à leurs gloires, et quelques belles réinterprétations du mythe, les loups-garous n’ont pas cette chance. A moins d’aimer l’urban fantasy (où je ne peux que vous recommander Fool Moon de Jim Butcher) ou la romance paranormale avec son lot de bons récits et de nettement moins bons écrits pour profiter de l’effet de mode, les loup-garous ont souvent tenus les seconds rôles en littérature. Et ils sont encore plus rarement les héros de l’histoire : sauf Angua dans la série The Discworld de Terry Pratchet et Bisclavret dans Le lai de Bisclavret de Marie de France). Du coup, L’Heure du loup tranche dans la littérature fantastique tout comme dans la littérature d’espionnage, en ayant un héros bien campé qui fait face à ses propres faiblesses et doutes. Ce roman n’est pas forcément parfait, mais il est très accrocheur et se lit d’une traite malgré une épaisseur conséquente. Bonne chasse !

L’Heure du loup
de Robert R. McCammon
Traduction de Thierry Arson
Éditions Milady

Fil rouge 2018 : L’étrange affaire Nottinger

Oui je sais, j’avais promis de ne plus relire de livre «lovecraftien» avant le prochain The Laundry Files de Charles Stross cet octobre. Mais j’ai voulu profiter de la thématique Fil rouge de juillet (un auteur francophone) pour découvrir une plume que je ne connaissais que par Twitter interposé. J’ai donc pris L’étrange affaire Nottinger de Claire Billaud sans même savoir de quoi parlerait l’intrigue. Je me doutais juste que le livre aborderait l’un de mes genres de prédilection — SF, fantastique ou policier — sans savoir lequel. Et ce fut les deux derniers genres qui sont abordés.
Sur une trame très classique pour un récit dans l’univers lovecraftien — un étranger entre en contact avec une famille maudite et se retrouve piégé par cette malédiction — L’étrange affaire Nottinger restitue un récit solide et résolument moderne. En effet, l’histoire se place dans l’Angleterre du XXIe siècle et non dans
la campagne américaine du début du XXe siècle. Et le personnage principal est une femme, détective de son état. De plus, nous ne sommes pas surpris. Dès les premières pages, le prologue nous informe que l’histoire se terminera mal pour presque tous les personnages. Sauf que…
Comme dans tout bon polar, Claire Billaud revient sur ses pas pour nous raconter comment le drame s’est noué, avec une intrigue en deux parties : d’abord du point de vue de la détective, puis de celui de l’inspecteur adjoint. Si comme moi, vous avez lu de nombreux récits sur le mythe de Cthulhu vous ne serez peut-être pas surpris par les différentes évolutions de l’histoire. Mais l’écriture fluide et la construction très bien imbriquée des différentes pièces
et indices. De plus, pour une fois ce ne sont pas les plus connus des Grands Anciens qui ont la vedette, mais l’obscur Hastur l’indicible, dont au fil des nouvelles on ne sait pas s’il est complètement mauvais ou juste légèrement. Je vous laisse découvrir quelle version a choisie Claire Billaud dans L’étrange affaire Nottinger. Au passage, ce récit relativement court est également une très bonne porte d’entrée dans l’univers de Lovecraft pour un jeune lecteur adolescent ou préadolescent.

L’étrange affaire Nottinger
de Claire Billaud
Éditions

Women & Power: A Manifesto

Spécialiste du monde antique, Dame Mary Beard a le don de provoquer la réflexion sur notre époque moderne à partir d’un simple détail du passé. Même si ce n’était pas le propos de SPQR, certains affrontements politiques de la République romaine sonnaient étrangement proches de nos dernières campagnes électorales. Pour Women & Power: A Manifesto, cette corrélation entre passé et présent est au cœur même de l’argumentaire. Mary Beard y prend volontairement position. Elle y démontre pourquoi l’inégalité homme/femme actuelle provient en droite ligne du monde gréco-romain et comment certains schémas comportementaux se perpétuent de nos jours.
Ce très court livre rassemble deux discours, pour l’un fait en 2014 et pour l’autre en 2017, où elle abordait ce sujet sous deux angles différents : d’abord la prise de parole publique, ensuite l’exercice effectif du pouvoir.
Dans les deux cas, les conclusions sont glaçantes. Malgré toutes les avancées faites sur le terrain de l’émancipation, les préjugés et habitudes prises depuis la plus haute Antiquité ont la vie dure et tentent perpétuellement de nous ramener en arrière, y arrivant d’ailleurs parfois. Il suffit de voir comment le simple fait d’avoir la mention « féministe » dans sa biographie, peut susciter des moqueries voire pire sur les réseaux sociaux, même venus de la part d’autres femmes. Comme Télémaque enjoignant à sa propre mère, Pénélope, de se taire en public alors qu’on parle de son sort dans l’Odyssée. Mary Beard y parle de son expérience personnelle
et des attaques violentes sur Twitter qui suivent chacune de ses interventions. Expériences qui ne sont pas limitées au monde anglo-saxon comme le prouve par exemple cette affaire en France.
Dans le deuxième chapitre, Mary Beard démontre les différences de traitements entre deux candidats, deux représentants de pouvoir selon leur genre. Devinez quel genre subit le plus de violence et de menaces ? À ce sujet, les exemples montrant comment le mythe de Persée décapitant la Gorgone a été utilisé en politique contre Hillary Clinton et Angela Merkel sont effarants.
Hélas, même si ce livre très bref suffit pour que Mary Beard pointe du doigt les obstacles issus de notre héritage antique, et
livre quelques stratégies de contournement mises en place par certaines femmes de pouvoir pour s’imposer, elle n’offre que peu de solutions pour lever lesdits obstacles. Juste quelques ébauches de pistes. À charge pour nous, lectrices et lecteurs, de trouver nos propres solutions. En regardant en face nos préjugés et en comprenant comment ceux-ci influencent nos décisions. Et également en ne réservant pas ce livre à un public féminin, mais en encourageant aussi les hommes de notre entourage (pères, fils, amants, amis) à le lire.

Women & Power: A Manifesto
de Mary Beard
Editions Profile Books.

Lucide — T.1 : Initiation

Quelquefois, il est bon de lire un livre léger et sans prétention. Ayant particulièrement apprécié Le Collectionneur chez Alter Real, j’ai voulu tester un autre livre chez cet éditeur et ai porté mon choix sur Lucide de Soraya Doye. Même si je ne suis pas franchement le cœur de cible marketing pour de la littérature young adult, la couverture m’a attirée. J’avoue un faible pour les améthystes. Ce sont des petits détails dans ce genre qui font parfois pencher la balance…
Si Lucide — T.1 Initiation est une bonne surprise, ce livre n’est pas exempt de quelques défauts comme une romance très convenue avec un retournement final évident, et un équilibre assez étrange entre trop de détails (a-t-on réellement besoin de savoir les moindres détails du mascara ou de la tenue de A. ?) et des incohérences (Depuis quand on peut démarrer en trombe en plein Paris pour aller en voiture au lycée ? Et où Maya trouve-t-elle la place de garer son véhicule en arrivant à l’heure en cours ?). Malgré tout, et si vous n’êtes pas Parisien ces réflexions ne vous viendront pas forcément à l’esprit, Lucide se lit très
bien et raconte une version originale de l’adolescente qui découvre que le monde qui l’entoure n’est pas celui qu’elle connaît et qui va devoir apprivoiser ses nouveaux pouvoirs.
Le jour de ses 18 ans, A.
découvre une étrange marque sur son épaule et rencontre des problèmes de sommeil qui n’ont rien à voir avec l’arrivée du bac dans quelques semaines. Elle va apprendre que, comme sa mère disparue lorsqu’elle avait douze ans, elle fait partie des Lucides, une catégorie d’humain capable d’avoir des rêves conscients et de vivre dans le monde du sommeil comme dans le monde de l’éveil. Certains de ces Lucides ont des pouvoirs dignes de superhéros (dont, ô surprise, A.) et suscitent l’envie d’une mystérieuse faction, les Quartz, qui les fait disparaître. Cette faction s’intéresse très vite à A. et celle-ci va devoir s’allier avec des Lucides sans jamais être sure de pouvoir leur faire confiance tout en n’éveillant pas les soupçons de sa famille et de ses amies.
L’ensemble écrit à la première personne donne une aventure à dévorer très vite, où peu à peu l’on s’attache aux personnages, même si leurs défauts apparaissent de plus en plus flagrants. Ce qui les rend plus réels ? Comme le titre l’indique, Lucide — T.1 Initiation, ce livre est le premier d’une série. Pour ne pas laisser le lecteur sur sa faim, Soraya Doye a justement un peu trop précipité la fin de ce volume. Celle-ci aurait mérité un ou deux chapitres de plus pour être moins embrouillée pour le lecteur. Histoire à suivre au tome 2 ?

Lucide — T.1 Initiation
de Soraya Doye
Éditions Alter Real

Notes de lectures récentes

Ayant eu des lectures très fragmentées ces derniers jours, voici quelques notes rapides sur mes dernières aventures littéraires :

– Parfois les écrivains profitent de leurs anniversaires pour faire de beaux cadeaux à leurs lecteurs. C’est le cas de John Scalzi qui le 10 mai dernier a publié sur son blog une très courte nouvelle gratuite : Regarding Your Application Status. Très drôle et corrosive, elle a également la note politique et le franc-parler qui caractérisent John Scalzi hors de ses romans (et notamment sur Twitter).

– C’est également le cas de Stephen King qui nous livre avec Laurie une nouvelle à télécharger en PDF qui ne parle pas d’horreur, mais de vieillesse, de deuil et de résilience. Et de chiens. En trente-deux pages, Stephen King pose ses personnages et nous fait entrer dans leur univers, avec beaucoup de douceur et de mélancolie. Un petit bijou !


– J’ai enfin trouvé le temps de lire le tome 2 de Monstress : The Blood, dont j’avais chroniqué le premier volume aux tout débuts de ce blog ici. L’action se déroule quelques semaines ou mois après la fin de Monstress : The Awakening. Maika Halfwolf revient sur ses terres d’origine toujours suivie par Master Ren le chat, et Kippa l’enfant-renard. Elle veut retrouver ses souvenirs et comprendre d’où vient le monstre qu’elle contient. Ses pouvoirs suscitent également bien des convoitises parmi toutes les races en présence : humains, arcaniques de tous poils ou écailles, dieux anciens. Ce tome 2 plus violent que le premier joue entre le passé et le présent pour lever un voile sur les protagonistes de l’histoire et sur l’origine de leurs fêlures. Maika y apparaît plus froide et moins aimable que dans Monstress : The Awakening, mais son attitude s’explique — sans être excusable ! – par son passé. À noter que le dessin de Sana Taneka est encore une fois sublime de précision et de richesse. Le tome 3 devrait paraître en septembre.

– J’ai profité de la collection Une Heure-Lumière de Le Bélial’ pour lire Cookie Monster de Vernor Vinge et traduit par Jean-Daniel Brèque. Peut-être est-ce en raison de ma vie professionnelle en partie truffée d’IA et de simulation ? Peut-être est parce que depuis 2004, la date à laquelle a été écrite cette histoire, l’informatique a évolué et certains usages cités dans cette novella apparaissent comme préhistoriques ? Toujours est-il que même si j’ai pris beaucoup de plaisir à lire Cookie Monster, il ne m’a pas autant bouleversée que Un Pont sur la Brume. L’histoire est tout de même très classique et la chute prévisible assez vite.

– Toutefois, ce livre m’a donné envie de relire Cat le Psion de Joan D.Vinge, ex-femme du précédent auteur, mais puisque leur divorce date de 1979, il y a largement prescription, d’autant que le livre lui est postérieur. La version choisie était parue chez J’ai Lu traduite à l’époque par Michel Deutsch. J’avoue avoir toujours été fascinée par la télépathie et les histoires de télépathes. Et cette histoire d’adolescent issu d’une race télépathe forcé de collaborer avec les gens qui ont quasiment détruit son peuple et qui le haïssent m’avait beaucoup plus à la première lecture. Impression confirmée à la relecture, malgré un démarrage de l’action un peu lent. Un cran au-dessous de L’Oreille interne pour la description des affres du télépathe, mais beaucoup plus rythmé en termes d’aventures.

– Enfin, intriguée par la bande-annonce de Meg, le prochain gros film de bêbêtes monstrueuses avec Jason Statham, j’ai lu le livre écrit par Steve Alten. Résultat des courses, je n’irai pas voir le film. J’ai beau être bon public, les personnages sont une collection de clichés ambulants, entre la bimbo blonde ambitieuse jusqu’au crime, l’ami richissime alcoolique et stupide, et le père et la fille américano-japonais caricaturaux à un niveau quasi raciste. N’oublions pas le personnage principal qui de spécialiste de la plongée sous-marine en grande profondeur se révèle grand connaisseur en tous les domaines. Y compris dans l’anatomie des tissus mous d’un animal préhistorique au point de pouvoir retrouver dans le noir complet l’emplacement du cœur dudit animal en situation plus que stressante. L’écriture ne sauve même pas l’histoire. Fuyez !

Grimbargo

Ayant découvert Laura Morrison grâce à Netgalley avec son court récit Come Back to the Swamp, j’ai voulu en savoir plus sur elle. J’ai donc acheté et lu son polar dystopique, Grimbargo. Le moins qu’on puisse dire est que la lecture en est mouvementée, frénétique, drolatique, mais en fin de compte bien peu scientifique. Si vous cherchez une dystopie cyberpunk sérieuse et fondée sur des principes scientifiques crédibles, passez votre chemin. Si vous cherchez un récit léger avec une version modernisée et textuelle des bons vieux films d’action des années 90 (du type Total Recall ou Demolition Man), vous avez fait le bon choix.
La situation de départ est simple : nous sommes en 2054, depuis le Greywash, incident biologique non identifié, dix ans plus tôt plus aucun humain ne meurt, ni ne vieillit. Dans ce monde profondément bouleversé, deux Miss Catastrophe du nord-est des États-Unis vont être réunies pour enquêter sur une mort supposée à Kyoto. De fil en aiguille, de chute en remarque plus que maladroite, les voilà chargées de sauver l’Humanité tout en échappant aux griffes d’un culte de technocrates et d’une intelligence artificielle tout sauf diplomate. Ajoutez-y un bébé, un corbeau cyborg et un club de suicidaires, et vous obtiendrez un cocktail hilarant et détonant.
Chaque chapitre plus ou moins long est raconté du point de vue de l’une ou l’autre des deux Miss Catastrophe – Jackie, journaliste plus ou moins qualifiée, et Jamie, guide touristique au sein du MIT de l’époque. Le style de Grimbargo, plus encore que celui de Come Back to the Swamp, est très parlé et colle bien à chacune des deux personnalités. Même si cela ne me gêne pas du tout, j’ai quand même ralenti ma lecture. Les « Dude » et « Bro » à longueur de phrase de Jackie deviennent fatigants dans la durée. Du coup, au lieu de lire d’une traite le récit, je faisais une pause tous les quatre ou cinq chapitres. Mais je ne regrette pas l’expérience. Et j’imagine qu’il y a de quoi faire un bon scénario de film popcorn estival avec ce livre.

Grimbargo
de Laura Morrison
Éditions Spaceboy Books

Fil rouge 2018 : Dune

En ce mois de juin orageux, la thématique du fil rouge apparaît un peu décalée. Ce n’est pas grave, arpentons le sable pour nous sécher avec une saga mythique de la science-fiction : Dune de Frank Herbert.
Comment parler d’un livre qui vous a fait découvrir un genre littéraire entier ? Comment aborder une série de romans qui vous tient tellement à cœur que vous les avez lu une bonne vingtaine de fois pour les plus anciens ? C’est l’exercice difficile auquel je me livre dans ces lignes, soyez indulgents. Vous l’aurez compris, Dune et ses suites écrites par Frank Herbert (Le Messie de Dune, Les Enfants de Dune, L’Empereur-Dieu de Dune, Les Hérétiques de Dune, La Maison des Mères) occupent une place à part dans ma bibliothèque et dans mon cœur de lectrice. Je l’ai découvert à 10 ans avec la première édition de poche en français. La couverture de Suidmak et ce visage aux yeux bleus sur bleus m’a attirée et je me suis laissée happer par l’écriture. Depuis, je le relis régulièrement, en redécouvrant à chaque fois quelque chose de neuf au creux de ses lignes. Grâce à Dune, j’ai découvert la littérature russe, les tragédies grecques, je me suis sensibilisée à l’écologie et à la politique. Et j’ai surtout entamé avec ce livre ma longue histoire d’amour avec la science-fiction grâce à laquelle vous lisez ces lignes.
Dune, le premier roman, est l’histoire d’une tragédie (un duc trahi sur une planète hostile) et de la vengeance menant son fils adolescent au trône de l’Empire galactique. Le deuxième roman, Le Messie de Dune, narre la fin d’un règne et montre comment lorsqu’on mêle politique et religion, tout s’emballe et mène au désastre. Le tout au milieu d’intrigues de Palais n’ayant rien à envier à Shakespeare. Chaque livre, chaque cycle de cette série aborde des thèmes forts : l’écologie, la survie de l’espèce, l’addiction aussi bien au niveau de l’individu que de la structure économique (il suffit de remplacer « Épice » par « pétrole » ou « nucléaire » pour reconnaître dans les problèmes de l’Empire des échos de notre monde actuel), la prédestination face au libre arbitre, la place de l’éducation, etc. Pour autant, Dune et les autres romans écrits par Frank Herbert ne sont pas des pensums. Les personnages sont tous – à l’exception notable du baron Harkonnen et de Wensicia Fenring – très attachants, même les plus effrayants ou les plus tordus d’entre eux. L’action est également bien présente, même dans le livre le plus intimiste de la série (L’Empereur-Dieu de Dune), au point que je ne m’y ennuie jamais que ce soit en relisant en français ou en anglais. J’aime aussi beaucoup les Appendices (à la fin de Dune et du Messie de Dune) qui expliquent le monde où l’histoire commence : lexique et glossaire des personnages, mais également écologie de Dune et place de la religion dans l’Empire.
Si vous lisez les six romans (sept en français, car Dune a été divisé en deux tomes), vous vous embarquez pour 15 000 ans d’histoire, avec parfois de grands sauts temporels d’un livre à l’autre. Et pourtant, vous ne serez jamais déstabilisés. Mon seul regret est que la mort a interrompu Frank Herbert alors qu’il donnait une nouvelle direction à sa saga. Et les livres écrits par son fils et Kevin Anderson, me direz-vous ? Faites-vous votre propre opinion. Personnellement, j’ai lu les deux premiers, et je n’ai pas reconnu les personnages que Frank Herbert m’avait fait aimer ni retrouvé la puissance évocatrice de la saga originale. Je préfère considérer qu’ils n’existent pas, ce que d’autres font très bien avec les films (déjà sorti ou à venir) et la minisérie.
Dune n’est pas un livre facile à aborder. Soit on entre dedans et on se laisse porter, soit on reste hermétique à la lecture des premiers chapitres. Dans ce deuxième cas, faites l’effort d’aller un peu plus loin. Comme le plus précieux des joyaux, Dune dévoile tout son éclat et sa richesse après quelques efforts.

Dune de Frank Herbert
Éditions Berkley
Traduction de Michel Demuth
Éditions Presse Pocket*

*Il y a de nombreuses autres éditions du livre tant en français qu’en anglais, certaines nettement plus récentes, mais j’ai préféré indiquer celles en ma possession.