Collisions par temps calme

Un matin, un homme s’extirpe de son lit pour aller boire tranquillement son café puis se promener sur la plage. Il attend et craint l’arrivée de sa jumelle. Rien de bien palpitant ? Effectivement Collisions par temps calme de Stéphane Beauverger ne remportera pas le prix de la novella d’action. Et pourtant, ce court roman se révèle très immersif. Par petites touches, en intercalant les récits de Sylas et de sa sœur Calie, l’auteur nous dresse le portrait d’une utopie où sur une Terre enfin apaisée et en cours de dépollution, les humains vivent heureux épaulés et guidés par Simri, une intelligence artificielle aussi omniprésente que bienveillante. Malgré tout, certains, dont Calie, refusent ce bonheur idéal et ne se satisfont pas de cette protection permanente. Arrivera-t-elle à convaincre son frère de la laisser quitter le monde de Simri et le reste de l’humanité ?
Une fois de plus, ce texte aborde la question de la liberté par rapport à la sécurité, mais également de la place de l’humanité une fois que celle-ci a été dépassée par sa création. Mais Stéphane Beauverger sait s’éloigner des clichés les plus attendus. Ainsi, à la différence de SHODAN ou Skynet, Simri se satisfait de servir les humains et accepte même que ceux-ci puissent surveiller et étudier ses processus cognitifs. L’artificiel et le naturel ne s’opposent donc pas, mais en cherchant à quitter ce cadre rassurant, Calie va découvrir l’envers du décor et s’interroger sur la réalité de son propre monde. Et qui de ceux qui restent comme son frère ou qui partent comme elle, font le bon choix ?
En restreignant le cadre de son récit à un quasi-huis clos (une île) et à un nombre restreint de personnages (quatre humains et Simri), et en privilégiant les dialogues quitte à montrer la même scène de deux points de vue différents, l’auteur nous offre un récit fluide et philosophique à deux mugs de café ou thé. Un à savourer en lisant ce texte et l’autre à déguster en repensant à sa lecture.

Collisions par temps calme
De Stéphane Beauverger
Éditions La Volte

Les mondes extraordinaires de Jules Verne

Vingt Mille Lieues sous les mers, De la Terre à la Lune, Voyage au centre de la Terre : avec ses romans d’aventures, Jules Verne a fasciné des générations de lecteurs, dont l’autrice de ces lignes. Pour beaucoup, l’écrivain est même l’un des pères de la science-fiction française. Pour Nicolas Allard, l’auteur de Les mondes extraordinaires de Jules Verne, il est surtout l’inventeur de la pop culture. À la manière de ses précédents essais (dont Dune : un chef d’œuvre de la science-fiction qui passera dans ces pages un samedi prochain), l’auteur y parle non seulement de l’œuvre de Jules Verne, mais fait aussi de nombreux parallèles avec d’autres productions de fiction, quel qu’en soit le support (jeu vidéo, bande dessinée, film, etc.) que ce soit en Europe, au Japon ou aux États-Unis. Il n’oublie pas non plus de citer les explorateurs et aventuriers du monde réel qui ont été inspirés par l’écrivain.
Son ouvrage se divise en dix grandes parties. Les quatre premières (Une vie pleine d’aventure, Le superflu une chose nécessaire, Le monde est petit et Jules n’est prophète en son pays) se concentrent sur l’écrivain nantais et montre outre une biographie succincte comment ont été pensés, conçus et reçus les différents romans des Voyages extraordinaires. Le chapitre sur l’univerne fait la liaison avec les suivants consacrés à la postérité du romancier. Il y montre comment consciemment et inconsciemment, celui-ci, avec son éditeur, a conçu une œuvre unique où les romans se répondent entre eux et où d’autres œuvres (pièces de théâtre, jouets, films, etc.) viennent s’y insérer et le décliner sur différents supports du vivant même de l’artiste. Ce qui fait de son œuvre des « fandoms » chers à la pop culture : héros Marvel et DC décliné en dessins animés, films, série TV et jeux, univers Star Wars, univers Harry Potter, univers Pokemon, etc.
Les cinq parties suivantes (Jules Verne au pays de la bande dessinée, Jules Verne au Japon, Jules Verne à Hollywood, Jules Verne et la science-fiction, Jules Verne est partout !) montre comment ses livres, mais également l’écrivain lui-même ont inspiré créateurs, artistes et spécialistes du marketing dans le monde entier.
Que vous connaissiez sur le bout des doigts la bibliographie de Jules Verne ou non, si vous vous intéressez à la pop culture, ce livre est une mine d’information présentée de façon particulièrement ludique et richement illustrée. À avoir dans sa bibliothèque ou à offrir à tout Vernophile !

Les mondes extraordinaires de Jules Verne
de
Nicolas Allard
Éditions Armand Collin

La tarentule bègue – Les aventures extraordinaire de Ravinger et Ward

Toujours fidèle à une alternance entre lectures intenses et ouvrage plus léger, après ma relecture du pavé Vision aveugle, je me suis offerte une petite balade dans le Londynia de Céline Badaroux avec le troisième tome des aventures de ses détectives animorphes, le blaireau Ravinger et le renard Ward. Si j’avais été emballée par le premier tome, La licorne assassinée, le deuxième (La sirène bipolaire) m’avait fait passer une bon moment mais m’avait laissé sur ma faim. Heureusement, le troisième tome tout juste sorti, La tarentule bègue est un retour plein de fantaisie à ce qui m’avait séduit dans le premier volume.
Nous sommes désormais un an après les événements du premier roman en pleine célébration de Samain (correspondant à ce qui est plus généralement connu sous son appellation commerciale Halloween dans le monde humain). Ravinger et Ward sont désormais bien installés dans leur cohabitation et leur collaboration. La nouvelle affaire, qui leur est apporté par la tarentule du titre par ailleurs en charge de la pinacothèque royale concerne des déplacements incompréhensibles des œuvres d’art dans la galerie. S’agit-il d’esprits frappeurs malicieux ou d’un faussaire ingénieux ?
Duranr leur enquête, parmi une multitude de personnages nouveaux comme anciens plutôt hauts en couleurs, nos enquêteurs vont croiser le chemin d’une société spécialiste du paranormal, Ghost Unlimited dirigée par une marmotte nommée… Bill Murray.
Dans ce tome,Céline Badaroux se sert toujours d’une trame inspirée des aventures de Sherlock Holmes (en espérant que Wren ne subisse pas le sort de Mary Morstan). Mais elle y entrelace de nombreuses références à la pop-culture, mais également à la littérature plus récente ou au monde de l’Art de manière générale, tant ancien que moderne. Son Lee Onardo est ainsi un mélange savoureux de Tortue ninja, de Leonard de Vinci et de Jeff Koons. Le tout au service d’une action soutenue et toujours accessible aux plus jeunes comme aux plus grands. Personnellement j’abaisserais sans souci le 15 ans et plus de la couverture à un 12 ans et plus. Le seul défaut de ce livre ? Il est trop court et l’on ne voit pas les pages passer !

La tarentule bègue
Les aventures extraordinaires de Ravinger et Ward tome 3
de
Céline Badaroux

Vision aveugle

Il est des conseils de lecture improbables qui conduisent parfois à des pépites. Lorsqu’il y a moult années, entrant dans une librairie je demande au vendeur un livre avec un « vrai vampire, pas un machin à paillettes » et surtout sans romance, pourquoi celui-ci a choisi Vision aveugle de Peter Watts (en version poche) alors qu’il s’agit de pure SF, et non de fantastique ou autres genres plus couramment fréquentés par les bipèdes hématophages ? Nul autre que lui ne le saura, mais qu’il en soit une fois de plus remercié à l’occasion de la réédition de ce chef-d’oeuvre exigeant, mais ô combien plaisant à relire !
Si vous ne connaissez pas Peter Watts, allez donc relire ce que j’ai déjà dit sur son recueil de nouvelles ou son court roman récemment parus. Si vous cherchez une lecture « feel good » et d’accès facile, passez votre chemin : Vision aveugle n’est pas pour vous. Ce huis-clos spatial et cette histoire de « premier contact » abordent une multitude de thèmes riches et jouent avec des concepts passionnants mais ses personnages terriens sont tous des éclopés de la vie. Que ce soit le narrateur, Siri Keeton qu’une opération cérébrale a rendu inapte à l’empathie (comme la Mila Vasquez de Donato Carrisi), le chef de l’expédition – le vampire demandé – survivance d’un passé rappelé pour ses capacités intellectuelle, la linguiste aux personnalités multiples, la militaire de carrière et le biologiste passant plus de temps conscients dans leurs machines que dans leurs propres enveloppes corporelles), tous sont inadaptés à la vie en commun et pourtant ils vont être confrontés à l’inconnu : une race extra-terrestre au fin fond du système solaire. Sont-ils vivants ? Intelligents ? Conscients ? Menacent-ils l’espèce humaine et la survie sur Terre ? Ils devront répondre à ces questions et se faisant s’interroger sur leurs propres humanités et sur l’(in)intérêt de la conscience dans l’évolution et la survie de l’espèce.
Pour autant Vision aveugle n’est pas un conte philosophique ni une longue introspection. S’il manipule de nombreux concepts (aussi bien en terme d’exploration spatiale, de biologie que de neuroscience ou de religion, mais également l’intelligence artificielle et les différentes variations du transhumanisme), et s’il faut donc présenter les différents concepts pour le lecteur, c’est surtout un roman bourré d’action. De par sa fonction de « chambre chinoise » au sein de l’équipage, Siri Keeton est le mieux placé pour présenter les différents concepts et les expliquer. Mais même ses différentes remémorations sur sa vie avant l’expédition ne coupent pas le fil de la lecture. Et certaines de ses remarques ou des lignes de dialogues sont cyniquement drôles ce qui apporte en plus un peu de légèreté dans un texte dense. Notons que cette nouvelle édition est richement illustrée et propose également une nouvelle, Les Dieux insectes, pendant terrien à certaines des interrogations de l’équipage (même si Echopraxie est le roman racontant les événements qui se sont passés sur Terre durant le voyage du vaisseau et sa rencontre avec l’inconnu). Elle dispose également d’une préface et d’une postface de l’auteur pour celles et ceux qui veulent en savoir plus sur les concepts présentés dans le roman. Et est donc moins aride que ma vieille édition parue à l’époque chez Pocket.
Vision aveugle
d
e Peter Watts
traduction de Gilles Goullet

Éditions
Le Bélial’

Symposium Inc.

Décidément depuis quelques titres, les personnages des récits d’Une Heure-Lumière sont tous sauf sympathiques. Le dernier en date avec deux protagonistes attachants devait être Toutes les saveurs de Ken Liu. Dans Symposium Inc., nous avons une collection d’individus tous plus clichés sortis d’une fiction estivale de télévision française et plus détestables les uns que les autres : l’avocate nymphomane et alcoolique, le capitaine d’entreprise froid et dédaigneux, la mère effacée qui a abandonné sa brillante carrière pour sa famille, la fille criminelle au sang-froid, etc. Et pourtant Oliver Caruso arrive avec ce polar mâtiné de neurosciences et de nanotechnologie à accrocher le lecteur et à nous pousser à continuer notre lecture…
A la base de Symposium Inc, il y a un crime sordide : une mère de famille assassinée alors qu’elle fête les 18 ans de sa fille. Le tout dans une maison ultra-surveillée où non seulement les caméras ont tout filmé, mais où les capteurs ont mesuré les différents taux de neurotransmetteurs dans le sang des personnes présentes pour retracer leurs émotions et
déterminer leurs culpabilités. Le mari de la victime et père de la meurtrière engage alors une ténor du barreau pour faire libérer sa descendance. Mais… le passé et l’appât du gain et du pouvoir s’en mêlent, et l’histoire se complique peu à peu…
Vendu comme un mélange de droit et de neuroscience, Symposium Inc. est léger en terme
s de droit. Il s’agit plus d’une critique sur la culpabilité médiatique avant procès et retournement de l’opinion publique qu’un exemple d’application futuriste du Code de procédure pénale. En revanche, sur l’interrogation entre culpabilité et maladie, il est intéressant et offre un dénouement, largement divulgâché par le titre au passage, bien amené. Une bonne lecture de plus dans cette collection qui n’en finit pas de dénicher des petites perles d’imaginaire.

Symposium Inc.
d’
Olivier Caruso
Éditions
Le Bélial’

Perhaps the Stars

Avec son cycle Terra Ignota, commencé dans Trop semblable à l’éclair, Ada Palmer invitait son lecteur dans un récit épique de politique-fiction futuriste mêlant philosophie des Lumières et transhumanisme. En octobre 2021, le voyage s’achève pour les lecteurs anglophones avec la sortie du quatrième tome, Perhaps the Stars (à partir en deux parties l’an prochain chez Le Bélial’ tellement le livre est copieux !)
Les deux premiers tomes nous racontaient l’effondrement d’une civilisation à partir d’une simple liste de noms parus dans le journal. Le troisième convoquant Thomas Hobbes au passage narrait La Volonté de se battre et les prémisses d’un nouveau conflit planétaire. Le quatrième va nous chroniquer ce conflit et ouvrir sur la façon dont l’Humanité et ses Dieux vont voir leurs conceptions de l’univers changer. Pour l’occasion, Ada Palmer bouscule les habitudes de son lectorat. Si Hobbes est bien présent en dialoguistes et commentateurs des péripéties, ce ne plus les œuvres des Philosophes du XVIIIe siècle qui constituent le filigrane de son récit, mais les chants d’un certain aède grec aveugle bien bien plus ancien. Et son narrateur initial, Mycroft Canner, cède sa place à une plume plus jeune, plus naïve, mais pas toujours plus fiable, à moins que…
Certes commencer par Perhaps the Stars pour découvrir Terra Ignota serait une très mauvaise idée. Mais si vous avez lu ne serait-ce que le premier, ou si vous souhaitez savoir avant de vous lancer à l’assaut de cette montagne de pages, si cela vaut le coup, sachez-le : malgré le « coup de mou » à mon goût dans Sept redditions, le deuxième volume, la série se conclut parfaitement bien. Sans intrigue non résolue ni solution bâclée pour tenir dans les dernières pages. Tous les lecteurs ne seront pas satisfaits. Certaines pertes, certains renoncements pourront sembler des choix durs et difficiles à lire pour qui s’est attaché aux personnages et aux concepts de cette Terre du XXVe siècle. Mais ces décisions sont logiques et amènent vers un épilogue plus que satisfaisant. Et petit bonus personnel, les deux personnages au phrasé si exaspérant dans les précédents volumes ont des rôles actifs, mais de second plan et muets, donc ils sont bien moins pénibles à lire. Perhaps the Stars est un final en beauté qui donne envie de repartir du début.

Perhaps The Star
d’Ada Palmer
Éditions Tor

Avis d’invité – La Troisième griffe de Dieu

Il a depuis son dernier passage ouvert son propre blog consacré aux livres de poche, mais Jean-Yves revient aujourd’hui nous parler d’un coup de cœur en grand format. Et toujours d’enquête policière, mais cette fois-ci dans un ascenseur spatial ! Découvrons son opinion sur La Troisième griffe de Dieu d’Adam-Troy Castro.

Les lectures grand format représentent, à la louche, moins de 5 à 10% de mes lectures annuelles et je fuis comme la peste les cycles qui ne sont intégralement publiés en VF. Pourtant, après lu et adoré — c’est peu de le direÉmissaires des morts, premier tome du cycle, j’ai acquis et lu dans la foulée cette suite sans attendre une version poche et l’assurance d’une traduction du troisième et dernier volume. Au moment où j’écris ces lignes, j’aurais envie de me contenter de reprendre un laconique « vous aimerez si vous avez du goût », d’autant plus qu’écrire un retour sur un tome deux sans spoiler le premier est une gageure. Pourtant, La troisième griffe de Dieu mérite que je prenne une paire d’heures pour vous convaincre qu’Adam-Troy Castro a réussi à écrire une suite encore plus solide — alors que le livre central est souvent le plus faible des cycles — en approfondissant ses personnages et son univers, servis par un thriller huis-clôt haletant.

Comme pour le premier, Albin Michel Imaginaire a fait le choix de produire un recueil, avec cette fois le roman éponyme suivi d’une nouvelle. À nouveau, nous pouvons suivre l’évolution d’Andrea Cort, qui s’est adoucie un peu, ou du moins qui le prétend, le roman étant écrit à la première personne. Ses relations à autrui sont toujours très compliquées et même si elle supporte davantage les conventions sociales, elle est toujours hantée par ses démons intérieurs et prompte à des crises de colère, voire de violence pour extérioriser sa frustration. La galerie de personnages qui gravite autour d’elle et qui est parfois victime de ces excès est toujours aussi aboutie. En seulement quelques lignes et dialogues, Adam-Troy Castro leur donne beaucoup de profondeur, de complexité et les rend mémorables, dans tous les sens du terme. Fidèle à sa patte, les interactions entre les protagonistes sont l’ossature du livre, mais sans jamais verser dans le manichéisme. En effet, tous sont unis par deux questions communes : la fin justifie-t-elle les moyens ? Qu’est-ce que le bonheur ? Ces thèmes ne sont bien sûr pas nouveaux en littérature, mais la science-fiction imagine des moyens plus performants, des « progrès », notamment technologiques, et donne donc une intensité supplémentaire à ces problématiques. Peut-on contrôler l’esprit — thème déjà abordé dans Émissaires des morts – pour une cause « juste » ? Utiliser une quantité infinie d’argent sale pour améliorer l’univers ? Renoncer à son libre arbitre pour être heureux ? Charge à la lectrice ou au lecteur de répondre.

« Xana appartient aux Bettelhine, une famille dont la fortune dépasse celle de certaines civilisations. La planète est le siège de la Manufacture de munitions Bettelhine, qui détient des implantations sur une centaine de mondes. Sa production se caractérise par un pouvoir de destruction qui a réduit en cendres certains endroits habités par l’humanité ; sa cupidité en a transformé d’autres en taudis ravagés par leurs dettes. »

Adam-Troy Castro prolonge également ses réflexions sur ce que pourrait être un extrême capitalisme. Quand en ce moment même certaines firmes transnationales ou individus sont aussi riches et puissants que des États, la SF permet d’imaginer un changement d’échelle, spatial et temporel, et donc ce que seraient des firmes trans-planétaires, voire trans-civilisationnelles, dirigées par des familles régnant comme des seigneurs entourés de leurs serfs. Les Bettelhine ne sont guère sympathiques – euphémisme – car leur fortune vient de la vente d’armes ; et dans un univers space opera, les clients potentiels, de même que les moyens de tuer ne manquent pas. La question de la destruction est d’ailleurs centrale et donne son titre au roman, la griffe de Dieu étant une arme rituelle. L’auteur montre ainsi l’extrême ingéniosité que peuvent déployer les individus pour s’entretuer, de manière plus ou moins spectaculaire ou douloureuse, depuis l’accès à la conscience. Certains extraits du livre font d’ailleurs froid dans le dos, et c’est sur l’usage d’une de ces armes que notre Procureure extraordinaire va devoir enquêter.

« “Quelqu’un dans cette pièce est un assassin.” Philippe Bettelhine avait blêmi, mais il ne se laissa pas démonter, je dois lui reconnaître au moins ça. “À part vous, vous voulez dire ?” fit-il d’une voix rauque. »

En effet, La troisième griffe de Dieu est un thriller qui marie à merveille des touches modernes et retro. C’est un whodunit dans un ascenseur spatial et dont le petit nombre de personnages rappellera invariablement Le crime de l’orient express d’Agatha Christie. L’hommage est évident et j’affirme sans hésitations qu’Adam-Troy Castro se hisse à la hauteur de la romancière britannique. Il parsème son livre d’indices qui servent à la fois l’intrigue et le world building, sans hésiter à introduire de fausses pistes, et qui forment un ensemble parfaitement cohérent, au point de pester de ne pas avoir deviné plus tôt. J’ai relu quelques extraits pour les besoins de cette chronique et les éléments sont très nombreux : cela donne envie de relire pour les dénicher tous. Là encore, les aspects SF permettent d’introduire de nouveaux mobiles, procédés ou armes du crime. Enfin,l’auteur maitrise totalement le rythme du récit entre un début sur les chapeaux de roue, cliffhangers de fin de chapitres, phases de danger ou de désespoir, et révélations jusqu’aux dernières pages. Ce tome n’est pas qu’une péripétie de plus dans la vie d’Andrea Cort et l’auteur construit son destin avec patience et méthode. Attendre la suite s’annonce difficile.

Vous aimerez si… Vous aimerez !

La Troisième griffe de Dieu
d’Adam-Troy Castro
traduction de Benoît Domis
Éditions Albin Michel Imaginaire

Les Employés

Vous connaissiez les OVNI, voici un OLNI, objet littéraire non identifié, signé Olga Ravn, une poétesse danoise qui s’essaie ici à la prose. De quoi parle Les Employés ? Du travail d’une commission d’enquête au sein du six millième vaisseau. Celui-ci a quitté la Terre pour explorer La Nouvelle-Découverte sans espoir de retour. À son bord d’étranges incidents se produisent après l’observation prolongée de certains « objets » qui ont été trouvés sur la planète. La commission va donc interroger l’ensemble de l’équipage, humains comme ressemblants, pour tenter de comprendre ce qu’il se passe et prendre une décision sur la poursuite ou non de la mission.
L’histoire elle-même des
Employés se dévoile par petites touches, plus par des impressions sensorielles, des rêves, des hallucinations et des réminiscences du passé que par un enchaînement linéaire de faits. Nous ne rencontrons jamais les membres de ladite commission, mais nous ne lisons qu’une série de dépositions numérotées très courtes. Certaines ne font que quelques lignes, la plus grande ne dépasse pas quatre pages. Peut-être certains employés témoignent-ils plusieurs fois, et peut-être que non. Certains sont clairement identifiés comme humains, d’autres comme ressemblants (des androïdes immortels similaires à ceux de la série Äkta människor – Real Humans), d’autres restent dans un entre-deux flou vis-à-vis du lecteur, de la commission et pour certains d’eux-mêmes.
En remontant dans les souvenirs et les sensations des anonymes faisant ces dépositions, Olga Ravn nous dresse le portrait d’une société oppressive et interroge l’humanité de ses employés. Son écriture fluide est également très organique. Sons, images, goûts et odeurs sont convoqués pour montrer son coin d’univers. Les objets, inspirés des installations et sculptures de
Lea Guldditte Hestelund, n’ont qu’un rôle de catalyseur pour les frictions qui vont apparaître au sein de l’équipage. Et pourtant, ils sont si graphiquement restitués que le lecteur les sent presque palpiter au bout des pages.
Ai-je aimé ce livre ? Je ne saurais le dire après une première lecture. Il m’a intrigué, touché et me donne envie de le redécouvrir. Peut-être cette fois-ci en lisant les dépositions par ordre croissant des numéros et non au fil du texte ?


Les Employés
d’Olga Ravn
traduction de Christine Berlioz et Laila Flink Thullesen
Éditions
Pocket Imaginaire

Suivi de mangas

Il y a quelques mois, je vous parlais de premiers tomes de mangas, en me demandant s’ils valaient le coup de continuer plus avant. Pour deux séries, ayant continué ma lecture, j’ai ma réponse. Découvrons donc…

Sarissa of Noctilucent Cloud – tome 4

À la sortie du premier tome, je me demandais si l’histoire saurait gagner en originalité ou si cela resterait celle d’un shonen de bagarre aérienne classique avec des kaïjus. Au sortir de ce quatrième tome, je dirais que Sarissa se situe toujours à mi-chemin entre ces deux tendances. Mais ce titre est surtout diablement addictif. Les personnages sont particulièrement attachants, et leur psyché a plus de profondeur que prévu. Quitte à appuyer là où ça fait mal, comme le passé du pilote français présenté comme un ex-skin raciste qui en dit beaucoup sur l’image de notre pays à l’étranger… Les mystères également s’épaississent et nous ne sommes pas dans la configuration bateau : un volume, un nouvel arpenteur à affronter. Qui sont les Anciens ? Pourquoi Danke et la nouvelle fireball ont-ils une apparence aussi étrange ? Que sont au juste les arpenteurs ? Que veut réellement Mum ?
Vous l’aurez compris, Sarissa est devenu pour moi l’un de ces titres détente que j’attends et que dévore aussitôt acheté. Les explications et notes en fin de volume font également partie de mon plaisir de lecture, en passionnée d’aéronautique.


Sarissa of Noctilucent Cloud
de Miki Matsuda (scénario) et Kome (dessins)
traduction de Akiko Indei et Pierre Fernande
Éditions Panini

Wombs – tome 3

Si les deux premiers volumes m’avaient convaincue de la qualité de cette série (même si son thème sous-jacent peut ne pas plaire à tous les publics), ce troisième tome de Wombs confirme cette impression en étant néanmoins plus classique. Mana Oga et ses collègues des forces de transfert ne voient qu’une partie de la guerre en cours et même leurs supérieurs ne jouent pas franc-jeu avec elles. Rien que de très normal dans une fiction militaire, mais même dans cet épisode de transition Yumiko Shirai arrive à nous captiver. Ici, plus que le changement de poste de Mana Oga, j’ai particulièrement apprécié d’en apprendre plus sur les navis et sur la population autochtone de la planète, les nibas. Si la guerre reste présente, l’action sur le front physique laisse la place à des combats psychiques que ce soit pour conquérir de nouveaux points de transfert ou pour que la protagoniste maîtrise ses nouvelles compétences tout en conservant sa santé mentale. Seul bémol, le style parfois trop précipité de la mangaka qui rend certains passages difficilement lisibles. La suite étant prévue pour janvier 2022, je vais la guetter avec impatience…

Wombs
de Yumiko Shirai
traduction d’Alexandre Goy
Éditions Akata

Widjigo

1793. Un jeune lieutenant de la toute nouvelle République française est chargé d’arrêter un vieux noble breton. Coincé par la tempête avec lui dans la tour où ce dernier s’est réfugié, il va écouter toute la nuit son histoire en échange de sa reddition. Et plus particulièrement les événements qui ont suivi en 1754 son naufrage à Terre-Neuve…
Avec Widjigo, Estelle Faye revisite l’un des mythes les plus connus d’Amérique du Nord : le Wendigo (Wìdjigò étant le nom algonquin de cette créature). Au lieu de faire de son récit, un simple polar horrifique où la créature tiendrait le rôle d’un slasher et cherchant à savoir si le monstre poursuivant les survivants est bien extérieur au groupe et d’origine surnaturelle, Estelle Faye nous raconte avant tout une histoire de vengeance, de culpabilité et de recherche de rédemption bien humaine. À travers le personnage de Justinien de Salers, jeune noble ayant fui la Bretagne et l’emprise paternelle pour s’étourdir de plaisir à Paris avant de finir ivrogne prêt à tout en Acadie, elle propose un regard décalé aussi bien sur les prémisses de la Révolution française que sur la vie dans les colonies américaines. Les différents naufragés (coureurs des bois, pasteur puritain et sa fille adolescente, matelot, officier anglais ou noble déchu) ont tous quelque chose à cacher, une vengeance à exercer ou un secret honteux à se faire pardonner. Et un à un, ils seront éliminés de façon aussi originale que sanglante.
Longtemps, malgré son titre, le livre laisse planer le doute : sommes-nous dans un récit fantastique ou non ? Tout comme les meilleures histoires de fantômes du Nouveau Monde telles que pouvaient les conter Washington Irving, Edgar Allan Poe ou Ambrose Bierce, dans Widjigo, le voile se lève dans le dernier quart. Et la résolution qui par certains côtés aurait pu se prévoir s’avère finalement une belle pirouette renvoyant dos à dos la justice des hommes et les forces de la Nature. Parfaite lecture pour un soir pluvieux d’automne, Widjigo est un conte horrifique et philosophique envoutant.

Widjigo
d’Estelle Faye
Éditions Albin Michel