1974

Que s’est-il passé en 1974 dans cette maison abandonnée de Sebourg dans le Nord de la France ? Pourquoi les pompiers y viennent-ils un jour la réduire en cendres au lieu d’éteindre l’incendie. Ce roman pourrait sembler un remake de Fahrenheit dès les premières pages, mais non. Avec 1974, Arnaud Codeville signe ici un mélange audacieux de polar bien noir et d’horreur. Preuve s’il en est que l’horreur est un genre qui se porte bien, tant dans le cinéma français que dans la littérature.
Même si je ne trouve pas le personnage principal très sympathique, marcher dans ses pas pour démêler l’intrigue est un véritable plaisir, pour peu que l’on résiste à l’idée de lui hurler dessus par moment pour qu’il se reprenne. Ce que semble être au départ un cas de hantise lié à la disparition d’une adolescente en 1974, se révèle par la suite tenir plus de la sorcellerie et de la possession démoniaque, avec dans la coulisse une créature Lovecraftienne qui n’est pas pour une fois ce cher Cthulhu. Et Arnaud Codeville est assez malin pour donner l’impression au lecteur qu’on va aller dans une direction et virer complètement de bord en quelques lignes. Le tout non pas une ou deux fois, mais une bonne dizaine de fois dans l’ouvrage. En revanche, au bout des 500 pages je sais qu’il aime le cinéma de genre des années 80/90 et Stephen King, tellement les références sont flagrantes.

1974
de Arnaud Codeville
Autoédition

Time Phantom: Amsterdam

En science-fiction, l’un des sujets les plus rabâchés depuis H.G.Wells est le voyage dans le temps. Il peut donner lieu à des merveilles d’ingéniosité comme à des salmigondis sans logique ni cohérence. Time Phantom: Amsterdam de Randy Anderson s’annonce comme appartenant à la première catégorie.
Après un prologue dans le New York de 2070, l’histoire commence avec Dane, un mannequin new-yorkais de 50 ans fraîchement divorcé venu s’oublier
dans l’Amsterdam de 2019 entre coffee shop, quartier rouge et canaux. Un soir, un malaise, et le voilà qui remonte le temps à rebours, sans pouvoir se contrôler. S’il reste immobile, il repart dans le passé ; s’il avance trop vite, il se précipite dans le futur. Et au cours de ses sauts dans le temps, il croise la route d’un homme translucide, Agent Charles, qui veut le tuer. Pourquoi ? Comment peut-il voyager ainsi dans le temps ? Pourra-t-il contrôler son don ou sa malédiction ? Sauvera-t-il l’humanité de la Sixième extinction ? Autant de questions auxquelles il va s’efforcer de répondre.
En mélangeant les codes du roman d’espionnage et de la science-fiction la plus classique, Randy Anderson signe un roman déroutant, mais qui agrippe très vite son lecteur et ne le lâche plus jusqu’à la dernière page. Et jusqu’à l’annonce d’un prochain tome à venir qui se passera au Danemark. Si le protagoniste principal n’est pas de prime abord des plus sympathiques à blâmer son ex-femme et à mettre sans cesse en avant son physique avantageux et son sens du style, il n’en devient que plus touchant par sa maladresse et son incapacité incroyable à se sortir des pièges que peut lui tendre le voyage temporel. En voici un qui n’a jamais entendu parler du paradoxe du grand-père et qui semble s’ingénier, saut après saut, à se mettre dans des situations de plus en plus épineuses et inextricables à résoudre. Heureusement que son entourage, conscient ou non de ses déplacements temporels, est plutôt plein de bon sens
pour le sortir de ses mauvais pas. Et d’un point de vue plus personnel, j’avoue que l’utilisation faite par l’auteur des déplacements lents par bateau est plus qu’ingénieuse et inattendue dans un livre d’anticipation. En revanche, je ne comprends pas encore la logique des interludes en l’an 2070. Peut-être dans le prochain roman ?

Time Phantom: Amsterdam
de Randy Anderson
Auto-édition

Jeux de mains

Devrais-je me méfier des recommandations de mes amies ? En reposant Jeux de mains d’Yves Laurent, je pense qu’il faudra à l’avenir être très prudente. Ce livre comme tout bon thriller se lit très vite, trop vite. Et entraîne un manque de sommeil certain. Pourtant, malgré des meurtres particulièrement gore il reste très léger et au final, ne sera pas forcément relu, en tout cas pour ma part.
La trame est simple : après deux ans d’interruption, un serial killer reprend ses meurtres et cible plus particulièrement le prodige de la police criminelle bruxelloise, signant chaque scène de crime d’un doigt manquant et d’un message à l’encontre des enquêteurs. L’arrêteront-ils à temps ? La plongée au cœur de Bruxelles et de son patois (mâtiné d’expressions wallonne et flamande) est originale dans ce genre littéraire. Merci d’ailleurs aux auteurs d’avoir glissé un lexique pour les francophones non belges, même s’il manque quelques termes encore. Et comme dans toute bonne histoire policière on passe d’un suspect à l’autre au fur et à mesure de sa lecture, jusqu’à la découverte du coupable. Cette révélation finale si elle n’explique pas grand-chose des motifs
l’ayant poussé à tuer justifient certains passages explicites du livre qui sinon n’auraient été que racoleurs.
En revanche, j’ai plus été gênée par certains détails comme le « hacker » domestique des policiers qui estime que son PC ne peut pas avoir été piraté parce que son antivirus est à jour. Ce qui pour les non-informaticiens revient à dire : je ne peux pas me faire cambrioler, j’ai des moustiquaires aux fenêtres. Si les logiciels malveillants peuvent faciliter l’intrusion sur votre ordinateur, c’est loin d’être la seule méthode. Et surement pas la plus efficace dans ce cas précis. Ce genre d’imprécisions, informatique ou autre m’ont fait sortir deux ou trois fois du récit, alors qu’il aurait suffi de ne pas s’avancer dans un sujet mal maîtrisé pour l’éviter. Dommage, l’histoire pour un premier récit
qui visiblement prévoit une suite. Et moi, malgré mon manque de sommeil, finalement je resterai attentive aux avis de cette amie. Après tout, un polar accrocheur reste un bon polar.

Jeux de mains de Yves Laurent
Autoédition (Esfera/Imaginons ensemble)

Fil rouge 2018 : Persepolis Rising

Mars débute et en l’honneur du dieu romain qui lui a donné son nom, parlons de guerre. Et plus exactement de ses répercussions. C’est le thème qu’aborde Persepolis Rising, le septième livre dans la série The Expanse de James SA Corey. Comment prendre possession d’un système solaire et se rendre maître d’un essor galactique naissant ? Comment s’opposer à une invasion quand l’ennemi vous connaît par cœur, et dispose d’une puissance de feu inimaginable jusqu’ici ? Persepolis Rising y répond en ouvrant une autre série de questions pour les deux (derniers ?) livres de la série à venir.
Civils, militaires, résistants ou collaborateurs, vainqueurs comme vaincus : la guerre est toujours sale et fait des dégâts dans tous les camps. C’était vrai depuis la plus haute Antiquité, c’est plus que jamais vrai en ce début de XXIe siècle, et ce le sera encore au XXVe siècle selon James SA Corey*. Persepolis Rising commence trente ans après le précédent livre (Babylon Ashes) et entre 40 et 50 après le tout premier livre de The Expanse (Leviathan Wakesl’Éveil du Leviathan en VF). Trente ans que la guerre entre les planètes intérieures (la Terre et Mars) et la Ceinture a eu lieu, trente ans que les portes ouvrant la voie vers d’autres systèmes stellaires sont ouvertes grâce à la protomolécule. Dans cet univers apaisé, l’équipage du Rocinante dont les quatre personnages que l’on suit depuis le début (James Holden, Naomi Nagata, Alex Kamal et Amos Burton) songent à la façon dont chacun assurera ses vieux jours. Alors que deux d’entre eux se décident enfin à raccrocher, d’une des portes surgit une vieille menace oubliée et plus puissante que jamais. Le fragile équilibre à l’intérieur comme à l’extérieur du vaisseau vole en éclat et tout le monde doit trouver ses marques pour lutter contre l’envahisseur ou simplement survivre.
Malgré un saut dans le temps, d’autant plus déstabilisant pour la lectrice que la série TV The Expanse m’avait renvoyée à la genèse de cet univers, Persepolis Rising est encore l’un des romans les plus puissants de la série. Il est nettement plus intéressant que Strange Dogs, la nouvelle qui l’a précédé même si celle-ci ouvre de nouvelles perspectives en rapport avec la fin de ce roman. Pourquoi ? Parce qu’on y retrouve nos personnages favoris. Ils ont vieilli, ils sont désormais dans des positions où on ne les imaginait pas comme Camina Drummer passée de Tycho Station à la tête de l’union des transporteurs. Et comme d’habitude, ils doivent faire face à des événements qui les dépassent. De plus, James SA Corey nous montre chaque facette du conflit spatial en cours : de chaque côté du système solaire : en zone occupée comme sur la ligne de front, côté envahi comme côté envahisseur. Celui-ci se joue aussi bien en jouant aux échecs en 3D avec les navires, astéroïdes et habitats comme pions, qu’en multipliant les actes de sabotage dans les coursives des stations ou en contrôlant les médias pour influencer l’opinion. Une fois le problème posé, la solution qu’apporte James SA Corey au fil des pages reste imprévisible. Tous les personnages ne ressortent pas vivants de cette guerre, personne n’en sort intact et encore une fois le statu quo de The Expanse est bouleversé pour le prochain roman. Les ennemis d’hier et d’aujourd’hui y seront peut-être forcés d’être les alliés de demain.


* Oui, je sais derrière le pseudonyme James SA Corey se cachent deux auteurs, Daniel Abraham et Ty Franck, mais comme ils se répartissent l’écriture à parts égales autant maintenir grammaticalement la fiction en utilisant le singulier.


Persepolis Rising (The Expanse 7)
de James SA Corey
Éditions Orbit

Avis d’invité : L’épouvanteur

Ce blog s’ouvre parfois à d’autres lecteurs. Aujourd’hui, c’est le tour de @fleurdebitume qui partage ses impressions sur une saga de fantasy jeunesse qui les a ensorcelé, lui et son neveu. Il s’agit de L’épouvanteur de Joseph Delaney.

Thomas Jason Ward est un adolescent qui à treize ans n’a jamais quitté sa ferme familiale. Il a une particularité, il est le septième de sa fratrie. Sa mère le confie alors à un épouvanteur pour qu’il le forme puisque seul un septième fils peut devenir épouvanteur. Un épouvanteur a pour fonction de protéger le monde contre les forces de l’Obscur, composé de sorcières, de gobelins et de monstres de tous genres qui épouvantent la population du Comté.
C’est le début d’une aventure initiatique pour le jeune Tom qui ne soupçonne pas encore ce qu’il va apprendre et voir. Amitiés et conflits vont accompagner le parcours de Thomas dont le destin semble écrit d’avance.
L’histoire se passe dans le Comté, une région d’Angleterre située sur l’emplacement du Lancashire actuel, mais on voyage également en Grèce, en Irlande, au Pays de Galles et même dans les Enfers, nid des forces de l’Obscur. Si, dans la plupart des treize volumes, Tom est le narrateur, parfois le récit est fait par d’autres personnages quand le héros n’est pas présent.
J’ai été aspiré par cette ambiance qui se lit assez facilement dans l’ensemble, qui fait peur, mais pas trop (enfin, certaines descriptions peuvent heurter les esprits sensibles) d’où l’inscription au dos de tous les volumes « histoire à ne pas lire la nuit ». Cette lecture convient pour les jeunes lecteurs à partir du collège comme pour les moins jeunes…

L’épouvanteur de Joseph Delaney
Traduction de Marie-Hélène Delval
Éditions Bayard Jeunesse

Annihilation

Il suffit parfois d’une bande-annonce de film pour vous entraîner à la recherche d’un livre. Et Annihilation de Jeff Vandermeer en est la preuve parfaite. Le film réalisé par Alex Garland sera disponible le 12 mars sur Netflix, mais il génère déjà beaucoup d’impatience mêlée d’inquiétude dans mon entourage ayant lu le livre. Quant à moi, les quelques images glanées sur le Web me semblaient une version féminine et peut-être un peu plus sanglante de Jurassic Park. Arrivée au bout des 208 pages du roman, je mesure à peine le poids de mon erreur.
Malgré le titre du roman, Annihilation n’est pas une histoire de destruction massive. Certes aucune des quatre protagonistes ne ressortira de l’Area-X qu’elles sont parties explorer, mais sont-elles vraiment mortes, disparues ou transformées en autre chose ? La narratrice principale elle-même semble peu fiable dans son récit. Nous dit-elle tout ce qu’elle sait et voit ? Que sait-elle sur cette expédition ? Et si l’organisme, Southern Reach, qui l’a envoyé là leur a menti de bout en bout ? À moins que ce ne soit l’Area-X elle-même et ses habitants qui la manipulent et changent complètement son récit ?
La forme même du roman est étrange : nous nous trouvons placés au beau milieu d’une expédition en cours. Exploration scientifique ? Militaire ? Mission de secours ? Aucun nom, aucune description des personnages n’est jamais donné. On sait juste que l’expédition est composée de quatre membres : la biologiste et narratrice, l’anthropologiste, la psychologue et la géomètre. On ne connaît ni leur âge ni leur apparence physique. De même pour les autres personnages cités. Volontairement, l’auteur nous laisse dans un brouillard persistant. Les descriptions des lieux, des créatures et des phénomènes rencontrés sont à la fois très évocatrices et aussi précises que du H.P.Lovecraft. Et pourtant, le lecteur se trouve happé par cette brume, et avance au fil des pages de plus en plus perdu, mais toujours fasciné par ce récit. À la façon dont certains films d’horreur font monter doucement la pression : vous savez que la fin sera inéluctable et insoutenable, mais vous regardez quand même, quitte à cacher vos yeux avec les mains. Et souvent la rencontre finale arrive comme un soulagement : « ah ce n’était que ça ! ». Ici, si la rencontre avec la créature finale ne déçoit pas par son intensité et son étrangeté, la fin n’est qu’un nouveau commencement. En effet, celle-ci répond à la plupart des questions soulevées par le récit, mais elle en laisse d’autres, plus importantes, béantes et en pose de nouvelles. Annihilation fait parti d’une trilogie est suivi par deux autres romans, Autority et Acceptance. Tous les trois ont été publiés la même année, mais ils ne sont pas bâtis sur la même structure. Après avoir lu Annihilation, je vais lire les deux autres, en espérant ne pas être déçue. En revanche, je ne sais pas si je regarderais le film : l’histoire me semble assez inadaptable.

Annihilation de Jeff Vandermeer
Éditions MacMillan

The Chronicles of Amber

Récemment sur un réseau social, une question était posée : quelle est la première œuvre de fantasy qui vous a passionnée ? Là où beaucoup ont cité un livre de Tolkien, de G.R.R.Martin, de Gemmel, ou la saga de Harry Potter, pour moi c’est sans conteste The Chronicles of Amber et son premier livre : Nine Princes in Amber de Roger Zelazny. Et j’y reviens très régulièrement, tant l’histoire de Corwin et de ses frères et sœurs, puis plus tard de son fils Merlin et de son cousin, me transporte. Et ce pour plusieurs raisons.
À la différence des standards de fantasy copiés et recopiés depuis Bilbo le Hobbit et Le Seigneur des Anneaux, The Chronicles of Amber ne se passe pas dans un univers médievalo-imaginaire, mais dans une multitude d’univers, dont assez fréquemment notre bonne vieille Terre (y compris Les Champs-Élysées parisiens qui n’apparaissent pas si souvent avec un rôle central dans la littérature de l’imaginaire américaine). Chaque monde a ses règles, son univers (que ce soit un Vegas de carton-pâte, une ville sous-marine ou l’extrémité chaotique du cosmos), et ses créatures, magiques ou non. Certaines sont à peine esquissées, d’autres vont prendre l’aspect de versions magnifiées d’animaux connus (comme Morgensten le cheval de Julian, ou les chiens de Flora), ou d’autres seront issues de la mythologie celte et gréco-romaine (licorne, manticore, griffon). Mais je vous garantis qu’en dix épisodes, je n’ai pas vu l’ombre d’un elfe, d’un troll et à peine un nain bossu) et encore parce que Dorkwin préfère cet aspect). La magie y a des règles claires et n’est pas la réponse à tout. D’ailleurs dans le premier cycle, elle n’apparait d’abord que comme un moyen de transport et de communication avant de prendre une importance plus grande dans les trois derniers livres au fur et à mesure que l’intrigue progresse ?
Au-delà de la simple fantasy, The Chronicles of Amber offre une variété de personnages sympathiques ou non suivant les moments, mais dont aucun, pas même Corwin le narrateur n’est clairement affilié du côté du Bien. Chacun poursuit ses propres objectifs et s’allie les uns aux autres au gré des événements et de son instinct de survie. Mélangeant intrigues de cours version Les rois maudits de Maurice Druon, action digne des meilleurs James Bond de Ian Fleming et humour pince-sans-rire, The Chronicles of Amber n’a pas perdu une ride depuis son écriture entre 1970 pour Nine Princes in Amber et 1978 pour The Courts of Chaos. Et hormis une baisse de rythme certaine dans The Guns of Avalon, le deuxième livre, il happe le lecteur et lui offre de grands éclats de rire, même au pire milieu d’une scène tragique. Comme Random tout juste échappé d’une poursuite à travers plusieurs mondes et avant le premier grand combat parlant de ses liens familiaux : « Of all my relations, I like sex the best and Eric the least. »

The Chronicles of Amber (Amber books 1–5)
de Roger Zelazny
Éditions Gollancz

PS : je cherche en anglais le second tome chez Gollancz (ou ailleurs) rassemblant le cycle de Merlin. Si vous savez où le trouver, n’hésitez pas à m’envoyer un petit mot.

La Quête onirique de Vellitt Boe

Décidément H.P.Lovecraft n’en finit plus d’inspirer les auteurs. Dans ce court roman de 2017, c’est Kip Johnson qui revisite une partie du partie du mythe de l’homme de Providence, en s’intéressant à une part presque jamais abordée dans son œuvre : la place des femmes. La Quête onirique de Vellitt Boe se passe dans les contrées du Rêves popularisées par le cycle de Randolph Carter (dont La Quête onirique de Kadath l’inconnue) et Les chats d’Ulthar. Elle suit les traces de Vellitt Boe, une professeure de mathématiques vieillissante, partie à la poursuite d’une de ses élèves voulant s’évader vers le monde de l’Éveil.
Non seulement avec La Quête onirique de Vellitt Boe, Kip Johnson revisite les aventures les plus proches de l’heroic fantasy écrites par H.P.Lovecraft, mais en plus elle nous présente une protagoniste originale : une femme vieillissante qui au soir de sa vie repart sur les chemins qu’elle avait parcourus adolescente dans un monde peu doux pour les femmes. Plus que les Dieux Anciens, les goules, les ghasts et autres horreurs peuplant cette contrée, c’est une simple mention au détour d’un chapitre plutôt calme qui m’a personnellement fait frémir : « on ne lui avait dérobé ses affaires qu’à trois reprises, et on ne l’avait violé qu’une fois, mésaventures qui n’avaient jamais éteint son brûlant besoin d’espace, de villes étranges, de nouveaux océans… » Peut-être trop proche de ce que risque une voyageuse ordinaire dans notre monde ? Tout au long de son chemin, Vellitt et le jeune chat noir (d’Ulthar évidemment) qui l’accompagne croiseront des lieux, des personnages et des créatures familiers au monde de Lovecraft, mais sous une perspective très différente. En effet, ce n’est pas un homme confronté à l’étrange et à l’inconnu, mais une femme qui a toujours vécu au milieu de ses merveilles et qui remonte son passé en cherchant son élève, retrouvant des souvenirs enfouis à chaque pas, qu’ils soient agréables ou bien traumatisants.
L’édition française du roman est enrichie par de très belles illustrations de Nicolas Fructus et par une interview de l’auteur. Pour le coup, je vous conseille plutôt de vous procurer la version papier que numérique de cet ouvrage pour mieux en profiter.

La Quête onirique de Vellitt Boe
de Kip Johnson
Illustrations par Nicolas Fructus
Traduction de Florence Dolisi
Éditions Le Belial’

L’épouvantable encyclopédie des fantômes

Je connaissais Pierre Dubois comme elficologue grâce à ses excellentes encyclopédies sur le Petit peuple, je le savais conteur de talent grâce à ses nouvelles grinçantes à souhait, et au détour d’un rayon, je le découvre pneumatologue, ou spécialiste non pas des poumons, mais des fantômes et autres esprits éthérés. À peine achetée et déjà dévorée de la première à la dernière ligne, L’épouvantable encyclopédie des fantômes vient donc retrouver ma bibliothèque spéciale « mythes, contes et légendes » et sera visiblement encore de nombreuses fois parcourue.
À la différence des encyclopédies du Petit peuple précitées, le propos de ce livre est moins académique. Même si les fantômes sont plus ou moins classés dans le temps et dans différents groupes d’apparitions, ils sont par définition plus insaisissables et plus changeants. Ne reste alors qu’à écouter leurs histoires susurrées au creux des pages tournées et frissonner de plaisir, de chagrin ou de terreur en découvrant leurs vies passées et leurs victimes trépassées. Attention contrairement aux récits relatés dans les autres ouvrages encyclopédiques de Pierre Dubois, les histoires sont ici nettement plus adultes. Il n’y a pas de quoi effaroucher un amateur de films d’horreur, mais certains jeunes enfants peuvent prendre peur, ou tout simplement ne pas comprendre ce qu’il se passe.
Côté dessin, les illustrations de Carine-m et d’Elian Black’Mor évoquent fortement l’univers de Tim Burton, particulièrement Frankweenie et Les Noces funèbres. Elles apportent parfois une touche d’humour et de fraicheur dont certains des récits sont dépourvus, comme le chat jouant au croquet avec un crâne rieur. En d’autres occasions, elles se drapent d’un style épique où l’œil du lecteur se perd à la recherche du moindre détail caché derrière un repli de suaire ou tapi à l’ombre d’une branche.
Vous l’aurez compris, si vous aimez frissonner au coin du feu en échangeant des histoires à faire peur, si vous aimez les illustrations gothiques sans être glauques, ce livre est un véritable régal. À lire passé le crépuscule, au fond d’un fauteuil moelleux avec un chat somnolent à proximité bien sûr !

L’épouvantable encyclopédie des fantômes
de Pierre Dubois, Carine-m et Elian Black’Mor
Éditions Glénat

The Devil in the White City

Quittons un peu le monde de la fiction pour le monde bien réel. Et plus exactement le Chicago de la fin du 19e siècle. Les coulisses de l’Exposition universelle de 1893 et les agissements d’un des premiers serial killers américains vont se croiser, et inspirer bien des histoires dont le fameux Gotham by Gaslight de Mike Mignola et Brian Augustyn récemment réinterprété en film d’animation et disponible en VOD sous le titre Batman : Gotham by Gaslight. Dans The Devil in the White City, point de justicier masqué. Erik Larson suit au plus près deux personnages que tout semble opposer : Daniel Hudson Burnham, architecte de renom et directeur des travaux pour l’Exposition universelle de Chicago, et H.H.Holmes, avide de profit dont l’hôtel meurtrier ouvert à l’occasion de cette exposition hantera longtemps la culture populaire et policière des États-Unis.
Chaque chapitre alterne entre l’un et l’autre homme, et entre les deux facettes de Chicago. D’un côté, la ville industrieuse et en plein essor qui lève tous les obstacles pour montrer ses plus beaux atours et accueillir le monde entier au bord du lac Michigan. De l’autre, une ville mangeuse d’hommes et de femmes pauvres attirés dans ses rues pour vivre décemment, et qui peinent à y survivre avant de disparaître souvent sans laisser de trace.
Particulièrement bien documenté, Erik Larson utilise les faits à sa disposition pour rendre son livre aussi palpitant que n’importe quel thriller. Cela peut sembler facile quand on parle d’H.H.Holmes et de la façon dont peu à peu ses crimes seront découverts et où il sera finalement arrêté. Cela relève du tour de force quand on parle architecture et organisation d’une exposition universelle. Pour autant, l’attention que porte Erik Larson aux détails, que ce soit la coupe des vêtements ou la composition des repas, fait entrer ses lecteurs dans le Chicago de cette époque aussi bien en recréant les images, le son, mais également l’odeur et le goût de la ville, sans oublier ses bourrasques de vent glacial ou sa chaleur étouffante suivant la période de l’année où se passe l’action. Que vous vous apprêtiez à visiter Chicago, ou que vous connaissiez déjà bien la ville, que vous vous intéressiez à l’architecture ou à l’histoire criminelle, ce livre factuel se lit aussi vite qu’un bon roman.

The Devil in the White City
Erik Larson
Éditions The Vintage Books.