Destination Outreterres

Un inédit de Robert Heinlein plus de trente ans après sa mort ? C’est tellement rare qu’il était tentant de découvrir Destination Outreterres d’autant que c’était l’occasion de tester la nouvelle collection d’Hachette Heroes, le Rayon Imaginaire, consacré à… l’imaginaire. Au fur et à mesure de l’histoire, je me suis aperçue que j’avais déjà lu ce récit il y a fort longtemps avec un exemplaire de poche en VO oublié par un autre touriste au fin fond de l’Asie. Il s’agit en effet de Tunnel in the Sky, un roman écrit en 1955 à destination de la jeunesse.
Et la trame correspond parfaitement à une histoire de passage de l’enfance à l’âge adulte. Dans Destination Outreterres, nous sommes dans un futur où notre planète est un monde surpeuplé qui ne doit sa survie qu’à la découverte de portails instantanés vers d’autres planètes où exporter des colons et d’où importer nourritures et matériaux épuisés chez elle. Dans ce futur, l’une des épreuves de fin de lycée est un stage de survie sur l’une de ces planètes non encore ouvertes à la colonisation. Mais le stage de Rod et de sa classe se passe mal et le portail de sortie n’apparait jamais. Il ne s’agit plus de vivre quelques jours en terre inconnue, mais d’y bâtir une nouvelle civilisation avec ses luttes de pouvoirs, ses conflits moraux et ses aléas divers et variés de la cuisine à l’élaboration d’un programme de loisirs.
Si vous avez déjà lu des livres de Robert Heinlein, vous retrouverez de nombreux éléments chers à l’auteur : la liberté et la responsabilité individuelle avant tout, le dégoût d’une spécialisation à outrance, une méfiance envers toute forme d’autorité, et des kilts. Et si le pitch de départ — et la présentation de l’éditeur insistant bien sur ce point — rappelle Sa Majesté des mouches de William Golding parue un an auparavant, l’histoire est nettement plus optimiste. Les adolescents et jeunes adultes de Heinlein (où se mêlent garçons et filles) ne descendent pas tous dans la barbarie et finissent au contraire par reconstruire une vraie ville avec maire, mariages, bébés, forge, etc.
En revanche, même si à partir des années 80 ce livre a été réédité dans des collections pour adultes, il a d’abord été pensé comme un livre pour la jeunesse. Ce qui dans l’esprit de ce cher Robert Anson Heinlein passe par un côté pédagogique fort sur des sujets aussi divers que pourquoi un couteau de chasse est plus intéressant pour la survie qu’un fusil ou l’importance du papier dans la civilisation, mais également par une forte coloration idéologique moins « poil à gratter » que dans ses romans pour adultes, mais pas nécessairement plus légère.
J’ai néanmoins pris beaucoup de plaisir à relire ce roman, et j’avoue que l’édition française est particulièrement soignée avec une couverture séduisante, même si j’étais au départ assez sceptique sur le choix d’un fond blanc en couverture.

Destination Outreterres
de
Robert Heinlein
traduction de Patrick Imbert

Éditions
Hachette

Sur les bouts de la langue

Parmi les livres qui m’ont été conseillé comme ressources sur l’écriture inclusive, figurait Sur les bouts de la langue, sous-titré Traduire en féministe/s de Noémie Grunenwald. Et l’amie qui me l’a conseillé de préciser : “attention ce n’est pas un manuel de grammaire inclusive !” Et effectivement, à la différence de Le français est à nous !, Sur les bouts de la langue ne se veut pas un essai de linguistique pure. Noémie Grunenwald y livre le fruit de sa réflexion et de son expérience en tant que traductrice tout en présentant des éclairages venues d’œuvres diverses et de sources variées, aussi bien dans le monde de la traduction que dans celui des militantes féministes.
C’est donc, et le sous-titre le précise bien, un texte militant, et par là même subjectif. C’est d’ailleurs ce qui en fait toute la saveur et l’intérêt à mes yeux de femme et de traductrice. C’est un témoignage étayée de comment Noémie Grunenwald conçoit son travail de traductrice en tant que femme “entrée par effraction” dans le métier. Et même si nous n’avons ni le même vécu, ni le même parcours, et encore moins les mêmes types de traductions à faire, étant moi-même une femme arrivée un peu par hasard dans la traduction, ce témoignage m’a touché et interpellé. Ses réflexions, les difficultés qu’elle mentionne à se mettre en jambe dans les premières dizaines de pages à traduire d’un livre, les interrogations annexes pour comprendre le terme précis qui vous entraîne parfois dans des recherches sans fin, tout cela correspond aussi en partie à mon propre vécu…
Et la composante féministe ? Elle la pousse à interroger les langues (celle source du texte à traduire et celle cible du rendu final), à les retourner pour en trouver la bonne nuance et à trouver de nouvelles façons de marquer une différence ou de démasculiniser le fameux pseudo-neutre du français.
À travers son récit, Noémi Grunenwald trace également en filigrane une histoire du mouvement féministe en France et à l’étranger, ainsi que des différents courants qui le traversent. Elle se penche ainsi sur la façon dont des éditeurs et des éditrices blanches ont retranscrit le propos de femmes de couleur (ou racisées suivant vos préférences de terme, ceci aussi est abordé dans le livre) avec leurs propres biais cognitifs. Et la façon dont la traduction et l’adaptation du message ont évolué au fil du temps.
Que la traduction ou la production de texte soit votre métier, que vous vous définissiez comme féministe ou que simplement vous vous intéressiez à la façon dont la langue peut être maniée et évolue à travers le temps, dont les langues co-évoluent par les allers et retours au gré des traductions, ce livre très court est parfait. Extrêmement personnel et parfois émouvant, il est également très clair sur un sujet qui pourrait en rebuter plus d’une. Et la bibliographie très longue qui l’accompagne donne l’idée d’aller voir d’autres lectures. Je crois d’ailleurs que je vais commencer par le roman de Dorothy Allison.

Sur les bouts de la langue – Traduire en féministe/s
de Noémie Grunenwald
Éditions La Contre Allée

La Cité des ténèbres

La science-fiction en s’intéressant à l’évolution future (ou parallèle) de la société en partant d’un point précis dans le temps et dans le développement technologique peut vite apparaître très datée et se retrouver dépasser quelques décennies plus tard. C’est, notamment, le cas de certains romans historiques du cyberpunk toujours passionnants, mais assez datés avec leurs câblages et leurs disquettes. Alors que dire d’un livre paru en 1926 ? Eh bien, si ce livre est La Cité des ténèbres de Léon Groc, il n’a pas tant vieilli que ça. Certes le point de départ semble assez peu crédible, comme celui du Monde perdu de Sir Arthur Conan Doyle ou du Voyage au centre de la Terre de Jules Verne. Mais le récit est plaisant et une fois admis le postulat de base, la cohérence est suffisante pour ne pas sortir une lectrice du XXIe siècle – certes bon public – de sa lecture.
Quel est donc ce postulat ? Un magnat de l’industrie corse ayant le mal des transport veut construite une route entre son ile natal et le continent, le tout en passant sous la Méditerranée. Les travaux vont se heurter à certaines difficultés et lui, sa fille, son ingénieur et quelques autres vont se retrouver prisonniers sous Terre avec la foreuse. Et ils découvriront que la vie sous la Méditerranée est aussi mouvementée qu’en surface.
Pensé au départ comme un feuilleton, La Cité des ténèbres sait tenir son lectorat en haleine. Et même si cette version a été retravaillée deux ans après sa première parution dans la presse, elle se révèle riche en rebondissement
s. Certes les technologies sont datées (qui utilise encore régulièrement du carbure de calcium de nos jours?) mais l’histoire elle-même a un ton plutôt moderne. Ainsi, même si les hommes font assaut de galanterie auprès de la seule femme du groupe, ils ne la traitent pas avec paternalisme (sauf… son père et même lui sait qu’il n’aura pas toujours le dernier mot) et elle prend un rôle actif dans l’expédition sans être réduit à l’état de potiche. Si l’on n’évite pas certains clichés sur les sauvages, l’écueil du racisme est évité en raison de la nature même des individus impliqués.
Bref, La Cité des ténèbres est un excellent roman d’aventure scientifique qui vous distraira quelques heures… C’est l’essentiel, non ?

La Cité des ténèbres
de L
éon Groc
Éditions Le
s Moutons électriques

Tè Mawon

De prime abord, l’histoire de Tè Mawon de Michael Roch est un classique du cyberpunk. Au sein d’une mégalopole, différents individus se démènent pour découvrir ce qui se cache sous la surface et derrière les lumières de la ville. Certains vivent dans les bas-fonds, d’autres dans les étages bourgeois aux mains des corporations, et d’autres encore sont à la marge, ni tout à fait dans cette conurbation, ni tout à fait en dehors.
Et pourtant, Tè Mawon est une expérience de lecture très différente. Pourquoi ? Déjà parce que Lanvil, la mégapole du récit, couvre une bonne partie des Caraïbes de Cuba au Vénézuela, en passant par la Guadeloupe et la Martinique. Dans ce récit, la métropole et l’Europe en général sont à peine mentionnés, comme étant un lieu que des migrants fuient pour se réfugier à Lanvil. Tout comme l’Asie, les Etats-Unis et le reste du monde. Tout se déroule en vase clos dans cette ile bétonnée gigantesque ceinte par la mer et ses sargasses, sous la lumière artificielle d’un monde qui a oublié la lueur des étoiles et la chaleur du soleil, sauf en réalité virtuelle.
Deuxièmement parce que le langage et les multiples interprétations qu’il propose sont au cœur du récit. Chacun des personnages principaux de Tè Mawon utilise sa propre langue, son propre dialecte. Même ceux parlant créole et, on le comprend assez vite, formant une famille, n’utilisent pas tout à fait les mêmes mots. Ainsi, Pat au créole le plus prégnant auquel se mêlent des mots de son cru comme le tétral pour la tête ne parle pas la même langue que son fils Patson qui va ajouter au créole martiniquais et au français des expressions espagnoles et quelques termes anglo-saxon glanés au cours de ses pérégrinations. Joe, l’exilé venu d’Europe va, lui, parler un argot mâtiné de francitan comme bouléguer. La lecture du récit n’est jamais simple, elle demande soit de faire un effort (et de subvocaliser) pour déchiffrer chaque mot, soit d’accepter de lâcher prise et de se laisser porter par le sens global de l’histoire. Quitte à revenir plus tard sur une séquence. Ce n’est pas pour rien que deux des protagonistes sont d’ailleurs des traductrices bardées de prothèses et habituées à naviguer sans cesse entre le monde réel et des couches de virtuels variant d’un lieu à l’autre, d’une personne à l’autre. Et ce n’est pas pour rien qu’elles nous avertissent que le réel ne peut s’appréhender que par le prisme de sa propre expérience, de sa propre interprétation, et de ce que l’on sait de l’expérience et de l’interprétation qu’en font à leur tour ses interlocuteurs.
Derrière son vernis cyberpunk, Tè Mawon cache un message d’indépendance, aussi bien par rapport à son passé qu’à ses racines géographiques ou à ses attaches familiales. Il ne s’agit pas de renier d’où l’on vient, ni d’idéaliser un utopique âge d’or, mais au contraire de se bâtir une vie meilleure avec son héritage. Finalement un roman presque optimiste, non ?

Tè Mawon
De Michael Roch
Éditions La Volte

Le Serpent – La Maison des Jeux t.1

Après la saga des Molly Southborne, la collection Une-Heure-Lumière s’essaie de nouveau à la publication d’une série. Ce coup-ci, l’affaire est clairement indiquée en couverture avec un tome publié par an jusqu’en 2024.
Rassurez-vous, si La Maison des Jeux de Claire North forme un ensemble cohérent, à chaque volume correspond une période particulière. Et le premier, Le Serpent, peut se lire comme une histoire indépendante.
Le récit se situe donc à Venise en 1610. Guidés par un narrateur similaire à la voix off des documentaires animaliers, nous y suivons le parcours de Thene. Mal mariée trop jeune à un homme plus vieux, violent et flambeur, elle le suit nuit après nuit dans la Maison des Jeux où il la force à le regarder dilapider sa dot. Thene se met alors à jouer à son tour, mais elle gagne plus souvent qu’elle ne perd. Elle est repérée par les dirigeants de la Maison, qui lui propose d’intégrer un cercle privé où les parties se jouent avec des pions humains et où les enjeux sont le pouvoir, la liberté et la vie elle-même.
Ce parti-pris de raconter à distance l’histoire peut soit rebuter soit séduire le lectorat. Personnellement, j’ai apprécié ce regard extérieur et ce recul qui correspondent à l’image que je me fais des intrigues vénitiennes camouflées derrière des masques, comme des pièces de théâtre.
Le jeu en lui-même est une sorte de partie de cartes géantes à quatre joueurs (avec des pions nommés comme le tarot de Marseille). Il a pour but de placer quelqu’un à l’une des plus hautes magistratures de la ville. Tous les coups sont permis sauf attenter directement à la vie des autres joueurs. Et il est fortement déconseillé de tricher. Pour nous, c’est surtout l’occasion de suivre l’évolution de Thene, femme meurtrie obligée de cacher ses sentiments, se battant pour obtenir une liberté où elle ne sera pas « fille de… » ou « femme de… » Mais sera-t-elle toujours elle-même ? Sera-t-elle prête à aller jusqu’au bout de la partie ? De manipulatrice, n’est-elle pas non plus manipulée ? Parce que la Maison des Jeux s’ouvre à différentes époques et différents lieux à la fois, les parties qu’elle réserve à l’élite de ses joueurs ont souvent des conséquences fantastiques sur eux qu’ils gagnent ou que, perdants, ils soient relégués à l’état de simples pions.
Et pour la lectrice ? J’ai particulièrement apprécié cette première manche, et je me suis laissée happer par la musicalité du texte et la mécanique de précision de sa narration. Je serai présente pour la partie suivante.

Le Serpent
La Maison des Jeux t.1
de Claire North
traduction de Michel Pagel
Éditions Le B
élial’

Kaiju Preservation Society

Que faire quand vous êtes écrivain à succès en plein milieu d’une pandémie et d’une période troublée pour votre pays et que vous êtes bloqué sur l’écriture de votre prochain roman ? Quand vous êtes John Scalzi, vous jetez à la poubelle le roman qui vous bloque, et pondez en deux mois un livre très drôle avec de grosses bestioles radioactives ! Et c’est ainsi que Kaiju Preservation Society est né.
Depuis le temps que ce blog vous parle de John Scalzi, vous le savez l’auteur n’a pas sa langue dans sa poche et sa plume est souvent acide parlant – même au fin fond des étoiles – du monde qui l’entoure. C’est d’autant plus vrai que l’histoire de ce nouveau roman commence dans le New York de 2020 au moment où l’épidémie de Covid se répand. Comme le patron de sa start-up de livraison de nourriture l’a mis à la porte avec perte et fracas, Jamie Gray se retrouve en pleine pandémie sans emploi stable avec des dettes jusqu’au coup. Lorsqu’une ancienne connaissance lui propose de le rejoindre dans son organisation de sauvegarde animale, Jamie va découvrir une autre terre où les kaïjus sont bien réels.
Ces véritables réacteurs nucléaires vivants doivent être confinés à leur dimension d’origine, sont une source d’étude sans fin par une bande de scientifiques fondus de science-fiction et de pop culture (au point de surnommer deux des créatures ailées Edward et Bella) mais attisent également la convoitise des militaires et de certains gros consortiums financiers sans scrupule…
Dans Kaiju Preservation Society, John Scalzi s’amuse énormément. En bon nerd lui-même, il multiplie les clins d’œil à l’imaginaire… Aux films de monstres, avec les Godzilla de la Toei en tête, mais également à la musique, à la SF et à la pop culture au sens large. Il s’en prend également au monde qui l’entoure dénonçant les travers des start-ups lancées sur du vent avec pour seul but de leurs dirigeants de les revendre contre un très gros chèque, l’économie du gig aux travailleurs exploités, les accointances sans scrupules entre militaires et industriels ou l’effet nocif des « enfants de… » qui après avoir acheté leurs diplômes avec l’argent parental se croient au-dessus de tout.
Et à la lecture ? Si vous êtes réceptif à l’humour de John Scalzi, vous apprécierez énormément ce nouveau livre. Ce n’est pas un de ses grands romans, notamment car les ficelles de l’intrigue se devinent assez vite, mais il est toujours très enlevé avec des répliques qui font mouche. Et au final, alors que cette pandémie n’en finit plus de faire des vagues, le rire est une médication plus que salutaire !

Kaiju Preservation Society
de John Scalzi
Éditions Tor

Saturn Return

Akane Torikai est une mangaka à ne pas mettre entre toutes les mains. Si graphiquement son style précis et doux captive et séduit, ses thématiques sont souvent dures et son propos souvent sans concession. Si je l’ai découverte avec son incursion dans la SF avec Le Siège des exilées, j’ai depuis dû lire tout ce qui est paru d’elle en français. Et j’avoue qu’avec sa nouvelle série en cours, Saturn Return, elle a encore réussi à me surprendre.
Saturn Return commence pourtant classiquement pour l’autrice, avec une protagoniste mal dans sa peau : Ritsuko Kaji, 30 ans. Après un premier roman à succès, elle n’arrive plus à écrire et s’enlise dans un mariage et une vie de femme au foyer qui ne lui conviennent pas. Quand elle apprend le suicide de l’ami qui lui a inspiré son roman, elle va enquêter sur les raisons de son acte avec son nouvel éditeur. Et ce faisant, va rouvrir des blessures anciennes et en créer de nouvelles.
Avec Saturn Return, Akane Torikai adopte les codes du polar. De prime abord, moins viscéralement émotionnelle que En proie au silence, cette nouvelle série cache bien son jeu et avance crescendo. J’avais trouvé le premier tome suffisamment intéressant pour réserver la suite en librairie, mais pas assez pour en parler de suite ici. Il faut dire qu’il posait les différents personnages et le début de l’intrigue, mais qu’il ne débordait pas forcément d’action. Avec le deuxième volume, Akane Torikai nous envoie dans une direction totalement différente et le rythme est nettement plus soutenu jusqu’à la fin et le « Quoi ? Mais ça ne peut pas s’arrêter là ? Je veux savoir ! » provoqué par les dernières pages.
Nous y découvrons que
Ritsuko Kaji est une narratrice bien peu fiable, tout comme le sont tous les autres personnages de l’histoire. De son nouvel éditeur prêt à toutes les compromissions, quitte à donner son corps contre une idée, pour obtenir un nouveau roman à l’ami disparu adepte des comportements limite, en passant par les ex et le mari actuel et son obsession pour la mettre enceinte, aucun d’entre eux n’est sans reproche. Tous ont des secrets empilés sur d’autres secrets et tout l’art de la mangaka est de nous donner envie de les découvrir peu à peu. En alternant les styles graphiques (notamment pour distinguer les souvenirs et les passages rêvés) et avec quelques cases extrêmement puissantes qui restent longtemps en tête, Akane Torikai signe encore une fois une histoire forte et passionnante qui en dit long sur les femmes et le mal-être dans la société japonaise en général. Attention, elle ne prend pas de gants et certains thèmes abordés peuvent heurter la sensibilité d’une partie du lectorat. Personnellement je signe direct pour le tome 3.

Saturn Return
d’
Akane Torikai
traduction de
Gaeëlle Ruel
Éditions
Akata

Lord Cochrane vs l’Ordre des Catacombes

Après une rencontre catastrophique face à Cthulhu devant fort Boyard, Lord Cochrane revient et investit désormais les Catacombes de Paris. Reprenant son héros du précédent roman, Gilberto Villarroel s’intéresse à une autre partie charnière de sa vie dans Lord Cochrane vs l’Ordre des Catacombes. Ici, nous sommes en 1826, après avoir aidé certains pays d’Amérique du Sud à conquérir leur indépendance, le marin écossais est de retour en Europe. De passage à Paris, avant de rejoindre les Grecs voulant se libérer du joug de l’Empire ottoman, il est convoqué au Louvre par l’un des frères Champollion et part sur la piste d’un très vieux papyrus prouvant que les créatures croisées dans le volume précédent n’étaient pas le fruit de son imagination. Se faisant, il va se heurter à une confrérie d’adorateurs de Cthulhu…
Si le premier livre était un roman en quasi-huis clos dans et autour de Fort Boyard, dans celui-ci l’action bouge sans cesse de Paris à… la Charente-Maritime. Avec de nouveau des inventions, des créatures mystérieuses et des sauts dans le temps qui nous propulsent à l’époque de César et de Vercingétorix. Rassurez-vous, comme les aventures de Jack Aubrey, récits maritimes figurant parmi les sources d’inspiration de Gilberto Villarroel, celles fictives de Lord Cochrane peuvent se lire indépendamment les unes des autres sans problème. Et d’ailleurs si ce roman fait référence au précédent (en expliquant au passage certains points obscurs du récit), il parle également d’une autre rencontre fictive entre Cochrane et les créatures issus de l’imagination en Antarctique cette fois-ci, faisant ainsi allusion au troisième roman qui devrait paraître prochainement en grand format. Personnellement, j’ai préféré ce roman, car nombre des lourdeurs stylistiques (attention trop importante aux détails au détriment de l’intrigue, rappels trop fréquents des événements qui viennent de se passer) ont été gommées dans ce livre, ce qui en facilite la lecture. Reste une répétition de « marin audacieux » particulièrement fréquente et assez agaçante dans la bataille finale, mais rien qui ne gâche réellement le plaisir de lecture. En avant pour le tome 3 ?

Lord Cochrane vs l’Ordre des Catacombes
de Gilberto Villarroel
traduction de Jacques Fuentealba
Éditions Pocket

American Vampire

Jusqu’en 2011, à la question « quel est ton vampire préféré ? », ma réponse aurait surement été Dracula ou peut être Lestat de Lioncourt (mais uniquement les trois premiers livres des Chroniques des Vampires). Depuis, les créations de Bram Stoker ou d’Anne Rice ont été supplantées dans mon cœur par un sale gosse sans foi ni loi : Skinner Sweet, vampire américain de son état.
Alors que son histoire s’est achevée récemment avec American Vampire 1976, revenons un peu sur l’une des meilleures séries d’horreur récentes en comics, et qui, contrairement à Clean Room, a été jusqu’au bout de son histoire.
De quoi parle American Vampire ? De Skinner Sweet donc, outlaw du Far West accédant à l’immortalité par accident à la fin du XIXe siècle et de Pearl Jones, jeune actrice qu’il transforme à sa ressemblance dans les années 20. Et à travers leurs aventures, nous découvrirons l’histoire des États-Unis dans sa splendeur, mais également ses horreurs ; ainsi que l’histoire occulte des monstres qui se cachent au sein de l’humanité. Qu’est-ce qu’un vampire américain ? Une sous-espèce de l’homo abominum hématophage et propre au continent américain, dont Skinner Sweet est le principal représentant. Ne craignant pas la lumière du soleil, cette variante du vampire voit sa puissance varier en fonction des phases de la Lune et n’a que l’or comme véritable faiblesse.
Des premières histoires centrées sur Skinner et Pearl, le récit prend vite une ampleur plus globale en y intégrant les VMS (Vassals of the Morning Star), organisation secrète qui a longtemps combattu toutes les formes d’homo abominum pour finir par passer quelques alliances avec certains d’entre eux (dont Pearl et parfois Skinner) pour repousser un mal plus ancien et plus profond.
Avec American Vampire, vous trouverez plusieurs niveaux de lecture. Au premier plan, il s’agit de bandes dessinées mêlant action et horreur avec une grande diversité de créatures et de nombreux hommages aux références de l’imaginaire vampirique (mythe, littérature, cinéma ou série télé, tout y passe). Au deuxième niveau, une histoire occulte des États-Unis se dessine qui réjouira les fans de James Ellroy ou de X-Files, avec des luttes de pouvoirs entre créatures, mais également entre agences fédérales ou entre grandes puissances, avec même une incursion dans l’espace. Le tout en maintenant d’un bout à l’autre des 55 épisodes de la série principale et des 13 numéros spéciaux (rassemblés en neuf albums grands formats en VO et traduits chez Panini puis Urban Comics) une qualité égale tant dans le scénario que dans le dessin. Les deux créateurs, Scott Snyder (scénario) et Rafael Albuquerque (dessin) ont en effet assuré l’essentiel des récits. Des invités comme Stephen King ou Dustin N’Guyen infusait du sang frais dans l’œuvre sans en dénaturer ce qui faisait la saveur.
Et la conclusion, American Vampire 1976, rassemble tous les fils laissés en suspens (certains depuis la genèse du récit) pour proposer un final grandiose là où tout a commencé. Comme dirait Skinner Sweet : « Off we go ! »

American Vampire
créé par Scott Snyder (scénario) et Rafael Albuquerque (dessin)
Éditions DC Comics

Douve

Ne vous fiez pas à la phrase d’accroche en couverture. Les seuls points commun entre Douve et Twin Peaks sont les sapins et la pluie omniprésente. Pour le reste, nous sommes dans un polar bien français sans l’ombre d’une trace de surnaturel.
Tout commence quand Hugo Boloren, policier parisien, trouve un journal devant chez lui relatant l’homicide de l’ancien maire de Douve, un petit village perdu du Pilat qui tient une place importante et mystérieuse dans son histoire familiale. Il décide alors de solder ses congés pour se rendre sur place enquêter et comprendre quels liens entretenaient ses parents avec ce village « maudit ».
Deux intrigues vont alors se mêler : celle qui à la fin des années 70 tourne autour d’un médecin islandais installé à Douve et dont on retrouva la femme et les deux filles massacrées, et le séjour à notre époque d’Hugo dans le village.
Et comme dans tous les petits villages, Douve recèle de nombreux secrets (certains remontant à la Deuxième Guerre mondiale), de liaisons adultérines et de vieilles rancoeurs de famille. Ajoutez-y une défiance naturelle envers les étrangers et une tendance locale à se complaire dans son malheur et vous obtiendrez un cocktail explosif au XXe comme au XXIe siècle. Quant au policier ? Sans être aussi atypique dans son errance que le commissaire Adamsberg de Fred Vargas, Hugo Boloren se laisse porter par les événements quitte à se laisser malmener par eux. Il attend que la petite « bille » dans sa tête tombe dans le bon trou pour lui indiquer la solution.
Le résultat est un livre qui, presque sans à-coup, embarque le lecteur pour une balade pluvieuse dans les bois et lui propose un polar solide sans être ni trop sanglant malgré une fin à la Délivrance, ni particulièrement humoristique. Efficace et qui tient au corps comme un plat de terroir. L’auteur a depuis publié une nouvelle aventure d’Hugo Boloren, elle vaudra surement la peine de se pencher dessus également.

Douve
de Victor Guilbert
Éditions J’ai Lu