My Heart Is a Chainsaw

Depuis Galeux, Stephen Graham Jones est un auteur que je suis et qui ne m’a jamais déçu. Mélangeant discours social et horreur, son style pourtant purement américain parle à l’Européenne fan de films de genre que je suis. Autant dire que lorsque son dernier livre en date est vendu sur la couverture (enfin la page rouge derrière) comme « un hommage aux films d’horreur classique », il fallait que je me le procure.
Et donc My Heart Is a Chainsaw s’annonce comme le premier livre de la trilogie d’Indian Lake. Il pose d’entrée de jeu des bases familières à tout fan de Vendredi 13 : un lac perdu au milieu des bois, un ancien camp de vacances, une petite ville moribonde et un nouveau quartier en construction de l’autre côté du lac pour servir de résidence secondaire à des milliardaires. Très vite, les cadavres vont surgir. Dans un premier temps, ces crimes seront vus comme de simples accidents. Sauf pour Jennifer Daniels, dite Jade, paria de la ville et du lycée et fan absolue des films de slashers, qui veut croire que les événements de ses divertissements favoris se produisent chez elle, le dernier été de son enfance.
Comme dans Night of the Mannequins, Stephen Graham Jones écrit l’histoire du point de vue d’un de ses personnages, comme si nous étions au cœur d’un film d’horreur. Jusqu’au bout, Jade se voit comme l’une des acolytes de l’héroïne : elle est celle qui sait, qui veut avertir du danger, mais que personne ne croit comme Crazy Ralph dans Vendredi 13 ou le Dr Loomis dans le premier Halloween. Jusqu’à la dernière page, le doute règne sur son rôle véritable, mais également sur l’identité du (ou des ?) tueur.
En filigrane, comme souvent dans les très bons films d’horreur comme ceux de Georges Romero ou de Wes Craven (entre autres), Stephen Graham Jones donne un fondement sociétal à son récit. Ici, il s’incarne surtout dans le personnage de Jade, métisse suicidaire et laissée aux « bons soins » d’un père ivrogne et maltraitant tandis que le reste de la ville détourne le regard et ne s’en inquiète pas préférant la classer comme « ado à problèmes. » En revanche, l’auteur ne fait pas dans le pathos et, comme son héroïne qui s’évade de sa réalité glauque dans les films d’horreur, il nous en dit juste assez pour apporter du contexte sans nous faire tomber dans le voyeurisme malsain.
Plus qu’un énième récit d’horreur somme tout ultra-classique dans son déroulé et son dénouement, My Heart Is a Chainsaw est une histoire d’amour aux films d’horreur et à leurs différents rôles : formateurs, cathartiques, ludiques, etc. Comme Scream, premier du nom, démontait les mécanismes du film d’horreur tout en incarnant l’essence même des slashers, ce roman va s’appuyer sur tous les poncifs du genre pour les sublimer, les retourner et finir en une apothéose sanglante (le fameux troisième acte qui voit la « Final girl » vaincre le monstre) particulièrement jouissive.
Et, pour offrir des pauses à son lectorat, Stephen Graham Jones inclut entre les chapitres les essais que Jade envoie à son professeur d’histoire, véritables introductions aux bases des films d’horreur.
En résumé, si vous aimez l’horreur et le cinéma des années 80, ce livre est fait pour vous. À tel point que certaines ont même listé tous les films cités dedans, si vous voulez vous offrir quelques séquences de rattrapage. Et, bien qu’il soit le premier d’une trilogie, il se tient tout seul sans avoir l’impression d’un manque à la fin. Du coup, soyez rassurés et direction Indian Lake pour une bonne dose de frisson ! En attendant, je pars pré-réserver le tome 2 : Don’t Fear The Reaper.

My Heart Is a Chainsaw
de Stephen Graham Jones
Éditions
Saga Press

La barrière Santaroga

Après Autonomous, voici le compte-rendu d’une deuxième lecture croisée avec Navigatrice de l’imaginaire. Le thème de celle-ci était « auteur décédé » dans le genre imaginaire. Et nous avons choisi Frank Herbert avec l’un de ses romans n’appartenant à aucun cycle : La barrière Santaroga.
Ce
lui-ci occupe une place à part dans son œuvre. Chronologiquement il a été écrit entre Dune (1965) et sa suite Le messie de Dune (1969) dans une période intense pour l’écrivain (qui en profitera pour entamer son cycle du Programme Conscience avec Destination Vide — rappelez-moi de vous en parler un jour), et pourtant il reste considéré comme une œuvre mineure de Frank Herbert. En effet, s’il traite de nombreux thèmes qui lui sont chers et qui sont également abordés notamment dans Dune (au point qu’au moins certaines séquences de La barrière Santaroga sont presque des calques de l’expérience de Paul Atréides face au Mélange), avouons que l’intrigue elle-même est traitée de façon assez conventionnelle et classique. Déjà contrairement aux différents grands cycles de Frank Herbert, ce roman se passe sur Terre, à une époque contemporaine de sa parution (1968 aux États-Unis) car la guerre du Vietnam y est nommément citée. Nous y suivons Gilbert Dasein, un psychologue universitaire envoyé faire une étude de marché dans la petite ville de Santaroga. Il doit comprendre pourquoi les habitants de la vallée résistent à l’implantation d’un supermarché. Et peut-être renoué à l’occasion avec Jenny, ancienne étudiante à la même fac dont il était très proche, mais qui a préféré le quitter plutôt que vivre loin de sa ville natale. Peu à peu, il découvre que les habitants sont obsédés par un mystérieux ingrédient, le Jaspé, omniprésent dans leur cuisine et qu’ils semblent décourager la présence d’étrangers parmi eux, parfois à l’aide d’accidents mortels. Dasein survivra-t-il à Santaroga ?
Disons-le de suite, le roman a vieilli et sa structure est clairement datée. De plus, c’est loin d’être le livre le plus féministe de Frank Herbert. L’homme qui a créé les Bene Gesserit dans l’univers de Dune et Keila Jedrik dans Dosadi fait ici de son personnage féminin principal, Jenny, une adorable ingénue devant contrôler Gilbert Dasein par ses charmes et la « profondeur » de ses sentiments. Malgré ce défaut, dans le fond, La barrière Santaroga est loin d’être inintéressante. Suivant l’optique choisie lors de la lecture, elle peut se lire comme la description d’une utopie et de la communauté luttant pour la maintenir, ou comme une terrifiante dystopie privatrice d’individualité. Le tout sans que l’auteur ne prenne parti dans un sens ou dans l’autre. Il laisse même la fin assez ouverte sur le futur de son protagoniste, au sein de la vallée ou non… Frank Herbert va également faire une critique assez acerbe du gouvernement fédéral et de la société de consommation à outrance (et notamment de la télévision). Il va surtout aborder des sujets qui lui sont chers : les drogues modificatrices de conscience (nous sommes dans les années 60 où les expérimentations légales ou non sur les psychotropes sont à la monde), l’écologie, la psychologie, l’inconscient collectif et la façon dont la communauté moule l’individu. Ayant étudié la psychologie, il parsème son livre de clins d’œil. Le psychiatre et philosophe Karl Jaspers donne son nom à la substance essentielle de la vallée (traduit par le Jaspé en français), le médecin local porte le nom d’un psychologue suisse, etc. Si vous vous intéressez également à ces thèmes, ces allusions peuvent enrichir votre compréhension du roman. Sinon, même si vous passez à côté au début, les correspondances entre La barrière Santaroga et d’autres livres du même auteur vous sauteront aux yeux et formeront au fur et à mesure une mosaïque plus que plaisante. Et si c’est votre premier livre de Frank Herbert ? C’est tout simplement une bonne histoire, certes un peu rétro, mais parfaite pour se détendre.

La barrière Santaroga
d
e Frank Herbert
Traduction de Jean Bonnefoy

Éditions
Presse Pocket

Hollywood Monsters

Ce blog a déjà parlé récemment d’Estelle Faye avec son thriller fantastico-historique, Widjigo. La voici de retour en compagnie de Fabien Legeron pour une œuvre destinée à un public plus jeune (grosso modo à partir du collège), mais autorisée également aux adultes. Celle-ci, Hollywood Monsters, nous plonge dans les coulisses du cinéma des années 30.
Si pour les films de l’époque « tout n’est qu’illusion », pour Hollywood Monsters « l’illusion est tout ». En effet, si le résumé
fait songer à une histoire de zombie à la Romero, le début du roman commence comme un polar noir avec de mystérieux incidents sur le tournage d’un film d’horreur. La jeune vedette du film et un accessoiriste guère plus vieux qu’elle vont enquêter pour sauver leur travail dans une Californie durement touchée par la Grande dépression. Et ils découvriront l’envers du décor : un monde où la magie est réelle et où les sorciers s’affrontent pour le contrôle de puissances occultes. Un monde où à l’instar de ce qui se joue sur grand écran, il est bien difficile de démêler le vrai du faux, le réel de l’illusion, le Bien du Mal. Seulement, dans ce monde, le sang versé n’a pas le goût sucré du sirop de maïs des effets spéciaux.
Hollywood Monsters est un livre court (à peine plus de 200 pages), mais dense où l’action se met en place très vite. Les personnages sont souvent à peine esquissés, mais avec suffisamment de vie pour les rendre crédibles, avoir envie d’en savoir plus sur les deux protagonistes, et ne pas tomber dans les clichés. Certes,
c’est un livre destiné à un jeune public dont il faut des figures aisément identifiables, mais les deux auteurs en jouent pour souvent détourner le personnage et faire croire que l’intrigue va dans une direction avant de faire volte-face. De même, lectorat oblige, ne vous attendez pas à des scènes trop graphiques avec des monceaux de sang et de viscères. Les affrontements entre sorciers sont impressionnants et palpitants, mais la description reste juste à la limite pour écoper d’un « interdit aux moins de 12 ans » sans entrer dans le territoire des « interdit aux moins de 16 ans. » En somme, de quoi largement jouer à se faire peur sans être terrifié.
Adulte comme adolescent, Hollywood Monsters divertira même les plus exigeants des lecteurs. Et leur apprendra au passage, deux ou trois choses sur le cinéma, son histoire et ses trucs et astuces. Notons d’ailleurs la présence d’un glossaire très intéressant en toute fin d’ouvrage !

Hollywood Monsters
d’
Estelle Faye et Fabien Legeron
É
ditions Gulf Stream

Semiosis

Il est des livres qui ne vous intriguent pas assez pour vous convaincre de les acheter la première fois que vous les croisez. Puis, des mois ou des années plus tard, vous y revenez par hasard ou pour une raison futile. Dans le cas de Semiosis de Sue Burke, sa couverture à dominante verte était parfaite pour remplir l’un des défis de l’imaginaire 2022 tel que lancé par Mondes de Poche et Navigatrice de l’imaginaire. Et avouons-le, après plusieurs livres entre fantastique et fantasy, j’avais envie d’un retour à la science-fiction plus classique.
Quoi de mieux qu’un « récit de premier contact » pour cela, comme le souligne le sous-titre du livre ?
Semiosis s’ouvre donc quelque temps après l’arrivée d’un vaisseau de peuplement terrien sur Pax. Celui-ci comprenait cinquante volontaires ayant choisi de quitter la Terre, sa violence et son effondrement écologique pour fonder parmi les étoiles une société plus juste, plus écologique et pacifique. Évidemment, l’humanité étant ce qu’elle est et l’autrice devant remplir les plus de 500 pages de son roman, tout ne se passera pas comme prévu. En effet, ils ne sont pas la seule espèce intelligente de Pax : certaines des formes de vie locales — tant animales que végétales — font preuve de talents pour la communication, la collaboration interespèce et la domestication. L’une d’entre elles en particulier, un genre de bambou, avait déjà été en contact quelques siècles plutôt avec d’autres visiteurs interstellaires. Elle y avait gagné en intelligence, mais également en désir de compagnie ou de domination.
Semiosis raconte comment tout ce petit monde va se découvrir, s’affronter et s’apprivoiser à travers plusieurs générations d’individus. En gros, et suivant l’indice du titre, à faire sens de la présence des autres. La première génération représente les humains venus de la Terre et les suivantes ceux qui sont nés sur Pax. Si la relation des humains avec leur environnement occupe une part importante du récit, ce sont surtout les relations des humains entre eux et leur capacité à éviter ou reproduire les erreurs de leurs ancêtres qui font tout le sel de ce roman. Il faut néanmoins suspendre grandement son incrédulité pour accepter la violence avec laquelle la génération « zéro » cache aux suivantes des informations essentielles pour la survie de tous sur la planète, quitte à aller à l’encontre des principes qui ont motivé le voyage et sans que l’on comprenne pourquoi une telle panique s’empare d’eux. À chaque chapitre, la narration est assurée par une ou plusieurs membres de la génération mis en avant. Et la façon dont chaque protagoniste raconte les événements vous attira plus ou moins. Personnellement, les récits de Sylvia et de Lucille m’ont passablement ennuyé l’un par les incohérences des personnages et l’autre par ses trop nombreuses longueurs. En revanche, j’ai trouvé les récits d’Higgins et de Tatiana très justes et l’évolution du ton de celui de Bartolomé est une conclusion parfaite à ce roman.
Si Semiosis ne révolutionnera pas le genre de l’interaction homme/végétal déjà abordé avec brio par les quatre tomes du Programme conscience de Frank Herbert ou même par le cycle de Jarvis de Christian Léourier, Sue Burke y ajoute des interrogations supplémentaires sur l’éthique intrahumaine qui fait de ce premier roman, une œuvre intéressante et plaisante à lire.

Semiosis
de Sue Burke
Traduction de Florence Bury
Éditions Livre de Poche

Eschatologie du vampire

Si à la fin de Humain.e.s, trop humain.e.s vous pensiez en avoir fini avec Navarre et les autres personnages de l’Altermonde et des différents royaumes, réjouissez-vous. Ceux-ci sont de retour dans le recueil Eschatologie du vampire, paru tout récemment. Regroupant dix nouvelles parues de façon éparpillées entre 2006 et 2015, ce recueil peut également se lire comme un roman de la première nouvelle, Mosquito Coast, à la dernière, Gilles au bûcher.
En effet, elles sont classées par ordre chronologique et si ce cher Navarre n’apparait pas dans toutes, les histoires se répondent de l’une à l’autre. Le ton peut être parfois primesautier comme dans Le Sceau d’Alphonse ou dans Jingle Hells, ou au contraire dur et âpre comme dans L’Ogre de ciment.
Le style varie également du western crépusculaire de Mosquito Coast à la science-fiction post-apocalyptique, en passant par le conte de fées urbain de Mémorial en prime avec une gentille sorcière. La galerie de personnages, tant les humains que les autres, qui y sont présentés ne manque pas de différentes nuances. Il n’y a guère que ce cher Gilles qui soit pleinement détestable. Il faut dire que Jeanne-A Debats n’hésite pas à les malmener et leur faire subir les pires des souffrances. En quelques mots, quelques lignes, elle vous fait comprendre l’horreur qu’ils ont subie ou réalisée, et vous laisse gérer émotionnellement votre empathie ou votre dégoût vis-à-vis d’eux. Certains des textes ne sont donc pas à mettre entre toutes les mains, tenez-en compte. En revanche, même si comme le titre l’indique, il s’agit de parler de la fin des temps, le recueil Eschatologie du vampire n’est pas si désespéré que ça… La plupart des personnages humains s’en sortent au final pas si mal, et Navarre mord encore à la fin des pages. Laissant présager une suite ? Rien n’est moins sûr… Mais sait-on jamais avec ce blondinet aussi attachant qu’irritant ? D’autant qu’avec sa longévité, il est certainement possible de revenir sur des époques encore peu abordées dans ses différentes apparitions.

Eschatologie du vampire
de Jeanne-A Debats
Éditions
ActuSF

Blackwater

Que serait-il passé si la Vouivre avait pris un amant humain et s’était inséré au sein de sa famille ? Et si cet amant était l’héritier d’une famille aisée de l’Alabama peu après la fin de la Première Guerre mondiale ? Michael McDowell a répondu en 1983 à ces questions avec sa série de courts romans gothiques : Blackwater. Ceux-ci sont en cours de traduction en français par Monsieur Toussaint Louverture au rythme d’un roman tous les quinze jours (comme la parution d’origine étalée de janvier à juin), mais si vous êtes impatients comme moi et si vous n’avez pas peur des pavés en anglais, Valancourt Books l’a rassemblé en un seul volume. C’est sur ce dernier qu’est basée ma chronique.
Tout commence donc en 1919 à Perdido, petite ville de l’Alabama dont les deux rivières qui la traversent – la Perdido et la Blackwater – sont en crue. Alors qu’il évalue les dégâts sur la scierie familiale en bateau, Oscar Caskey découvre Elinor dans une chambre d’hôtel entourée par les eaux. La jeune femme aux cheveux roux comme la boue de la Perdido semble l’attendre, et va finir par l’épouser au grand dam de la matriarche du clan, la mère d’Oscar, Mary-Love.
Commence alors une saga courant sur 50 ans centrée sur Oscar et Elinor, mais également sur leur famille étendue, et celle des Sapp, d’où proviennent tous leurs domestiques noirs et qui sont également les dépositaires des secrets de leurs patrons.  À travers Blackwater, Michael McDowell va nous raconter la façon dont ces riches propriétaires du Sud vont s’adapter aux différents événements du monde extérieur (guerres, découverte du pétrole, combats pour les droits civils), mais également aux péripéties et particularités de cette famille dominée par des femmes (Elinor, Mary-Love, Miriam, Grace, Lilah…) et où tous les coups sont permis pour obtenir le contrôle et l’affection de la famille. Avec quelques éléments fantastiques : la nature d’Elinor, un peu de magie hoodoo aux conséquences parfois imprévues, et autres spectres…
En revanche, ne vous attendez pas à un roman purement horrifique. Les scènes horribles sont là et bien là, mais elles ne représentent qu’une petite partie du récit de Blackwater. D’autant qu’au fil des années, elles nous sont présentées tantôt du côté de la victime, tantôt du côté du monstre ou du lieu. Blackwater tient plus de la grande saga familiale historique avec cet élément fantastique insidieux, mais finalement passé sous silence dans la famille Caskey et tout autant acceptée que l’homosexualité de certains de ses membres ou les échanges d’enfants entre les trois maisons du clan.
Un mot cependant sur la sérialisation. Même si les couvertures de la version française sont particulièrement alléchantes, personnellement je ne sais pas si j’aurais eu la patience de lire cette histoire de façon feuilletonesque (même si c’est la façon dont l’a pensé l’auteur, rappelons le). Le premier roman, La Crue, sert d’introduction à l’univers de Perdido et aux personnages et le deuxième, La Digue, pose les bases des différentes intrigues au-delà de l’affrontement initial entre Mary-Love et Elinor. Ce n’est que parce que je ne me suis pas arrếtée aux fins prévues des différents romans et que j’ai ainsi enchaîné le tome 2 et le tome 3 d’une traite que j’ai été jusqu’au bout. Si j’avais dû attendre, je ne sais si j’aurais fait l’effort de replonger à chaque fois dans Perdido. Là, en revanche, il est fort probable que j’y retourne d’ici quelques années avec grand plaisir.

Blackwater
de Michael McDowell
Éditions Valancourt

Wombs, suite et fin ?

Couverture du dernier tome de Wombs paru chez AkataJe vous ai déjà largement parlé de Wombs, le manga de science-fiction militaire de Yumiko Shirai. Disponible depuis juin dernier, il s’est achevé sur un cinquième tome le 28 avril dernier. Si vous hésitiez encore à lire la série par peur de rester sur votre faim, ne craignez rien. La guerre entre les First et les Seconds arrive à sa conclusion avec son lot de trahison et de revirements, et les nibas, ces créatures étranges dont les auxiliaires de transfert porte des fœtus pour accéder à leurs pouvoirs psychiques, interviennent à leur tour dans la bataille.
Plus mystiques et s’éloignant du récit de guerre vu de la ligne de front, ces deux derniers tomes s’oriente plus vers un récit d’espionnage et un morcellement des luttes. En effet, la force brute et la stratégie ne suffiront pas à mettre fin au conflit. Non plus que d’envisager le contrôle global des populations sans tenir compte de leurs individualités. C’est d’ailleurs l’individualisme de Mana Oga et de la sergente instructrice Almare qui vont trouver chacune à leur façon le bon moyen pour arrêter les hostilités, quitte à se replonger dans des épisodes douloureux de leur passé respectif. Et les nibas ? À la différence des récits classiques du genre, ces entités non humaines endémiques à Jasperia ne sont pas les ennemis. Au contraire, pacifiques et étant guidées par les émotions, elles vont montrer aux humains que la voie vers la paix passe par l’expression des sentiments.
Est-ce la fin de l’aventure ? Pour les protagonistes de Wombs, c’est tout à fait possible. Pour les lectrices et les lecteurs, non. La mangaka a écrit un
e préquelle en deux volumes, Wombs Cradle, centrée sur Almare. Nous sommes quelques années après le début du premier conflit entre les First et les Seconds, et la technologie permettant d’implanter un embryon extra-terrestre dans un corps humain en est à ses débuts. Alors qu’une trêve fragile existe, les Wombs sont qualifiées de terroristes à tel point que toute femme enceinte doit en permanence porter une tenue identifiant sa grossesse comme autorisée au risque d’être éliminée à vue par les droïdes. Ancienne militaire, Almare est devenue résistante et poursuit un but qui lui est propre.
Notons que l’éditeur français, Akata a choisi de suivre la même voie que pour Boys of the Dead. En attendant une sortie papier prévue courant 2023, il prépublie en numérique un chapitre par mois environ soit à l’achat, soit avec l’abonnement sur la plate-forme Manga.io.

Premier chapitre de Wombs Cradle

Wombs
Wombs Cradle chapitre 1

de Yumiko Shirai

traduction d’Alexandre Goy
Éditions Akata

La Boîte lumineuse

La couverture évoque celle de Les Miracles du bazar Namiya, le lieu de l’action est similaire (une supérette dans l’un contre un ancien bazar dans l’autre) et au final, les deux œuvres apportent un certain apaisement et une lueur d’espoir. Pourtant La Boîte lumineuse, manga de Seiko Erisawa, ne pouvait être plus dissemblable du roman de Keigo Higashino.
La boîte lumineuse du titre est un konbini, supérette que l’on retrouve un peu partout au Japon ouverte souvent 24 h/24 et 7 j/7 où l’on trouve des biens et services les plus divers (distributeurs de billets, services postaux, réservation de spectacle, paiements de facture, mais également petite restauration froide ou chaude). Celle-ci pourtant semble encore plus variée : des ombres gloutonnes s’y transforment en chat-nuit, la gérante est une créature maléfique qui marchande l’âme de ses employés et les marques et l’un des vendeurs est un extra-terrestre qui observe les humains comme des fourmis dans un terrarium. Elle sert également de cadre à six tranches de vie mâtinées de fantastique au fur et à mesure que les clients entrent et sortent. En effet, la boutique se situe à la frontière entre ce monde et le suivant : elle attire les gens qui s’apprêtent à passer de vie à trépas. Suivant ce qu’ils feront et diront dans ses allées, et parfois si la gérante s’intéresse à leur sort, ils reprendront le cours de leur vie normale à la sortie ou non.
Chaque chapitre a sa propre morale, qui n’est pas toujours la plus évidente qui soit, et peut se lire indépendamment des autres. Et pourtant peu à peu, chacun fait avancer l’histoire commune et l’on se prend d’attachement pour Kokura, le chat-nuit et les autres… Tantôt mélancoliques, tantôt bourrées d’action et souvent non dénuées d’humour, ces histoires poussent mine de rien la lectrice ou le lecteur sur le sens de la vie et l’attachement à accorder à certaines activités ou certains biens.
Comme souvent chez cet éditeur, La Boîte lumineuse est une fois de plus une œuvre à part dans la production de manga actuelle, de par son format et son trait graphique comme de par son traitement de l’histoire. Je ne connaissais pas cette mangaka, mais je vais surement me pencher sur le reste de son travail.

La Boîte lumineuse
de Seiko Erisawa
traduction de Miyako Slocombe
Éditions Le Lézard noir

The Cartographers

Après avoir lu Le Livre de M, j’étais curieuse de lire plus de textes de Peng Shepherd. Son deuxième roman, The Cartographers, n’a donc pas tardé à rejoindre ma liseuse (et la couverture anglais est juste magnifique).
Alors ? Il ne ressemble pas du tout au précédent. Exit le post-apocalyptique onirique, bienvenue à une chasse au trésor passionnante avec juste une touche de merveilleux pour faire basculer l’histoire dans le fantastique. Dans The Cartographers, Peng Shepherd part d’un postulat : la carte est le territoire. Elle exploite également une astuce des cartographes modernes (pré-smartphones et Interne) pour lutter contre les contrefaçons : les erreurs volontaires (ou « phantom settlements » en anglais) qui indiqueront sur une carte un placard, un immeuble, une île ou une ville qui n’existe pas dans la réalité. Si le cartographe qui a créé la carte avec une telle erreur la retrouve chez un concurrent, il peut alors facilement prouver que son travail a été plagié.
Avec ces deux bases, l’autrice nous raconte l’histoire de Nell, fille de cartographes dont la brillante carrière et la vie amoureuse ont été terrassées sept ans plus tôt par une dispute autour d’une vulgaire carte routière. Sept ans plus tard, son père, directeur de la section Cartes de la prestigieuse bibliothèque publique de New York, meurt soudainement à son bureau. Et la vieille carte routière réapparait soudain au fin fond d’un tiroir secret. Pourquoi ? Et si celle-ci était la clé pour comprendre ce qui a causé la mort de la mère de Nell, trente ans plus tôt ? Et si son père avait été tué à cause d’elle ?
Dans The Cartographers, Peng Shepherd nous entraîne dans un monde de géographes et d’universitaires qui pourrait sembler austère au premier abord, mais qui dévoile très vite une part de rêverie et de passion. À la manière d’un Umberto Eco ou d’un Arturo Pérez-Reverte, elle mêle enquête policière, romance et récit sur la filiation, l’amitié et les liens qui se font et se défont… Avec juste ce qu’il faut d’étrangeté et de fan
taisie pour fasciner le lectorat. Et, à la différence du Livre de M, sans ventre mou dans son récit qui pourrait le perdre à mi-chemin. Elle confirme donc ainsi toute l’étendue de son talent, tout en ne s’enfermant pas dans un seul genre. Bravo !

The Cartographers
d
e Peng Shepherd
Éditions Orion Books

Ammuin karhua

Parfois l’actualité vous choque, vous pousse à réagir et vous ne savez pas comment faire. Puis vous vous dites que vous pouvez peut-être aider tout simplement en faisant votre métier. C’est le raisonnement qu’a tenu Emmanuel Chastellière, l’auteur — entre autres — de Célestopol et Célestopol 1922. Choqué par l’invasion de l’Ukraine par la Russie le 24 février dernier, il a cherché comment aider et a fini par écrire une nouvelle dont il reversera l’intégralité des bénéfices à la Croix-Rouge pour son action en Ukraine. La nouvelle est donc vendue au format numérique (PDF, epub et mobi dans le même zip, suivant vos préférences) au prix suggéré de 2 € en suivant ce lien.
Bon,
vous l’avez acheté et fait une bonne action, mais y prendrez-vous plaisir ? Si vous avez aimé les deux recueils de nouvelles situés dans l’univers de Célestopol, cette cité slave lunaire du début du XXe siècle, vous allez adorer y retourner avec Ammuin karhua. Nous y suivons les traces d’Irina une des multiples vendeuses des grands magasins Sabline. Réfugiée depuis trois ans à Célestopol, elle s’habitue peu à peu à la vie dans la ville lunaire tout en essayant d’affronter les démons de son passé. Et de comprendre ce qui explique le comportement étrange d’un certain mannequin automate.
Même si elle parle en filigrane de guerre et des blessures que celle-ci laisse dans la vie des gens,
Ammuin karhua n’est pas une nouvelle tragique. Elle est certes pleine de mélancolie, comme quasiment toutes les nouvelles dans l’univers de Célestopol à mon avis, mais parle de renouveau, de reconstruction et finalement se termine sur une note d’espoir. C’est un très beau complément qui se déroule deux mois après la fin de Célestopol 1922. Et si vous ne connaissez pas encore l’univers, c’est également une très belle introduction.

Ammuin karhua
d’Emmanuel Chastellière
https://utip.io/emmanuelchastelliere/ammuinkarhua