Sur la route d’Aldébaran

Auteur prolifique, Adrian Tchaikovsky n’est pourtant pas un de mes auteurs de prédilections même si j’ai apprécié Children of Time et Children of Ruin (tous deux parus en français chez Denoël et désormais en poche). Pourtant, quand un de ses textes sort dans la collection Une Heure-Lumière, je suis suffisamment intriguée pour le lire. A priori, comme pour les deux autres livres lus, avec un tel titre, la lecture pourrait s’annoncer comme un space opera d’exploration. Raté ! Certes, le récit est truffé d’extraterrestres aux formes et aux mœurs étranges, mais Sur la route d’Aldébaran est surtout une comédie horrifique drôlement grinçante.
Alors qu’un corps céleste mystérieux a été détecté aux confins du système solaire, une équipe d’astronaute est envoyée en exploration pour découvrir de quoi il retourne. Toute l’histoire nous est contée par Gary Randell, le membre anglais de l’équipage et, nous le découvrons vite, le seul survivant errant à moitié fou dans les Cryptes de l’artefact. Dans son récit, Adrian Tchaikovsky va alterner entre deux époques : un « présent » où Gary Randell s’adresse à Toto, un compagnon imaginaire tandis qu’il arpente à pied les couloirs de l’astéroïde en cherchant la sortie qui le ramènera chez lui, et un passé où Gary raconte comment l’expédition a été montée (avec les différents tiraillements internationaux intraeuropéens ou externes) et comment elle s’est tragiquement terminée. Le tout jusqu’au retournement final. Doté d’un solide sens de l’humour sarcastique lui permettant de surmonter toutes les épreuves, Gary est un narrateur bien sympathique malgré les horreurs qui l’entourent à défaut d’être particulièrement fiable.
Si vous avez le cœur bien accroché — car il est parfois conduit à des extrémités peu ragoutantes — et si vous aimez rire autant que frémir, pourquoi ne pas découvrir Adrian Tchaikovsky avec ce court récit ?

Livre lu dans le cadre du défi Winter short stories of SFFF

Sur la route d’Aldébaran
D’Adrian Tchaikovsky
Traduction d’Henry-Luc Planchat
Éditions Le Bélial’

Trese

Entre un livre et une adaptation sur grand ou petit écran, j’ai habituellement tendance à commencer par la version papier avant de passer à la version mise en images. Avec Trese, ce fut l’inverse. Netflix m’a d’abord glissé la série animée dans mes recommandations. À la fin de la première saison, ma curiosité a été piquée et j’ai commandé les deux premiers volumes du komik du même nom Murder on Balete Drive et Unreported Murders, scénarisés par Budjette Tan et dessinés par Kajo Baldisimo.
Dans le fond, Trese repose sur une des idées les plus classiques de l’urban fantasy : un enquêteur protège sa ville des menaces surnaturelles. Sauf qu’ici il ne s’agit ni de Harry Dresden ni de Rachel Morgan ou d’autres déclinaisons occidentales, mais d’Alexandra Trese propriétaire d’un night-club à Manille et consultante pour la police locale sur des crimes ayant une composante inhabituelle et hors de portée de la science moderne… Et les créatures surnaturelles qu’elle rencontre (nuno, aswang, duwende, tiyanak, oriol, etc) font toutes parties du folklore philippin assez mal connu dans nos contrées. Contrairement à l’anime, la bande dessinée est entièrement en noir et blanc, et se passe largement de nuit. Et ne contient pour ces huit premières histoires aucun flash-back. À peine le père et le grand-père d’Alexandra Trese sont-ils mentionnés comme tenant un rôle similaire au sien.
Chaque histoire est indépendante l’une de l’autre et se présente comme un épisode de série policière. À quelques variations près, un crime est commis, un élément fait que la police appelle Trese et les Kambals à la rescousse, ceux-ci enquêtent et les coupables sont punis le plus souvent par les créatures de l’autre monde beaucoup moins complaisantes que la justice humaine. Comme toute bonne série policière, car c’en est une également, Trese nous dévoile une partie de la société philippine où elle se déroule, et pour les amateurs de mythologie comme moi, après chaque cas vous retrouverez des fiches explicatives sur les esprits et autres monstres rencontrés dans le cas résolu.
Visuellement, le travail de Kajo Baldisimo évolue d’un cas à l’autre, mais il reste particulièrement bluffant. Qu’il soit plus crayonné comme dans Murder on Balete Drive, ou au contraste plus franc dans The Association Dues of Livewell Village le dernier cas du deuxième volume, il joue avec brio sur le clair-obscur et manie le détail et l’ellipse pour parfois suggérer l’horreur ou au contraire apporter un contraste bienvenu.
Si vous avez aimé le travail de Georges Bess sur Dracula et Frankenstein ou celui de Gou Tanabe autour de l’œuvre de Lovecraft, ou encore si vous aimez la série Hellblazer chez DC, Trese est fait pour vous. N’hésitez pas à marcher dans ses pas…

Trese
Murder on Balete Drive et Unreported Murders
De Budjette Tan (scénario) et Kajo Baldisimo (dessin)
Éditions Ablaze

Far from the Light of Heaven

Je vous ai déjà longuement parlé de Tade Thompson découvert dans une histoire fantastique sanglante, puis passé au premier contact mâtiné de cyberpunk. J’ai tellement apprécié mes lectures qu’il est devenu l’un de ces auteurs dont j’achète les nouveaux livres sans me poser de question. Avec Far from the Light of Heaven il s’essaie au space opera et au « whodunit », avec un meurtre en vase clos. Comme La Troisième griffe de Dieu ? Sur le papier oui, et dans les faits non. Dans Far from the Light of Heaven, nous suivons un vaisseau, le Ragtime dans son premier voyage de la Terre à Bloodroot, dans un autre système solaire. C’est également le premier voyage de Michelle « Shell » Campion, sa capitaine humaine qui ne sert pas à grand-chose d’autre qu’à discuter avec les différents points de contrôle humain. Sauf que quand elle se réveille de son sommeil cryogénique en arrivant à destination, certains de ses passagers ont été découpés en morceaux. Par qui et pourquoi ? C’est ce qu’elle et Rasheed Fin, l’enquêteur envoyé à bord par Bloodroot vont devoir découvrir.
Avec ce roman, Tade Thompson semble vouloir se reposer. Et disons-le clairement, ce roman n’est pas au même niveau de qualité qu’un Rosewater ou que le premier Molly Southborne. L’intrigue est plutôt classique et les motifs des meurtres le sont plus encore, mais l’auteur arrive à rendre l’histoire intéressante par des détails saugrenus (un loup dans l’espace, un enquêteur envoyé dans l’espace souffrant du mal des transports) et par une multiplication des points de vue et des lieux qui évitent le confinement en vase clos. Comme dans Rosewater, il mâtine son récit d’ingrédient venant de sa culture nigériane comme la station Lagos qui sert de point d’entrée à ce nouveau système solaire ou une réinterprétation du culte des ancêtres et de la réincarnation. Franchement, c’est un bon livre à lire pour se reposer et se détendre sans trop se poser de questions. Soit en anglais tout de suite, soit dans sa version française, quand elle sortira en 2022 chez J’ai Lu. La lecture sert aussi à ça, non ?

Far from the Light of Heaven
de Tade Thompson
Éditions Orbit

Les Artilleuses

Depuis mars 2020, Le Paris des Merveilles imaginé par Pierre Pevel se décline également en bande dessinée. Pourquoi en parler seulement maintenant ? Tout simplement, car j’attendais d’avoir les trois tomes constituant tout le premier arc à lire et relire ensemble pour me faire une idée complète. Après le tome 1, Le Vol de la Sigillaire, le tome 2 Le Portrait de l’antiquaire, le tome 3 Le Secret de l’Elfe clôt enfin cette aventure en compagnie des Artilleuses qui donnent leur nom à cette BD. De qui s’agit-il ? De trois bandits en jupon haut en couleur à savoir Lady Remington, magicienne anglaise de son état, Miss Winchester, fine gâchette américaine au tatouage particulier et Mam’zelle Gatling, petite fée de Paname n’aimant rien d’autre que les explosions. Ce trio s’est spécialisé dans les cambriolages et tombe sur un os quand elles s’emparent de la Sigillaire un bijou précieux qui attirent la convoitise des nations terrestres comme venues d’Ambremer.
Au fil des trois tomes, elles devront résoudre les différents mystères qui entourent l’objet tout en échappant aux services secrets français, allemand, féérique et elfique. Elles seront aidées par toute une ribambelle de personnages
tous plus étonnants et attachants les uns que les autres, Tiboulon chien mécanique de son état en tête.
Si vous avez aimé l’univers du Paris des Merveilles ne boudez pas votre plaisir ! Là où le tome 1 et le tome 2 lus seuls se révélaient frustrants avec cette manie de s’arrêter en plein chemin, Le Secret de l’Elfe termine élégamment cette première aventure tout en laissant la porte ouverte à
d’autres péripéties. Et Pierre Pevel étant lui-même au scénario des BD, vous pouvez être sûrs que l’histoire sera sans fausse note par rapport à la trilogie de romans initiale. Au dessin, le style d’Etienne Willem a juste ce qu’il faut de pétillance et de précision pour donner vie à cette version fantasmagorique de Paris, le tout admirablement mis en couleur par Tanja Wenisch. Et si vous ne connaissez pas du tout le Paris des Merveilles ou que vous souhaitez le faire découvrir à un proche, c’est une excellente porte d’entrée dans l’univers qui peut plaire même aux plus réfractaires à la lecture.

Les Artilleuses
de 
Pierre Pevel (scénario) et Etienne Willem (dessin)
Éditions
Drakoo

Le Pacte des esclavagistes

Avant de commencer à parler du livre précisément, rappelons que Le Pacte des esclavagistes est d’abord paru aux Éditions de la Baleine dans la collection Macno, le pendant SF de sa collection Le Poulpe où plusieurs auteurs s’essayaient à écrire un polar avec des personnages récurrents prédéfinis et une certaine charte à suivre. Et pour compliquer le tout, Le Pacte des esclavagistes n’est pas le premier de la série, mais… le quatorzième. Donc si vous trouvez que certains concepts passent rapidement, c’est peut-être, car ils ont été évoqués et expliqués dans les romans précédents. Cette version a été remaniée, réactualisée et augmentée par rapport à l’édition originale de 2000 (que je n’ai pas lu), mais elle en garde les traces.
Pour qui connaît l’œuvre de Roland C. Wagner et en particulier Les Futurs mystères de Paris, Le Pacte des esclavagistes ne surprend pas : nous avons une IA autonome hantant ce qui reste du Net et n’en faisant qu’à sa tête,
une secte prônant la non-violence (ou presque) dont certains membres sont dotés de pouvoirs psy, des corporations transnationales qui ont largement remplacé les États, etc. Sauf que… Nous ne suivons pas une enquête d’un détective affublé d’un chapeau improbable. Le Pacte des esclavagistes est en effet un roman choral qui suit plusieurs lignes d’intrigues : celle de Yalmiz le ridicule, sociologue de son état qui cherche à en savoir plus sur le mouvement mysthiques qui se répand comme une traînée de poudre dans la population mondiale et annonce l’Ultime Communion, celle de Fred Russell, policier qui enquête sur la mort de gens s’étant intéressé d’un peu trop près à ces mysthiques, celle d’un nouveau venu dans la secte et celle, ailleurs, d’un magnat de la finance pervers et corrompu qui n’est pas sans rappeler un certain Donald T., ex-président des États-Unis. Évidemment, les différentes intrigues vont se rejoindre et le Macno qui donne son nom à la collection se mêler à cette histoire. Même s’il n’est pas mon préféré de Roland C. Wagner, ce roman se lit, comme toujours avec ses œuvres, tout seul. Si parfois certaines traîtrises se voient venir de loin, l’ensemble est très addictif et les rebondissements ne manquent pas. Il manque peut-être une touche d’humour à mon goût, mais je n’ai pas du tout regretté ma lecture. Bien au contraire…


Le Pacte des esclavagistes
de 
Rémy Gallart et Roland C. Wagner
Éditions
Les Moutons électriques

The Dark Hours

Une fois de plus, retournons à Los Angeles aux heures creuses de la nuit dans les pas de Renée Ballard et d’Harry Bosch avec le dernier roman en date de Michael Connelly, The Dark Hours (notez l’originalité débordante de ce titre !)
L’action commence dans la nuit du 31 décembre 2020 au 1er janvier 2021 alors que Ballard et une collègue venue des Mœurs sont appelées sur ce qui semble être un accident lié à la « pluie de plomb » de la Saint-Sylvestre quand certains habitants tirent en l’air pour fêter la nouvelle année.
The Dark Hours reprend une formule désormais classique mettant en scène les deux détectives récurrents de Michael Connelly, celle toujours en activité et son « mentor » désormais retraité. Deux enquêtes s’ouvrent : le meurtre du Nouvel An qui a un lien avec une ancienne affaire d’Harry Bosch, et une série de viols prémédités par un duo de criminels.
Si la résolution de ses deux affaires avec leurs lots de rebondissements
reste passionnante et pousse à dévorer très vite ce polar, ce qui en fait tout le sel est comme d’habitude ce qu’il nous dit sur notre société. Oui plutôt sur la société américaine divisée par l’ère Trume et pas une pandémie dont on ne voit plus le bout.
Ainsi, Renée Ballard assiste à la démotivation d’une grande partie du LAPD tiraillée par des injonctions contradictoires, en but à la vindicte publique après les émeutes qui ont suivi la mort de George Floyd, mais également celle d’une frange de la population résolument hostile à toute mesure sanitaire. Elle voit ainsi nombre de ses collègues ne plus
faire qu’acte de présence en attendant de faire valoir leurs droits à la pension, quitte à multiplier les négligences et à couvrir les exactions commises par d’autres. De plus en utilisant la personne de Ballard, sa première héroïne récurrente, Michael Connelly en profite à chaque roman pour aborder les relations hommes-femmes. Dans The Dark Hours, il s’y essaie principalement avec la deuxième enquête qui prend ses racines dans le Dark Web et un courant masculiniste prêt à tout par haine des femmes. Autant dire que ce n’est pas son approche la plus subtile, mais elle a le mérite d’être efficace et de ne pas dire trop de bêtises sur le fonctionnement du Dark Web et des outils techniques pour y accéder.
Et comme souvent, au milieu de scènes intenses et de sujets assez sombre, l’auteur ajoute quelques rayons de soleil à The Dark Hours comme Ballard entraînant Bosch se faire vacciner ou l’arrivée de son nouveau chien Pinto. Encore un excellent cru !

The Dark Hours
de 
Michael Connelly
Editions
Little, Brown and Company

Le livre de Koli

Après Celle qui a tous les dons et La Part du monstre, M.R. Carey nous replonge dans un Royaume-Uni post-apocalyptique avec Le livre de Koli, le premier volet d’une trilogie en cours de traduction chez L’Atalante. Et comme pour les deux romans précédemment cités, le personnage principal, le Koli du titre est un adolescent qui va se retrouver ostracisé pour partir en périple. Rien de neuf dans l’histoire de l’imaginaire ? Surement, mais Mike Carey sait raconter des histoires et trouver les petits détails qui feront mouche pour entraîner le lecteur à sa suite. Ici, il commence par poser les bases de son histoire dans une communauté retranchée au cœur de la forêt. Suite au dérèglement climatique et aux tentatives de l’humanité de manipuler génétiquement la Nature pour le contrer, celle-ci s’est retournée contre les humains. Animaux géants ou nouveaux, arbres mutants, et même vieille technologie devenue folle tout semble vouloir tuer et se repaître d’eux, y compris certaines communautés de « bannis » recourant au cannibalisme pour diversifier leurs repas. Dans la communauté de Koli, chaque membre est à sa place sous la protection des Remparts, ceux des adultes qui ont su faire fonctionner les anciennes « techs ». Or cette tâche semble toujours incomber à une même famille. Lorsque par dépit amoureux, Koli va transgresser la règle, il va être rejeté hors du village. Survivra-t-il ?
Avant d’aller plus loin, sachez que la lecture de ce roman m’a profondément frustrée. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’il se termine quand l’histoire commence ! Plus exactement, lorsque Koli une fois parti et ayant affronté les premiers dangers que son coin de campagne anglaise recèle, se décide à partir pour Londres découvrir s’il reste des vestiges de l’Ancien Monde. Et quand bien même, la description de ce monde et les interactions entre les humains et leurs environnements ou même des différentes sociétés humaines entre elles m’ont fasciné, mon impatience légendaire trépigne de savoir la suite. J’ai également apprécié les interactions entre Koli et Monono, l’IA au cœur de la tech qu’il a volé. Le point de vue de la machine s’entrecoupant à la narration à la première personne de Koli nous éclaire sur l’aspect décalé de ce que comprend Koli de son monde et des restes du XXIe siècle qu’il côtoie.
À suivre donc…

Le livre de Koli
De M.R. Carey
Traduction de Patrick Couton
Éditions L’Atalante

Iron Council

Après Perdido Street Station et The Scar (Les Scarifiés pour la version française), notre promenade en Bas-Lag s’achève par Iron Council (ou Le Concile de Fer tel qu’il est paru en France). Même si China Miéville est revenu explicitement dans ce monde dans une nouvelle et plus implicitement dans un autre roman, c’est avec ce texte ô combien politiquement engagé qu’il clôt sa trilogie épique.
Iron Council débute plus de vingt ans après les événements de Perdido Street Station
et suit trois histoires se déroulant à des périodes différentes, mais qui finiront par se recouper. Dans la première nous suivons Cutter et ses amis lancés à la poursuite d’un certain Judah lui-même parti à la rencontre du Concile de Fer, un train itinérant parcourant le continent de Rohagi alors que La Nouvelle-Crobuzon est en guerre contre une autre ville, Tesh. Dans la deuxième, nous suivons Ori dans les rues de La Nouvelle-Crobuzon où, conséquence de la guerre en court et des événements racontés dans Perdido Street Station, la révolte gronde et où les mécontents se radicalisent de plus en plus autour d’une mystérieuse figure, Toro. Enfin, la troisième nous ramène dans le passé, lorsque Judah Low était jeune et employé par la compagnie de chemin de fer voulant poser ses rails dans tout le Rohagi, n’en déplaise aux peuplades déjà installées.
Avec Iron Council, China Miéville
fait référence à plusieurs moments importants de la Révolution industrielle et de ses conséquences sociales. La partie concernant le chemin de fer évoque la Conquête de l’Ouest américaine avec les hotchis et les stiltspears qui prenne la place des Amérindiens décimés et dépossédés de leurs terres par les colons, avec ses villes champignons devenant du jour au lendemain des fantômes, et sa population bigarrées mi-réfugiés, mi-avide de conquêtes et d’or. Celle dans La Nouvelle-Crobuzon évoque les différentes guerres et révoltes qui ont émaillé le 19e siècle et le début du 20e siècle, et en particulier la Commune de Paris aussi tragique que le Collectif qui s’oppose à la milice et s’empare pour un temps de certains quartiers de la ville.
Des trois livres de la trilogie de Bas-Lag, Iron Council est le moins simple d’abord, car c’est certainement le plus dense. Même si l’on connaît déjà l’univers de Bas-Lag, China Miéville y introduit de nouveaux concepts comme la magie liée aux golems de Judah Low, ou les différentes magies étranges venues de Tesh. Le personnage du moine Qurabin qui perd peu à peu de sa substance à chaque fois qu’iel cherche une réponse ou un chemin auprès de sa divinité est particulièrement tragique. L’auteur propose également des images fortes, comme ce train libre qui parcourt le continent en défaisant et refaisant sans cesse son chemin pour échapper à la milice et à sa ville d’origine. Mais il en fait trop, et surtout entraine dans une fin inexorablement tragique ses personnages, au point que la lectrice que je suis ne voulait plus tourner les pages pour ne pas voir souffrir Judah, Cutter,
Ann-Hari et les autres. Des trois livres, ce n’est clairement pas mon favori, mais il reste pourtant un grand texte à lire au moins une fois dans sa vie, ne serait-ce que pour les messages que China Miéville y fait passer et pour certaines images fulgurantes qu’il suscite au détour de certaines paragraphes. Si vous ne voulez pas lire ce roman en anglais, ou si vous n’en avez pas le courage, il est disponible comme les deux précédents chez Pocket et toujours traduit par Nathalie Mège.

Iron Council
de China Miéville
Éditions Del Rey

Berserk of Gluttony

Le terme de light novel désigne au Japon un roman plutôt young adult et se caractérisant par des illustrations entre chaque grande partie, sans être assez nombreuses pour lui valoir l’appellation roman graphique ou bande-dessinée. Les thèmes abordés peuvent être parfois durs, ou au contraire le ton être très léger. Berserk of Gluttony de Ichika Isshiki et illustré par Fame se classe résolument dans cette deuxième catégorie. Dans un monde peuplé de monstres, chaque personne a une compétence particulière plus ou moins utile. Les plus puissants deviennent des saints chevaliers chargés de protéger le pays. Le héros de notre histoire, Fate, n’a qu’une compétence plutôt encombrante : la gloutonnerie. Menant une vie misérable de garde, il va un jour arrêter un voleur, découvrir de nouveaux aspects attirants, mais également dangereux à sa faim insatiable et lier son destin à celui de Roxy Hart, la plus jeune des saints chevaliers.
Reprenant le principe des jeux de rôles où le joueur monte en puissance à chaque combat et à chaque monstre tué, et où chaque nouvelle zone à explorer recèle ses propres créatures, Berserk of Gluttony ne surprendra pas par sa trame. En revanche, l’histoire est prenante et le ton suffisamment drôle et enlevé pour que l’on s’attache à son héros, sa naïveté et ses gaffes et que l’on se régale de ses aventures. Ce premier tome n’est qu’une introduction pour présenter les règles du jeu, les enjeux de l’histoire et les protagonistes, mais il remplit parfaitement son objectif : délasser le lecteur et le faire s’évader dans un monde lointain le temps de ses trajets quotidiens. À noter, pour ceux que le format light novel rebute, il existe également une version manga, scénarisée par le même auteur, mais avec Daisuke Takino au dessin. Même si personnellement, j’ai apprécié les illustrations intérieures et la couverture réalisées par Fame pour le light novel, je jetterai surement un œil à cette déclinaison.

Berserk of Gluttony
De Ichika Isshiki
Illustré par Fame
Traduction de Yukio Reuter
Éditions Maho

Aucune femme au monde

Spécialisé avec sa collection Dyschroniques dans la réédition de nouvelles et novellas du patrimoine de la science-fiction, la maison d’édition Le Passager clandestin publie enfin un texte d’une grande dame de l’âge d’or de la SF, Catherine L.Moore. D’elle, je ne connaissais que Shambleau et son héroïne de fantasy Jirel de Joiry. Aucune femme au monde représente une facette encore différente de son style. Écrit en 1944, il évoque à mes yeux de lectrices du XXIe siècle tout autant les mythes de Pygmalion et de Frankenstein (ce dernier étant explicitement mentionné dans le récit) que le manga et les anime Ghost in the Shell.
Aucune femme au monde a pour protagoniste principale Deirdre, artiste et star de télévision gravement brûlée dans un incendie. Elle n’a survécu qu’en s’abandonnant qu’aux bons soins d’un savant audacieux qui en fit un cyborg ravissant. Elle est désormais décrite comme une sorte de chevalier féérique à la peau de métal doré et à la grâce et au charme décuplés. Mais est-elle toujours humaine ? Ou devra-t-elle vivre coupée de ses passions et de son public ?
Même si l’autrice est une femme comme son personnage principal, elle a choisi de nous raconter cette histoire d’un point de vue masculin. Celui-ci, Harris, l’ancien impresario de Deirdre en découvre la nouvelle incarnation au début du récit. Il est celui qui verra la femme derrière le métal, tandis que son médecin verra avant tout la mécanique bien réglée qu’il a contribué à édifier. Si les hommes de l’histoire sont pleins de préjugés, Deirdre parvient à s’imposer. Étant enfin de nouveau autonome, elle n’attend pas qu’on lui prescrive la façon dont se comporter et entend bien mener comme bon lui semble le reste de sa vie. Elle compte surtout affronter à sa façon et avec ses propres atouts ses peurs et incertitudes quant à sa nouvelle identité.
Récit émouvant et sensuel,
Aucune femme au monde ne correspond pas à ce que l’on pourrait attendre d’un texte de science-fiction destiné aux « pulps magazine ». C’est pourtant un texte qui consacre à la fois l’essence même de la science-fiction en nous confrontant à une altérité, tout en restant suffisamment atemporel pour parler au lectorat moderne.

Aucune femme au monde
De Catherine Lucille Moore
Traduction d’Arlette Rosemblum
Éditions Le Passager clandestin